Quotidien de recommandation musicale

La twee-pop peut être baléarique, en voici la preuve

IN EMBRACE Passionfruit Pastels
Glass Records / réed. Glass Redux, 1982
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Musique Journal -   La twee-pop peut être baléarique, en voici la preuve
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En me documentant sur Microdisney en mai dernier, je suis tombé sur une anthologie, sortie en 2018 par le magazine Mojo, qui m’a interpellé avant tout parce que son titre – Swoons (15 Alternative Pop Gems From The 1980s) – rend hommage au premier disque de Prefab (Swoon) et à ce très beau mot qui en anglais se traduit par un autre mot lui aussi très beau mais néanmoins très différent : « pâmoison ». On croise sur cette compile, outre le groupe de Paddy McAloon, plusieurs formations vénérées de la « pop alternative », comme Felt, Orange Juice, The Monochrome Set, Scritti Politti ou les Marine Girls, mais aussi quelques autres dont je n’avais jamais entendu parler et que j’ai découverts avec plaisir, comme Fantastic Something, Kane Gang, The Triffids (des Australiens) et les artistes qui nous intéressent aujourd’hui : In Embrace.

In Embrace est un groupe de Leicester, dans les Midlands de l’Angleterre, qui a compté un temps parmi ses membres Peter Becker, plus connu pour avoir été l’un des deux piliers d’Eyeless In Gaza avec Martyn Bates. Leur line-up était à géométrie variable et de façon générale, si on se fie aux quelques récits trouvés sur Internet, c’était un collectif plutôt hésitant en termes de gestion de carrière et d’exposition publique. Sur l’album ici recommandé, c’est juste un duo formé de Cameron Lindo et de Gary Knight. Ce dernier explique que c’est son amour pour Eyeless In Gaza qui l’a initialement incité à faire de la musique. Je veux bien le croire, et de fait il y a des points communs (une certaine fragilité mêlée d’héroïsme, une timidité pleine de fougue) avec le groupe signé chez Cherry Red, mais il y a aussi pas mal de différences, voire d’oppositions : la voix n’a rien à voir, celle de Martyn Bates s’engage, affirme, mène l’ensemble, là où celle de Knight se place plus à distance, montre moins d’assurance, et il me semble aussi que l’usage des synthés est beaucoup plus carré chez EIG.

Passionfruit Pastels est une suite de chansons pop DIY, de bedroom-pop comme on dit, mais augmentées d’un groove, d’un élan et d’une grâce qui lui permet de s’extraire des murs de sa chambre pour s’élever sur des paysages aériens, entreprendre de bucoliques cavalcades (j’entends un peu de Woo parfois, sur « Sun Brings Smile » notamment) et même proposer des tubes de coin du feu (« The Ball Rolling »). C’est un projet qui ratisse large malgré sa modestie : ça peut sonner comme de la musique mystique et sylvestre à la Virginia Astley (« Tears Turn Fresh ») ou carrément ressembler à des polyphonies anglicanes (« We Fail Each Other »). Sur « Our Star Drawn Through Panes », il y a un écho de l’extase à bas bruit qu’il y a chez Lifetones et Camberwell Now (deux projets post-This Heat dont je parlais voici quelques mois). Et puis il y a le « tube » qui ouvre le disque, « Half Awake (Mountains) », qui résume d’entrée l’alliage précieux de fragilité de chaque instant et de désir intransitif, de romantisme désespéré et de sensualité maladroite quoique débordante. Je sais qu’on n’employait pas encore ces termes en 1982 mais c’est de la musique que je qualifierais à la fois de twee et de baléarique, de shoegazing et de skykicking pour citer le titre de ce morceau d’Insides que le critique australien Tim Finney trouvait si beau qu’il en avait fait le nom de son blog il y a maintenant bien longtemps.

Vous trouverez aussi peut-être que plane le fantôme, là encore par anticipation, d’un duo anglais mieux connu et mieux aimé : A.R. Kane. Il y a le même sens de l’espace, la même naïveté, la même qualité de perte et de confusion, avec certainement moins de moyens chez In Embrace. Mais la voix, l’hésitation, les synthés qui surgissent sans trop savoir où se poser, le mélange de post-disco reconstituée et d’utopie pop pré-69 , le tout arrangé avec des outils plus ou moins modernes… La ressemblance est saisissante. On devine aussi un peu d’Arthur Russell à son plus océanique, et sur le morceau « Play In Light » je peux même réaliser un blend mental avec « La fille de Buenos Aires » de Louis Chédid, mais ça je crois que c’est subjectif ou peut-être juste la présence du même clavier Prophet. Il y a aussi un titre instrumental incroyable qui pourrait limite être joué en club, avec des stabs presque rave, des gamelans et une vibe indus-funk (à la 23 Skidoo, ou peut-être aussi à la façon du morceau proto-jungle de This Heat, justement), qui s’appelle « At East » et qui, je pense, nous supplie de faire l’objet d’un edit par un professionnel.

Je ne prendrais pas la peine de mentionner tous ces artistes si leur influence était clairement revendiquée par Lindo et Knight (ou si certaines références n’étaient pas postérieures à In Embrace), mais je le fais pour dessiner comme un moodboard de ce son de la pop synthétique et romantique de la première moitié des eighties qui n’est ni la synth-pop, ni la pop indie romantique, et qui finalement se rapproche plutôt des contrées méconnues de la minimal-synth/minimal-wave, en y construisant une presqu’île au climat plus chaud, plus tendre. En tout cas je suis ravi d’avoir découvert ce groupe qui par la suite sortira des choses sur Cherry Red mais qui aujourd’hui est réédité par le label qui l’avait produit au départ, Glass Records. Le reste de leur discographie est super aussi, souvent moins DIY, mais toujours très inventif. Allez, bonne journée, je vous embrace.