Quotidien de recommandation musicale

Possession spirituelle et zombies bienveillants : les vertus thérapeutiques de la « folk » jamaïcaine

V/A Jamaica Folk Trance Possession : Roots of Rastafari (1939-1961)
Frémeaux & Associés
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Musique Journal -   Possession spirituelle et zombies bienveillants : les vertus thérapeutiques de la « folk » jamaïcaine
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Vous le savez peut-être déjà, mais les Siestes électroniques proposent cette année, en remplacement d’un habituel festival « physique », une édition alternative en ligne. Vous n’y verrez toutefois aucun DJ en livestream, ni concerts sans public, mais au lieu de ça une programmation autour des rapports que la musique entretient avec les notions de soin, de soutien, de guérison – un sujet qui nous tient à cœur en général et qui, on le sait, a pris une importance particulière depuis la crise du covid.

Le festival IRL devait commencer hier et j’ai donc aujourd’hui l’honneur d’ouvrir cette série, composée de textes et de créations audiovisuelles, en vous parlant d’un disque où selon moi – et selon Bruno Blum, qui en a signé les notes de pochette – la dimension thérapeutique est présente de façon immanente, et où surtout cette vertu est précisément la raison d’être de la musique en tant que telle. Il s’agit d’un double CD édité par Frémeaux & Associés, au titre certes légèrement racoleur de Jamaica Folk Trance Possession – Roots of Rastafari, Mystic Music from Jamaica (1939-1961) – mais ce n’est pas très grave puisqu’elle présente une série d’enregistrements fort précieux, principalement collectés dans les années 50 auprès notamment de communautés de croyants pratiquant des cultes très spécifiques – des cultes qui, pour le dire très rapidement, détournaient à l’aide d’éléments africains les dogmes chrétiens jugés hypocrites des maîtres blancs. Les abondants commentaires de Blum sont impressionnants d’érudition (au point où ils peuvent parfois déconcerter le novice, et j’avoue d’ailleurs ne pas avoir saisi toutes les nuances entre les différents courants spirituels dont on entend ici la musique, mais c’est aussi que je connais très mal l’histoire de la Jamaïque) et expliquent d’emblée que ces captations comptent parmi les rares héritages de ce que jouaient et chantaient les esclaves en Jamaïque, et même de ce que l’on pouvait entendre dès le XVIIIe siècle lors des « bamboulas » de Congo Square, à La Nouvelle Orléans, ces fêtes publiques autorisées par les esclavagistes, et qu’on dit souvent être à l’origine du jazz, et auxquelles participaient beaucoup d’esclaves passés par la Jamaïque.

Ces archives sont donc précieuses puisque qu’elles documentent les pratiques musicales de plusieurs branches des religions afrojamaïcaines, alors que l’île n’avait pas encore acquis son indépendance et que ni le reggae, ni même le ska, n’était né. Si on peut les qualifier de « folk », comme le fait le titre de l’anthologie, c’est au sens social, culturel, puisque les musiques que l’on entend sur ces pistes (réunies sur un double CD, et complétées à la fin du deuxième disque par quelques chansons de registre plus profane et plus « pop ») accompagnent la vie de ceux qui la chantent et la jouent, manifestent leur foi, leur histoire, leurs rites, leurs relations entre eux et aux autres. Ce sont des pièces souvent liées à des conversations avec les esprits, à des cérémonies purificatrices, à des rites de possession, autrement dit à des événements religieux ancrés dans le quotidien des croyants. À la place de croyants, on pourrait d’ailleurs ici aussi bien dire « souffrants » ou « patients », et la liturgie – une liturgie syncrétique qui selon les groupes oscille plus ou moins entre un pôle animiste et un pôle « afrochrétien » – pourrait tenir lieu de ce qu’on appelle aujourd’hui un protocole de soin. Les prêtres en charge de cette liturgie se font eux-mêmes régulièrement appeler « docteurs ».

300 000 femmes et hommes africains ont été au total déportés en Jamaïque, où on leur interdisait la musique et la religion, et où ces éléments cruciaux de leur culture ne pouvaient être pratiqués que dans la clandestinité. Un certain nombre d’entre eux – les Marrons, terme qui désigne les esclaves en fuite – avaient réussi à échapper au joug des oppresseurs en se cachant dans les montagnes du centre de l’archipel, formant une population en lutte contre le pouvoir en place et victorieuse de deux guerres contre l’armée anglaise. Toute la musique ensuite crée par les descendants d’esclaves est donc non seulement destinée à apaiser leurs souffrances, mais aussi celles de leurs ancêtres, déportés puis combattants, en rappelant leurs esprits, en les faisant réapparaître en eux sous forme de « zombi » aux pouvoirs bienfaisants, aux paroles qui guérissent. La force curative de ces performances musicales se déploie donc par transmission, par circulation à travers le temps : si on arrive à un peu mieux se porter, c’est pour ainsi dire parce que d’autres, jadis, ont déjà lutté et souffert, et font depuis « passer » les fruits de leur résistance.

Ce que visent les pièces ici récoltées, c’est donc moins un soin pragmatique, localisé, sinon individualiste (soit la conception actuellement assez répandue de « la musique qui fait du bien »), qu’un soin collectif, ancré dans la répétition de rythmes, de mélodies, de mots et de langages codés, le tout associé à des gestes religieux – offrandes, libations, danses. La religion est ici à comprendre au sens de lien, de soutien, de « connexion » entre les croyants d’hier ou d’aujourd’hui. En procédant à des rituels de possession, on partage son corps avec celui d’un mort, on le fait parler à travers soi, et on se renforce mutuellement à travers cette rencontre fusionnelle. Je le formule sans doute mal et je sais que le sujet a été profondément exploré par des artistes ou des chercheurs, mais disons que ce qui me frappe dans ce disque, c’est la façon dont les intervenants semblent trouver dans l’expression sonore collective le terrain propice à leur affirmation ontologique, leur existence mondaine et supramondaine. C’est en chantant et jouant ensemble qu’ils redeviennent ceux qu’on les a empêché d’être, en tant qu’individus et en tant que communauté. Et ça nous rappelle que la musique fait relation, par définition, qu’elle s’impose avant tout comme le vecteur du lien entre ses interprètes, et qu’avant d’être une œuvre destinée à un public, isolée pour la contemplation, elle est surtout une action collective que ses interprètes constituent en œuvre, en entreprise, en manifestation de leur existence.

Comme une grande partie de ce qu’on peut entendre quand on égrène les disques ethnomusicologiques, cette anthologie ne s’écoute pas comme un album, ni même une compilation. Elle se comprend mieux en lisant les notes de Bruno Blum, qui revient comme je le disais plus haut sur l’histoire des cultes afrojamaïcains, mais aussi les luttes, les victoires et les défaites, ainsi que les cérémonies (les tables d’offrandes, notamment, uplifting tables), les instruments, la fonction du langage et de la danse (il est notamment question du quadrille), les apports et rejets très variés qui ont formé toutes ces musiques et pour finir, donc, les prémisses du rastafarisme et du reggae qui s’entendent ici et là – mais ne vous attendez pas non plus à découvrir comme par miracle un hypothétique rock steady d’avant-guerre. Même si sur la plage « Ring play 1 », il faut bien avouer que les harangues de celui qui assure le « call » du call and response sonne, en effet, un peu, voire beaucoup, comme un chanteur reggae voire dancehall.

Ce n’est donc pas à un disque censé vous « faire du bien », mais plutôt une archive, beaucoup plus exceptionnelle, de moments où vous entendrez sans mise en scène des hommes et des femmes chercher à moins souffrir en s’associant les uns aux autres par le jeu musical, l’harmonie des sons et des rythmes, et l’enchêvetrement de ce qui parfois « marque » plus que tout le reste les peines et les coups : la voix, les voix, celles des vivants comme celles des défunts.