Quotidien de recommandation musicale

Orlando Voorn tient à nous rappeler que la techno expérimentale n’est pas obligée de casser l’ambiance

THE LIVING ROOM [ORLANDO VOORN] Room Service + 3
Night Vision / rééd. Musique pour la Danse, 1994
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Musique Journal -   Orlando Voorn tient à nous rappeler que la techno expérimentale n’est pas obligée de casser l’ambiance
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Le mois dernier le nom d’Orlando Voorn est revenu plusieurs fois dans une discussion Twitter sur les artistes les plus sous-estimés de l’histoire de la techno, aux côtés aussi de celui de Terrence Dixon, dont il a déjà été question ici. Voorn est hollandais et s’il n’est en effet pas méga célèbre vu son talent, il s’était tout de même fait remarquer très tôt par les gens de Detroit puisqu’il a bossé dès la première moitié des années 90 avec Derrick May, Juan Atkins et Kevin Saunderson – son classique techno-P-funk, « Flash », sous le pseudo de Fix, est d’ailleurs sorti chez KMS. C’est important de noter Voorn avait été DJ de rap et d’electro avant de se convertir à la house et la techno, car cela pourrait expliquer le côté très agité de ses prods, une densité parfois limite Bomb Squad dans la façon d’agencer et de saturer l’espace, un truc non-linéaire et « profusionniste » qui revient souvent dans ses tracks. Et puis il a aussi su décliner ses dons dans pas mal de styles différents : au-delà de sa production strictement techno, il a aussi fait de la house, du breakbeat lent ou rapide, et des choses carrément moins club, que cet album sous le nom de The Living Room aujourd’hui réédité par Musique pour la danse met très bien en valeur.

Comme le dit le texte de présentation signé par Ed Isar, co-patron du label avec Olivier Ducret, Room Service est la preuve que les Anglais n’étaient pas les seuls à faire de l’IDM au début des années 90. Je me permettrais néanmoins une distinction : j’ai beau adorer Autechre ou Black Dog, on ne peut pas dire qu’ils aient jamais enregistré de vrai DJ track avant de passer à des choses plus domestiques. Alors que Voorn, lui, avait déjà débité des tools depuis des années quand il a sorti The Living Room, il continue encore actuellement à en débiter. Ce qui fait que l’album n’est pas non plus juste un disque à écouter chez soi au casque en regardant par la fenêtre : le groove n’y est certes que rarement frontal, mais ça reste une œuvre nourrie par le club, la kinétique, le langage de la dance music. Ce qui ne l’empêche pas de développer une identité propre, entre deux terrains, ni strictement fonctionnelle, ni contemplative et plus ou moins chillout. Je disais d’ailleurs à peu près la même chose de Terrence Dixon, autre artiste qui lui aussi a fait beaucoup de techno expérimentale sans vraiment quitter la DJ zone. C’est de la musique en plein expansion, qui creuse des galeries, dame des pistes, ouvre des sentiers, on sent que de la matière est déplacée, des textures sont frottées, on devine que tout ça fait du bruit et de la fumée. Plus que de la techno qui s’écoute chez soi, c’est de la techno qui vit pour de vrai et qui se vit aussi, dans des endroits aussi variés qu’un dancefloor, un salon ou un chemin dans la nature, qui sait.

La beauté de Room Service doit beaucoup, malgré son originalité formelle, à ses accords plaqués, à ses stabs soyeux, qui viennent mettre un peu de doute et de fragilité dans ces édifices ambitieux et audacieux. C’est sans doute ici que le disque gagne son statut de classique techno intimiste, dans des envolées comme celle du morceau-titre, ou dans la tension tendre et presque deep house new-yorkaise de « Fill The Room II ». On devine aussi, dans un autre registre, une énergie très live, bien que lo-fi, sur des titres comme « Synthex », « The Gate » ou « Fill The Room III », un exercice bien sauvage de breakbeat dans la brume, chargé mais pas confus. Il y a aussi quelques plages qui évoluent dans un registre early ambient/early electronics à la Gottsching ou Steve Reich, comme le souligne judicieusement Ed dans sa présentation : « Fill the Rooom I », « The Army » et « Angels », qui tourne broken beat à mi-parcours. Ce sont néanmoins des constructions avec beaucoup d’action, beaucoup de dynamique, et je crois qu’en général c’est ce qui distingue le travail d’Orlando de la majeure partie de ce qui se faisait en 1994 et qui le rend aujourd’hui encore très moderne : on sent que le mec a voulu tirer de ses machines le maximum de vie et de mouvement ; l’écouter en 2020 est encore une expérience intense et interactive, ses tracks nous sollicitent constamment et vertueusement. On ne peut que bien réagir à son projet de secouer les possibilités technologiques, son refus de la passivité créative fait vraiment du bien. Ça se joue sur des détails peut-être obscurs pour les profanes, des trucs de mixage ou de structure, mais après deux ou trois écoutes ces détails occupent pas mal de place et muent en quelque chose de physique, de matériel. En fait c’est ce qui me plaît le plus dans ce disque, c’est que même s’il propose de la techno du futur avec un penchant avant-gardiste, il offre quand même une expérience sonore très palpable, immédiate, réaliste au sens « crédible » du terme : c’est là juste devant nous, on y croit direct, pas la peine d’avoir le code pour que le corps réagisse.

Je vous invite par ailleurs à vous intéresser au catalogue de Mental Groove et Musique pour la danse, il n’y a que des bons trucs, ça va d’une récente fausse anthologie new beat à des trucs néo-psyché marécageux genre France, en passant par la réédition d’une B.O. de Coil enregistrée en 1992 pour un docu d’éducation sexuelle et une superbe compilation de berceuses du monde entier coéditée par les AIMP de Genève, dont j’ai plusieurs fois chanté les louanges ici. Il y a de quoi faire si vous ne savez pas quoi écouter pendant l’été, et je tiens en tout cas à dire bravo à Ed, Olivier et Orlando pour ce beau boulot. Et puis à la rentrée je parlerai de l’autre label co-dirigé par Olivier, We Release What The Fuck We Want, dont l’autre tête pensante est Stephan Armleder alias Genevan Heathen, que je salue au passage.