Quotidien de recommandation musicale

Salut, revival jungle, quel bon vent t’amen ?

SULLY Swandive
Astrophonica, 2020
DRUMSKULL Interlocked
Seagrave, 2020
EARL GREY Infinite Loop
Western Lore, 2020
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Musique Journal -   Salut, revival jungle, quel bon vent t’amen ?
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En a-t-on trop fait avec le amen break ? En quantité, ça ne fait pas de doute. Comme l’a si bien raconté le chercheur américain Nate Harrison dans une vidéo qui a fait mille fois le tour du monde depuis sa parution en 2004 («the world’s most important 6-sec drum loop»), ce break de batterie extrait par les producteurs de rap d’un 45 tours de soul assez obscur s’est tellement disséminé depuis les années 1980 qu’il a désormais des chaînes de radio entières qui lui sont consacrées. Au sommet de sa gloire, dans la deuxième moitié des années 1990, on l’entendait partout, parce que le genre qui l’avait popularisé dans sa forme accélérée, la jungle, incarnait à ce point l’idée d’hypermodernité que le simple fait de l’entendre, peu importe le contexte (pub, pop, jeu vidéo…), rendait le morceau de musique que vous entendiez cool et innovant. Au pinacle de la ruée vers le futur, même Daho (certes pas le moins renseigné sur la question de la dance music britannique) ou des groupes de metal commercial genre Slipknot ont pu utiliser l’amen, motivant la plupart des créatifs de la scène électronique, en premier ceux de la jungle (ou de la drum’n’bass, mais je n’aime pas beaucoup le mot) à le délaisser. Ainsi des gros tueurs comme Photek ou Lemon D, qui ont composé à la jonction du hardcore et de la jungle quelques tracks parmi les plus déments, en finesse et en musicalité, de l’histoire du break sont passés à autre chose (pour le meilleur ou pour le chiant). Vers la fin des années 1990, il n’y avait guère plus que les vétérans old school comme Remarc, les asociaux autoproclamés du breakcore ou les gros bourrins mignons de Position Chrome et Digital Hardcore pour s’y accrocher. Et la jungle, enfermée dans des infragenres super spécifiques (tech step, liquid funk…) est devenue super ennuyeuse créativement, jusqu’à quasiment mourir, puis renaître vaguement, mourir de nouveau etc. (merci de ne pas compter sur cet article pour vous conter en détails cette histoire compliquée).


Ensuite, l’amen est réapparu ponctuellement ici ou là, mais sans plus porter aucun genre spécifique ni d’élan créatif particulier. Sans surprise, il a aussi pas mal participé aux divers revivals de ces quinze dernières années, puisque la musique électronique arrivée au bout de plusieurs cycles s’est mise à zoner dans diverses boucles « retro » et/ou nostalgiques. Il y a une demi-dizaine d’années, quand des musiciens assez branchés et innovants comme Demdike Stare ou Lee Gamble ont commencé à incorporer à leurs labyrinthes cognitifs des éléments spécifiques à la jungle comme genre distant (mort et enterré), on s’est retrouvé avec deux scènes parallèles et complètement distinctes, l’une intellectuelle et un peu mortifère (quoique très stimulante, parce que menée par des artistes qui se vivent en auteurs) qui a beaucoup utilisé l’amen comme marqueur culturel, l’autre plus dynamique, attachée à sa scène et ses soirées et toujours tournée vers l’hybridation, avec le footwork, les dernières innovations du garage, du dubstep, du post-dubstep, du gqom etc – avec des artistes comme Fracture ou Sam Binga, affiliés à des labels tels que Exit ou Astrophonica – qui s’en est beaucoup passé. Depuis, les choses ont encore pas mal bougé, la nostalgie de la rave période pré- ou proto-jungle (1991-92) s’est « mainstreamisée » et l’amen est redevenue une arme efficace entre les mains de producteurs de bangers nostalgiques mais assez inspirés (avec Special Request en chef de file).

Une question se pose pourtant : est-il possible d’inventer encore avec ces six secondes de batterie, d’y trouver de l’énergie créative et d’emmener avec soi les danseurs ou les auditeurs vers l’inconnu? La réponse, curieusement, est oui. Je dis curieusement parce qu’il m’arrivait souvent, il y a cinq-six ans, de m’exciter en découvrant des snippets de morceaux sur XL, Hemlock ou The Trilogy Tapes, avant de m’avouer profondément déçu en les écoutant en entier. Comme s’il n’y avait que des bonnes intentions dans ces morceaux, et que les amens n’y apparaissaient que comme des « citations » embarrassantes, puisque les producteurs avaient beaucoup de mal à se les approprier pour inventer (ou, plus prosaïquement, « composer », mais je suis un peu méchant). Mais ces derniers mois, j’ai eu le plaisir infini de découvrir, en suivant des liens Bandcamp, des morceaux qui m’ont mis dans des états d’excitation proches de ceux dans lesquels j’étais en découvrant certains morceaux de Photek ou Digital. J’ai du mal à expliquer pourquoi, ou s’il y a le moindre lien entre les trois artistes que je vais vous citer en exemple qui pourrait s’apparenter à une « énergie » renouvelée, mais je dirais qu’ils ont pour point commun une dextérité étonnante dans leur manière de séquencer la boucle, et un « flow » très dansant, qui aurait tendance à les placer du côté de la « bonne » déconstruction, sur l’échelle « Simon Reynolds », plutôt que de celui des baroques du breakbeat comme Squarepusher, dont Reynolds associe la musique à du rock progressif pour des excès contre-intuitifs et trop éloignés du dancefloor (ça se discute à fond, parce que c’est assez arbitraire de sa part, mais c’est un autre sujet).

Le premier s’appelle Sully, et il est assez réputé depuis plusieurs années, comme l’un des néo-junglists les plus doués de la scène bass music, à laquelle il est toujours resté attaché. Il a commencé par un dubstep assez classique, proche du puriste Blackdown sur le label duquel (Keysound) il a sorti deux LP, puis produit des instrumentaux de grime futuriste assez cool, avant d’accélérer le tempo et de commencer des hybrides mignons et très respectueux de l’âge d’or 1994-95, avec des belles basses reggae dans le fond du temps et des sons de synthés cristallins du plus bel effet. J’avais écrit sur lui avec pas mal d’enthousiasme en 2014 avant de passer à autre chose, parce que ça ressemblait plus à une incartade ou un exercice de style qu’à autre chose. Et puis la semaine dernière, j’ai reçu un lien pour écouter son nouveau maxi, qui s’appelle Swandive, et je ne me suis toujours pas remis de la première écoute. Les quatre morceaux sont superbes, à la fois très énergiques et très fins, violents et poétiques, montés sur des machineries insensées qui semblent à la fois s’en référer à des groupes intensément créatifs à l’époque, comme Foul Play ou 4 Hero, et raviver la flamme derrière leurs morceaux les plus fous – une sorte de pure potentialité, du genre qui enivre l’auditeur comme le musicien au moment où il est plongé dans un moment de musique exceptionnel, leur donnant l’impression de découvrir un territoire inconnu en même temps qu’ils l’inventent. J’exagère un peu mais ce que fait Sully avec l’amen dans le morceau qui donne son titre au maxi (ou dans d’autres que j’ai découvert depuis, comme celui titré « Porcelain » sur un maxi sorti en 2019) est vraiment d’une musicalité merveilleuse – d’ailleurs il fait « chanter » les sons des drums comme Omni Trio sur son génial « Renegade Snares » de 1993.


Joel Harrison alias Drumskull est un peu plus nerd, je crois, que Sully. Il fait du skate et a sorti son premier album chez Seagrave, qui est une sorte de repère de nostalgiques de l’electronica britannique, tendance graffiti sur barre d’immeuble (comme Skam, Clear ou Spymania), et il y a un côté acid jazz/broken beat dans sa musique qui en rebutera quelques-uns. Mais le mec est visiblement tombé dans la jungle tout petit, et sa manière d’intégrer des amens très découpés à son acid garage truc est vraiment charmante et bien sentie. Pour le dire autrement, ce n’est pas de la jungle, il y a autant de garage que de braindance dans sa musique, mais Drumskull « sent » vraiment l’amen comme peu – au hasard Special Request, qui en a pourtant fait un argument de vente à part entière.


Le troisième dont je veux vous parler est le moins repéré des trois; apparemment c’est un Mancunien du nom de Jim Ehlinger alias Earl Grey, qui a son propre label, Hyperchamber Music, et déjà un album à son actif, sorti sur un label de jungle à tendance « esthète », Inperspective. D’ailleurs le premier morceau d’Infinite Loop, qui est sorti cet été, commence par rappeler des trucs de drum’n’bass rectiligne et atmosphérique genre ASC, dont il m’arrive d’apprécier des morceaux dans des moments de perdition, comme la sieste du dimanche après-midi. Il y a une pulsation très soutenue et régulière, qui résumerait assez idéalement le « groove » typique d’une certaine jungle des années 2010, certes pas du tout passéiste mais complètement encastrée dans sa niche adorable, pleine d’amour de la musique et d’ennui poli. A partir de quatre minutes pourtant, il y a cette pluie d’amens en morceaux lourds et tranchants qui déboulent et qui font décoller le truc vers l’inédit et le grisant. J’ai envie d’utiliser le mot « cubiste » mais c’est beaucoup moins visuel que sensoriel, on « sent » vraiment l’énergie folle de l’amen qui monte des profondeurs. Sur le troisième morceau, « Wiretap », on touche vraiment à quelque chose d’inespéré, à savoir que la musique a l’air de ne plus du tout se référer à un âge d’or, mais à le ressusciter. En tout cas, j’ai vraiment le sentiment qu’un Photek qui n’aurait jamais cessé d’être sur la crête de la vague pendant vingt ans et qui aurait absorbé les trends de dance et de sound-design au fur et à mesure comme un aspirateur. C’est fugace, bien sûr, puisque ça ne dure que le temps d’un morceau, mais c’est précieux, je trouve, en ces temps d’angoisse et de musique qu’on n’apprécie vraiment qu’au deuxième ou troisième degré.