La disco plombée de « Looking For Mr Goodbar » avec Diane Keaton

Looking for Mr. Goodbar (B.O.) Boz Scaggs, Thelma Houston, Diana Ross, Donna Summer…
Columbia, 1977
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Un titre en particulier m’est revenu tout au long de l’été. Il s’agissait du « Lowdown » de Boz Scaggs, un artiste dont j’ignore tout et auquel je ne me suis guère intéressé jusqu’ici, mais cet unique extrait s’est imposé en permanence à mon esprit. Pour peu que l’on aime le disco ou la blue-eyed soul, la composition de Boz Scaggs se révèle particulièrement plaisante à l’écoute et convainc au moins aussi sûrement que certains Steely Dan. J’ai toujours un peu de mal avec le solo de guitare qui survient soudainement en plein milieu puis en conclusion, ou avec le timbre de sa voix et ses inflexions, mais aucun de ces éléments ne me gêne au point de ne pouvoir l’apprécier dans son ensemble. A l’inverse, le motif récurrent (je pensais qu’il s’agissait de flûtes, mêlées au son d’une trompette, mais ces instruments-là ne figurent pas sur les crédits de l’album) et le sentiment d’allégresse qu’il exprime brillamment, son charme désuet, les claviers et la rythmique – que l’on doit à Jeff Porcaro – me ravissent tant qu’ils m’ont fait céder, comme cela put être le cas, par le passé, pour certaines productions de Van McCoy, Bobby Caldwell, Daryl Hall ou des Bee Gees.

Seulement, le magnétisme, l’influence qu’exercent désormais sur moi « Lowdown » ne dépendent pas uniquement de ses qualités intrinsèques, trop anodines. L’écoute du titre de Boz Scaggs rappelle à ma mémoire le souvenir sidérant d’un film que j’ai pu voir pendant le confinement, Looking for Mr. Goodbar. Il fait partie de cette catégorie de films imparfaits, que je ne pourrais qualifier de pièce maîtresse, mais qui prennent une ampleur telle, à mesure que le temps passe, marquent l’esprit d’une stupeur telle, qu’ils me hantent inlassablement et m’obsèdent. Il s’agit de l’adaptation d’un roman publié en 1975, lui-même inspiré d’un faits divers de 1973, au sujet de la double vie d’une enseignante new-yorkaise (Roseann Quinn, qu’interprète merveilleusement Diane Keaton, je dirais que c’est même la qualité première du film, outre le sujet de cet article), laquelle passait ses nuits à écumer les bars pour explorer sa propre sexualité, en s’abandonnant à des expériences nouvelles et à des aventures sans lendemain. Elle fut assassinée, un soir, et l’on condamna autant le caractère jugé malsain de son mode de vie que l’on soutint vivement la manière qu’elle avait eu d’exercer ainsi sa liberté, en marge.

Le film de Richard Brooks, peut-être parce qu’il fut réalisé au même moment, retranscrit admirablement cette atmosphère propre aux seventies, telle qu’elle est décrite par moments pour désigner un certain pan du cinéma post Watergate, c’est-à-dire paranoïaque et nauséeux, et dont l’hédonisme et la transe paraissent quelque peu désespérés. Il en est de même pour Taxi Driver, Cruising de Friedkin, Fat City de John Huston ou la plupart des Cassavetes, en premier lieu The Killing of a Chinese Bookie ; des objets revêches et anxiogènes s’évertuant à dépeindre l’empire de la nuit, à New York ou en Californie, sans le vernis ni le clinquant que l’on retrouve généralement et qui nous font fantasmer ce chapitre de l’histoire américaine, selon l’exemple/échec récent du Deuce de David Simon. Le sordide n’est pas feint ici, il n’est ni mis en scène ni maquillé. Je vais éviter de répéter ce qui a été déjà dit mille fois avec éloquence sur le nouvel Hollywood et sur la déconstruction, par certains de ses réalisateurs, du mythe du rêve américain (dans le western, le film de guerre ou le road movie), mais cela me passionne toujours de découvrir quelle forme prendra alors, d’un film à l’autre, cette inclination à l’amertume narquoise, à la rudesse et au nihilisme.

Il y a par ailleurs un parallèle certain à établir entre Looking for Mr. Goodbar et Saturday Night Fever, tous deux dédiés à la nuit et tous deux sortis en 77, à l’apogée du disco. Je ne me souviens plus très bien du second, et la comparaison peut s’avérer naïve, mais les deux films pourraient bien être les deux revers d’une même médaille. Il n’y a qu’à voir leur scène d’ouverture respective, le medley angoissé et nocturne du premier et le dynamisme du second, l’insouciance de Travolta, porté par le « Stayin’ Alive » des Bee Gees. Tout paraît les opposer. « Lowdown » devait initialement figurer sur la bande originale de Saturday Night Fever, à la demande des producteurs, avant que le manager de Boz Scaggs ne choisisse le film de Brooks. Le titre en question allait donc servir un sujet controversé, plus profond, et se teinter d’une certaine noirceur. Cela s’est avéré être le cas pour d’autres extraits de la bande originale, parmi ceux que je ne connaissais pas et que j’ai adoré d’emblée, « Don’t Leave Me This Way » de Thelma Houston et « Try Me, I Know We Can Make It » de Donna Summer, lesquels ne cesseront également de raviver le souvenir du film et de me rappeler le sourire triste de Diane Keaton et sa déchéance. Les aurais-je autant appréciés si je les avais connus sans ces images, s’ils n’avaient pas été irrémédiablement associés à ce long métrage ? Le fait que de telles sonorités, qu’un genre si réjouissant et si festif que le disco puisse illustrer la trajectoire de Roseann Quinn a fait naître en moi-même une sensation particulière, une sorte de fascination. La bande originale est ponctuée de moments plus apaisés et plus mélancoliques, plus en lien avec le sujet du film – « She’s Lonely » de Bill Withers, dont j’aurais juré qu’elle fut composée à cette occasion, mais il n’en est rien ; le thème principal composé par Toots Thielemans et repris par Marlena Shaw ; « Back Stabbers » des O’Jays ; et plus intensément encore, le « Prelude to Love / Could It Be Magic » de Donna Summer, qui m’a toujours foutu le cafard, surtout lorsque survient le refrain – mais cette fascination provient de la dissonance que produisent d’autres moments d’extase. Elle jaillit par moments, de l’entrain et de la légèreté du titre de Boz Scaggs, des refrains de « Don’t Leave Me This Way » et de « Try Me, I Know We Can Make It », déjà mentionnés, et du plus ravissant d’entre tous, « Love Hangover » de Diana Ross (lequel, déjà lié à d’autres fragments de ma mémoire, n’aura pas été affecté par le souvenir du film, heureusement ou non), lorsque cesse le premier segment lascif et que la rythmique s’accélère.

Il faut en faire l’expérience, de cette association de sonorités radieuses et d’images d’errance, de désarroi. David Fincher ne s’y trompait pas, lorsqu’il reprenait « Lowdown » dans Zodiac, et « Easy To Be Hard » de Three Dog Night comme introduction macabre. Les disparités de tons et les ruptures d’harmonie, comme l’émergence du triton en musique, cet intervalle que l’on associait jadis au diable, troublent l’esprit et le scindent. Par ce trouble naît la fascination, et elle lui est proportionnelle. Il doit y avoir un nombre infini d’exemples, mais dans Mr Goodbar l’association du disco et de la noirceur me semble désormais sans pareil.

PS : dans un même registre – je parle seulement de musique, car je n’ai jamais vu le film –, je conseillerais le soundtrack de Young Soul Rebels, un thriller social et politique qui réunit également plusieurs titres excellents de funk et de disco, en particulier « Time Is Movin’ » des Blackbyrds, « Let The Music Play » de Charles Earland , « Let’s Get It Together » d’El Coco et « I Like It » des Players’ Association. Par ailleurs, les premiers films d’Abel Ferrara, Ms. 45 (sur l’histoire d’une femme violée deux fois dans la même journée dans New-York et qui cède progressivement à ses accès de violence) et Fear City, s’appuient eux aussi sur cet univers musical – le second notamment, avec plusieurs extraits remarquables du répertoire de Prelude Records.

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