Quotidien de recommandation musicale

L’électronique pour maison portugaise, selon Nuno Canavarro

NUNO CANAVARRO Plux Quba
Ama Romanta / rééd. Drag City, 1988 / 2015
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Musique Journal -   L’électronique pour maison portugaise, selon Nuno Canavarro
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Plux Quba : deux mots incompréhensibles, extraterrestres, mais qui portent déjà en eux comme un humour, une joie. Cela pourrait être le nom d’un étrange programme informatique, ou d’une version augmentée de l’île de Castro. C’est la première sensation que j’ai eue : que cette musique me parlait une langue étrangère, me faisait découvrir un continent nouveau, des émotions pas encore cartographiées.

Je ne saurais vraiment pas à quoi comparer Plux Quba ; c’est un de ces rares disques en forme de hapax, ces mots dont on trouve une seule occurrence dans la littérature. Cette impression de grand ailleurs vient aussi du fait que seuls sept morceaux sur quinze portent un titre. Terre inconnue, pas encore nommée ; seuls quelques indices sont donnés. La deuxième piste s’appelle « Alsee » : un prénom ? une ville ? Elle est suivie par « O Fundo Escuro de Alsee », le fond obscur d’Alsee : on plonge dans les profondeurs. Plus loin, trois morceaux forment une suite qui porte le beau nom d’”Ultramarina”.

L’album s’ouvre sur des sonorités métalliques, dissonantes. Commencer de manière si revêche un disque qui deviendra ensuite bien plus tendre, cela demande un certain courage, un peu d’humour aussi. Les premiers morceaux sont brefs, sibyllins, troués de silences. Peu à peu, la palette sonore s’étoffe, des harmonies pures et énigmatiques se font jour, des voix désarticulées surgissent. Ces voix parcourent tout l’album, elles en sont la marque stylistique la plus nette : murmures indéchiffrables, chants d’enfants, paroles de femmes. On peut les trouver inquiétantes ou rassurantes, comme des fantômes.

Ce disque évoque quelque chose de l’enfance, mais pas sa version maniérée, faussement naïve ou régressive, plutôt son essence la plus pure et la plus fragile. C’est l’enfance retrouvée : les journées solitaires qui passent trop lentement, un mélange d’émerveillement et de mélancolie, d’inquiétude et de découverte.

C’est une musique accueillante, comme une chambre d’enfant. La façon dont elle se déploie dans le temps est imprévisible, peut sembler décousue – c’est qu’en réalité, plus que du temps, on dirait qu’elle tend à être de l’espace. Cette sensation est d’autant plus puissante que Nuno Canavarro joue de manière particulièrement inventive avec la stéréo, et avec ce qu’appelle en anglais le « negative space », l’espace vide qui entoure et sépare les objets. Le silence est ici une matière, le vide est une couleur, une qualité de lumière.

Plux Quba est un disque secret, mais loin d’être complètement inconnu. Il est d’abord sorti en 1988 sur un label indépendant portugais, Ama Romanta. C’est le toujours indispensable Jim O’Rourke qui l’a sorti de l’obscurité en le rééditant sur son label Moikai à la fin des années 90, et il semblerait que le disque ait été important dans la scène glitch/IDM du début des années 2000, pour des gens comme Mouse on Mars ou Fennesz. Sur son premier album, en 2001, Scott Herren aka Prefuse 73 samplait même une petite seconde du titre « Wask », sur un morceau en forme d’hommage qu’il intitulait « Nuno ». Puis en 2015 c’est Drag City qui l’a « ré-réédité ».

Si on cherche le nom de Nuno Canavarro sur Google Images, on ne trouve que quelques photos, et aucune ne semble être de la même personne. Sur la plupart, on voit de loin un ou deux hommes penchés sur des machines, on ne distingue pas vraiment leurs traits. Mais parmi ces images, il y en a une qui attire d’emblée le regard : c’est un gros plan sur un visage extrêmement beau, celui d’un homme aux cheveux rasés et au regard intense. Il ne ressemble pas du tout à l’idée qu’on se fait généralement d’un « musicien d’avant-garde », et j’aime bien associer cette musique à ce visage.

Il y a une autre chose complètement extra-musicale qui ajoute à ma fascination pour ce disque, et c’est que Nuno Canavarro est lisboète. Je ne suis jamais allé au Portugal, mais Lisbonne est une ville que j’ai beaucoup fantasmée, tout en n’en connaissant presque rien. Je ne suis jamais allé à Tokyo non plus, mais j’en ai une image beaucoup plus claire, mon imaginaire a moins de liberté pour se l’approprier. Il me semble que mon Tokyo mental est à peu près celui de tout le monde. De Lisbonne en revanche, j’ai une image en même temps vague et poignante : un lieu où règne un calme lumineux, un silence empreint de douceur, une lenteur méditative et un peu triste. Je n’avais pas imaginé Plux Quba avant de tomber dessus ; il m’a fait l’effet de découvrir un nouveau pays dont j’ignorais l’existence, une Lisbonne mentale dans laquelle je déambulerais entre chien et loup, ou plutôt une maison de cette ville-fantôme, dans laquelle j’entre et je m’endors, à la fin d’une journée d’hiver froide et ensoleillée.

Certains disques ressemblent à des jungles, d’autres à des villes, mais celui-ci me rappelle immanquablement une maison. Et puisqu’on est en ce moment contraints d’y passer beaucoup de temps, à la maison, peut-être que Plux Quba peut nous aider à la voir non pas comme une prison, mais plutôt comme une ligne de fuite, une terre à défricher, en même temps familière et étrangère, rassurante et inexplorée.

Plux Quba fait partie de ces disques clandestins que l’on trouve au hasard de longues errances dans les recoins d’Internet. Je suis tombé dessus sur un forum, mentionné à côté d’un autre très beau disque, Pier & Loft de Hiroshi Yoshimura. Je n’ai donc découvert que plus tard, en regardant des photos du vinyle sur Discogs, son génial sous-titre : « Musica para 70 serpentes », et des consignes d’écoute qui, même si je ne parle pas le portugais, semblent se résumer à ceci :

« Ce disque doit être écouté : 1. Avec les enceintes les plus éloignées possible l’une de l’autre. 2. À bas volume à partir de la 5ème piste ».

Il y aurait donc des disques-montagnes russes à écouter à fond, au casque, les yeux fermés, où l’on s’immerge pour vivre une expérience totale ; et il y aurait des disques-foyers, qui cherchent au contraire à se confondre avec l’espace où on les écoute, qui ressemblent davantage à une pièce, un milieu. Des disques qui ont d’abord l’air de presque rien, auxquels on se surprend à revenir, et que l’on finit par habiter. On les oublierait presque, à cela près qu’ils sont devenus l’air que l’on respire. Un devenir-imperceptible ; une discreet music.

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