Quotidien de recommandation musicale

Les « Cocaine Sessions » de Brian et Dennis Wilson, ou le rockisme à l’épreuve du bootleg

Brian & Dennis Wilson Cocaine Sessions
Bootleg, 1982
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Musique Journal -   Les « Cocaine Sessions » de Brian et Dennis Wilson, ou le rockisme à l’épreuve du bootleg
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Certains poncifs traversent si profondément le rockisme depuis la naissance (une naissance plutôt morbide d’ailleurs) de cette idéologie malmenée qu’il est devenu presque impossible de les en déloger. Parmi les plus notables : le rock serait la chasse gardée des francs-tireurs et poètes de la pop, tandis que toute autre occurrence de musique populaire au XXe siècle ne devrait son existence qu’à sa seule habileté à répondre à l’offre et la demande du marché et à courber l’échine face aux grandes puissances de l’argent. Certains poussent cette logique absurde de l’authenticité encore plus loin, et vont jusqu’à affirmer que cette « vérité », interne à ladite musique, ne serait pas à aller chercher dans les litanies de classic albums réédités jusqu’à la lie, mais plutôt dans les démos, faces B, bootlegs, morceaux cachés, inédits, voire dans les morceaux qui n’auraient tout simplement existé que dans le cerveau malade de leurs fans éternellement pré-pubères, tentant désespérément de s’accrocher aux branches vacillantes de leur guitare-doudou.

Comme si ces naïfs bon teint allaient pouvoir dénicher, dans des chansons dont personne ne voulait dès le départ (et souvent pour de bonnes raisons), une forme ultime de sincérité, de vertu, de profondeur, de romantisme, de morale, bref, d’honnêteté radicale qui balaierait tout. Tout, c’est-à-dire le décorum (soft power & impérialisme culturel américain, flatterie basse de l’instinct consumériste en chacun, goût ignoble pour le profit) qui aurait soi-disant grandement corrompu un courant musical par ailleurs conçu, on le rappelle, par des publicitaires à peine moins vieux et véreux que Jacques Séguéla, dont le but inavoué n’était que d’optimiser l’expérience utilisateur de l’adolescent moyen ciblé par les produits de grande consommation. Le fait qu’on arrive malgré tout, après toutes ces années, à considérer ce genre de musique comme étant quelque chose d’ontologiquement pur est quelque chose qui m’a toujours échappé.

La raison pour laquelle je prends toutes ces pincettes post-ironiques en préambule, c’est que j’ai moi-même un rapport plutôt contrarié à tout ce qui touche au rock et à ses mythologies aux relents de tabac froid. J’ai beau être conscient de l’absolue paresse qui consiste à évaluer un objet culturel exclusivement sous l’angle de sa prétendue pureté, que cette même pureté n’est qu’une posture cache-misère parmi tant d’autres (lesquelles peuvent au moins avoir le mérite d’avancer à visage découvert), c’est une grille de lecture dont j’ai tout le mal du monde à me débarrasser.

Bizarrement, je crois que le rock (je parle ici du classic rock, celui des livres chiants et de Michka Assayas, le plus objectivement dur à défendre à l’ère de, au hasard, l’hyperpop ou la club music dégenrée) ne m’a jamais autant intrigué qu’en ce moment, alors qu’à l’époque où j’étais en âge de le découvrir, je me faisais un devoir solennel de l’évacuer d’un revers de la main. Mes soupçons naturels quant à l’histoire officielle (« les Beatles ont inventé la pop culture », mais niquez-vous) et mon goût pour tout ce qui touche au post-truc et à ses dérivés noise et punk (approches que, sur le coup, je croyais follement originales) m’ont d’ailleurs fait passer à côté de pas mal de disques-totems que je n’ai su (pour seulement certains d’entre eux) n’apprécier que bien plus tard. Il suffisait juste de leur décoller du front l’étiquette « objet de fétichisation pour vieil homme blanc décrépi » pour me trouver enfin en mesure de les considérer en tant que tels. Mais en tant que quoi au juste ?

Au petit jeu qui consiste à essayer de séparer un objet culturel de ses conditions d’existence, les Beach Boys ont sans doute été le groupe qui m’a le plus longtemps échappé. Je n’ai pas honte d’avouer aujourd’hui (en partie parce que j’ai passé l’âge d’avoir honte de mes goûts en musique) que les chœurs et les harmonies de Pet Sounds m’ont tout à fait écœuré pendant une bonne partie de mon existence, que son statut de classique absolu, de « symphonie de poche » insubmersible au point de rendre son créateur cinglé m’a très largement épuisé. Au point d’être presque physiquement incapable de dépasser les trois premiers morceaux du disque et de me demander si au fond, je ne m’étais pas trompé d’équipe. Impression renforcée par la gueule des gens de mon âge et de mon milieu qui écoutaient ce genre de musique, dont ce mec qui chantonnait « Good Vibrations » au premier degré, dans la file d’attente du concert d’un groupe en « The » quelconque quand j’avais 16 ans. Fringué comme Bob Dylan circa Don’t Look Back et porteur de pas mal d’autres signaux culturels irritants de la petite bourgeoisie parisienne d’alors (voir : les bébés rockeurs, le film LOL, Rock’n’Folk, Phil Man, le Paris-Paris et tout un tas d’autres ramasses que l’histoire récente a fort heureusement dégagées), il représentait tout ce que je détestais dans la musique à ce moment-là – alors que bon, on faisait la queue pour le même show.

Au printemps dernier, alors que globalement plus grand-chose avec des guitares dedans ne me procurait d’effet depuis désormais une petite dizaine d’années, je me suis laissé aller un jour à dériver dans les tréfonds de YouTube de manière pas vraiment concernée. La période était bien sûr bizarre pour tout le monde à cause du confinement, il y avait un vague sentiment de nostalgie et de dépression dans l’air, on mangeait des biscuits devant l’ordi toute la journée et on n’était pas très regardant envers soi-même. La torpeur forcée et intolérable qui s’abattait sur tout le monde faisait qu’écouter de la musique (ou lire, ou autre) était devenu quelque chose d’épuisant voire même d’invraisemblable, dans le sens où l’absence d’imaginaire collectif empêchait de pouvoir se projeter dans une quelconque représentation de quoi que ce soit. Bref, tout se valait vu que plus rien n’avait de saveur, et personnellement, j’écoutais de la musique comme je matais des films : de manière aléatoire, sans que ni ma rétine, ni mes oreilles endormies, ne s’accrochent à rien.

J’ai donc été le premier surpris de me reconnecter avec le mythe de l’artiste maudit, du vécu traumatique et de la vérité-nue-ça-ne-triche-pas en la personne de Brian Wilson, et plus particulièrement de ses Cocaine Sessions enregistrées avec son frère Dennis au début des années 1980 – soit au faîte de leur déchéance et du trou noir au fond duquel se trouvaient alors plongées leurs vies respectives. J’imagine que ça devait résonner d’une manière ou d’une autre avec mes propres journées sous anesthésie : deux frères prostrés dans un home studio de fortune, coupés du monde extérieur, le corps plein de drogue et de paranoïa, gros et barbus. Point saillant : ce n’est pas la subtilité des arrangements au cor de chasse d’instrumentaux comme « Let’s Go Away For Awhile » ou la fin de l’album Surf’s Up qui m’ont fait redécouvrir (dans un premier temps en tout cas) le véritable génie des Beach Boys, mais un bootleg à peu près inécoutable que je vous recommande aujourd’hui et sur lequel on ne trouve qu’une paire de bonnes ébauches de morceaux. « I Feel Fine » et « Oh Lord » sont peut-être les deux seuls trucs à sauver de ces Cocaine Sessions enregistrées en 1982, lors desquelles Dennis, en éternelle redescente post-Charles Manson, se mit à soudoyer son frère Brian à coups de burgers et de cocaïne afin que ce dernier, pas forcément beaucoup plus fringant, se décide enfin à sortir du lit. Lit dans lequel il était cloué depuis maintenant un certain nombre d’années, ayant été diagnostiqué schizophrène paranoïaque puis s’être fait administrer un certain nombre de produits ménagers à dose de cheval par le sinistre docteur Landy.

Il n’y a bien sûr pas que la musique qui se jouait quand je découvrais ces morceaux-là. C’est même peut-être précisément sur ce qui ne se jouait pas que j’y entendais le plus de choses. Sur « Oh Lord », je percevais les chœurs d’église et les harmonies traumatiques à la ferveur désespérée pratiquée par les frères Wilson bien des années auparavant, qui mettaient d’autant plus en lumière, par ricochets, les violences physiques et psychologiques orchestrées par leur père abusif. Quand Brian chante « I Feel So Fine » sur le morceau du même titre, il n’y a pas besoin d’être bien finaud pour comprendre que c’est précisément tout le contraire qu’il nous dit à ce moment-là, et que non, tout ne va pas si bien. De manière générale, c’est tout ce qui se situe hors-musique qui retenait le plus mon attention ; je pense que j’ai été bien plus marqué par le souffle sur la bande, le grain qui grésille et des paroles attrapées au vol entre les morceaux que les tentatives piano rock sans grand intérêt musical qui ponctuaient le bootleg – sauf si on est un puceau-puriste obsessionnel, alors là, très bien.

On en revient encore et toujours à ce problème éternel du storytelling qui supplanterait la musique, folklore que les Beach Boys ont personnifié et problématisé plus que quiconque. Tout le monde a écrit sur la dualité de ce groupe ayant enfanté les plus belles harmonies du monde et qui a été, dans le même temps, abîmé d’histoires personnelles plus sordides les unes que les autres. Sur ce genre de collections de chansons tellement dépouillées qu’elles en deviennent impudiques, c’est le mythe de l’artiste forcément moins cynique que la moyenne, parce que mentalement instable, qui est reconduit ad nauseam, sans qu’on n’y puisse grand-chose au final – tout simplement parce qu’on aura toujours du mal à admettre qu’on aime un peu ça.

Il n’empêche, on a beau couper les cheveux en quatre, se dire qu’on la tient enfin, cette vérité nue sur disque, tout en n’étant pas dupe de l’impasse à laquelle ça mène : quelque chose nous échappe. Et c’est peut-être ça au fond qu’on va chercher dans ses disques de jeunesse. Un mystère qu’on essaie désespérément de désépaissir, qu’on taillade dans les broussailles d’autres disques plus obscurs, moins balisés. Et si ces pas de côté ne font que produire le contraire du but recherché, c’est-à-dire qu’ils n’en finissent pas d’entretenir le mythe, le trouble et l’incompréhension, on se rend compte alors que si on persiste à fouiller, c’est bien précisément parce que quelque chose continue, inlassablement, de se dérober à nous. Et c’est au moins ça que tous les Jacques Séguéla du rock ne nous prendront pas.

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