Un post du samedi que je voudrais léger voire consolateur puisque la mort de DMX me fait de la peine, je dois bien le dire. Je l’ai beaucoup écouté à une époque et j’étais très sensible, sans forcément pouvoir me le formuler ainsi, à la dimension « sacrificielle » de son rap, à la violence des émotions dont il était le canal et qu’il faisait exploser dans sa musique. Sa vidéo avec les orchidées est devenue un mème mais ça ne l’empêche pas d’être sincèrement belle, même si c’est dans une série, et je trouve très juste l’hommage écrit et vidéo que Swizz Beatz lui a rendu sur son Insta. RIP DMX, j’espère surtout qu’au paradis tu vas retrouver tous les beaux chiens qui t’ont aidé et aimé dans ta vie.
Pour se consoler un peu, donc, je voulais vous recommander un disque qui met de bonne humeur, tout en faisant découvrir une époque, un feeling et une certaine façon de fabriquer de la musique en France. C’est l’anthologie Dynam’hit, sortie chez Born Bad il y a deux mois et qui couvre le même genre de son que le mix France90 de Rod Glacial dont j’avais parlé l’été dernier, c’est-à-dire une sorte de variété électronique et dansante, chantée en français. Une mixture pragmatique entre les différentes tendances club européennes de la charnière 80/90 (new beat, italo tardif, hybrides rap/dance pas très clairs, et donc house et techno anglaises), avec des chanteurs et chanteuses en général improbables, plus ou moins pro, plus ou moins motivé·e·s. Ça peut rapper, de façon toujours très amatrice, on entend à d’autres moments poindre des grosses nappes de synthés semi-rave, sous le vernis FM des morceaux. Ça donne donc un assemblage de curiosités fascinantes, qui varient autant en termes de BPM et d’ambiances que de textes et d’intentions, et qui surtout dépassent très vite le côté « rigolo » auquel on aurait tort de les réduire.
On a ainsi des trucs clairement hérités de la pop de pubard, des titres un peu louches derrière leur surface insouciante sinon gadget, comme « C’est pas sorcier » de Thalie ou « La Route » de Michel Moers (qui me fait un peu penser à ce trésor de Pierre Éliane). Mais il y a aussi des trucs plus réacs, genre une chanson de prévention contre la drogue (« Attention Danger » de l’actrice Anne Zamberlan, qui deviendra ensuite la fameuse égérie botticellienne du Virgin Megastore) et une sorte de satire de house par Histoire de Filles (les meufs qui avaient fait la chanson pseudo-féministe de la pub Oé, écrite par un homme). On croise aussi un type pour le coup beaucoup plus « insider », dont je n’avais jamais entendu parler, c’est Fred de Fred, chanteur et producteur qui a vécu à Sheffield et sympathisé avec Robert Gordon, ni plus ni moins. Mais on peut aussi tomber sur Jean-François Maurice, crooner et parolier hyper WTF, surtout connu pour son slow « 28 degrés à l’ombre », belle tranche de Riviera blues des années 1980, mais aussi pour son duo « La Rencontre », avec Maryse, la célèbre voix et animatrice d’Europe 1 et veuve de Philippe Gildas (ça devient n’importe quoi cet article).
On entend donc, au long de ces dix titres, des beats 4/4 à la Saunderson, mais ça va aussi bien chercher vers des rythmes qui imitent le beat Soul II Soul ou vers, grosso modo, ce qui allait devenir le trip-hop, notamment sur le dernier morceau, un formidable edit pirate de la chanson « Opium » de Jacques Dutronc et Bambou (morceau lui-même repris d’une chanson exotique voire « orientaliste » des années 1930) dont se dégage un parfum âcre, une vapeur interlope, proche de l’infréquentable. Vous en apprendrez davantage sur les auteurs et autrices de ces productions en lisant les notes de pochette rédigées par Benjamin Leclerc (lisibles sur le Bandcamp), qui sont très bien faites et reviennent sur ce premier âge troublé de la house et de la dance francophone. Vous pouvez aussi lire l’interview tout aussi intéressante de Benjamin et Nils sur Sourdoreille, dans laquelle ils soulignent avec justesse et honnêteté que leur compile ne met pas en évidence un genre spécifique que les gens allaient écouter en club, mais qu’elle récolte plutôt un agrégat de tentatives hétéroclites. J’aime beaucoup ce genre de travail de collecte et d’archivage réalisé sans perspective trop déterminée, et je vous encourage donc à aller écouter Dynam’hit.
Je dois préciser, avant de vous quitter, que la présente recommandation ne résistera sans doute pas aux possibles accusations de copinage et d’entre-soi. Tout d’abord parce que Nils, aka Sainte-Rita, l’un des deux curateurs, a déjà écrit pour Musique Journal un papier sur le latin freestyle qu’il avait illustré d’un mix incroyable consacré au dubs de freestyle et qui, je crois, doit prochainement sortir en cassette sur un label parisien. Mais aussi parce que la pochette du disque est signée Félicité Landrivon, du fanzine Ventoline, dont il avait été question ici en janvier, et qui est désormais dispo en abonnement croisé avec MJ (et auquel participent Maïssa Daoudi et Leslie Chanel qui écrivent aussi sur ce site). Quant à l’interview de Sourdoreille que j’ai linkée ci-dessus, elle a été réalisée par Thibaut Cessieux, autre auteur MJ, et d’ailleurs je suis en train de me demander s’il ne m’avait pas proposé de chroniquer Dynam’hit lui-même sur le site et si je n’avais pas oublié de lui répondre.
Et pour achever cet effort de transparence, il faut signaler que Jean-Baptiste Guillot, le patron du label Born Bad, a été interviewé par mes soins pour le podcast Transmission d’Arte Radio : c’est en ligne depuis quelques jours et si vous avez envie de passer un bon moment je vous recommande ce programme, parce qu’écouter s’exprimer JB est toujours une bonne expérience. Si vous tendez l’oreille, vous pourrez aussi m’entendre, dans les premières minutes, parler en même temps que lui, mais sans micro : c’est ma façon à moi d’être punk, rock’n’roll, c’est ça mon esprit Born Bad à moi. Plus largement, ça me fait du bien de me dire qu’un gars aussi différent de moi que JB peut être aussi passionné que moi par les mêmes choses. Et l’histoire qu’il raconte au sujet de sa fille et du concert d’Angèle est vraiment trop, trop mimi. Allez, je vous souhaite un excellent weekend à toustes !