Quotidien de recommandation musicale

Naviguons en Méditerranée grâce au capitaine François de Roubaix

François de Roubaix Les secrets de la mer Rouge
Disques Dreyfus / Transversales Disques, 1967 / 1975
François de Roubaix Playlist maritime et marine
YouTube, 1966-1975
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Musique Journal -   Naviguons en Méditerranée grâce au capitaine François de Roubaix
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L’an dernier, j’ai écrit un article ici, dans lequel je comparais et détaillais brièvement mon rapport à la musique de film et à la musique de jeu vidéo, et une amie m’a questionné d’emblée, au sujet de François de Roubaix. J’y avais prêté attention dans le passé, distraitement, et avec mauvaise volonté. Par orgueil, par simple désir de rejet. Il devait s’agir alors des bandes originales de Dernier domicile connu et du Vieux fusil.

Voici maintenant que la distance s’est agrandie, et son nom me revient donc à nouveau à la suggestion de cette amie. Je m’y suis intéressé sans la défiance d’autrefois, mais par souci de précaution, j’ai décidé de passer outre ses travaux majeurs, et de leur préférer des pièces plus confidentielles. L’écoute d’une collection d’enregistrements électroniques et de compositions inédites succède alors aux suggestions d’autres amis. Et les bandes originales, l’une après l’autre, afin de satisfaire mon avidité nouvelle. Je me dois d’admettre mon erreur ; que l’œuvre du compositeur français n’est pas surestimée, qu’elle est multiple, inépuisable, indépendante des objets cinématographiques et documentaires qu’elle illustre au départ, et profondément attachante. Le personnage lui-même est attachant, dénué de cynisme, et cela m’importe.

Je lui prête de nouvelles intentions, et sa musique accompagne par moments mon quotidien, depuis plusieurs semaines déjà, tandis que je réside à l’étranger, dans le Péloponnèse. Elle fait écho, lorsqu’elle survient, aux paysages du littoral, à la mer Ionienne, au golfe de Laconie, à l’île de Cythère, et je ne puis désormais savoir lequel des deux a influencé l’autre. Car cela ne paraît pas si évident. L’eau fait partie intégrante de l’œuvre de François de Roubaix, et de son existence même ; elle qui le fit périr à un jeune âge, dans des galeries sous-marines, lui qui l’avait servie tant de fois. Dans La Couleur de la mer, pour l’épisode de Survol consacré à lAntarctique, Les Aventuriers, La Mer est grande, Boulevard du rhum et Les Secrets de la mer Rouge. Sans même ce rapport direct, les tonalités de sa musique ne cessent d’évoquer la mer et les océans. Elles subliment les paysages qui m’environnent, et ne suggèrent ni les silhouettes d’Alain Delon et de Maurice Ronet, ni les contours de Paris, ni aucun autre environnement urbain ou provincial, si ce n’est l’eau. Et plus précisément le bassin méditerranéen, du moins comme point de départ. Car sa musique est vagabonde et mène à bien des destinations. Je ne verrai sans doute jamais les objets de cinéma et de télévision qu’elle sert, mais elle illustre déjà dans mon imaginaire nombre d’aventures et de quêtes marines et maritimes. La malice, le caractère intrépide et insouciant d’une partie de son œuvre les rapprochent par moments de romans et de récits enfantins, au détour d’un chapitre des Enfants du capitaine Grant, de L’Île au trésor de Stevenson, d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe.

Il peut y avoir une part de fantasme, une part de mon environnement que je projette alors dans ces compositions, mais il semblerait que De Roubaix, plutôt que de tenter de reproduire les sonorités d’une musique traditionnelle – sauf exception, selon l’exemple des « Deux chevaliers dans les Andes » et de la « Posada » dans Boulevard du rhum –, ait cherché lui-même à reproduire une atmosphère, indéfinie. Dans une démarche similaire, peut-être, à celle de Jonathan Richman, lui-même figure candide et vagabonde, évoquant pareillement la musique tahitienne et chinoise, l’Égypte et les montagnes russes d’une station balnéaire de la Californie. C’est-à-dire sans en rechercher l’exactitude, la reconstitution fidèle, mais seulement l’évocation d’un décor pittoresque, avec une naïveté non feinte. Et l’on visualise alors tout. Les promesses d’une terre en vue, dans les sonorités de « Tramp », à l’approche de ports de pêche et de plaisance. La brise marine et les moulins à vent sur les balcons des habitations, le vin et les mets copieux, au retour de longues semaines passées en mer, les esquifs, près du bord, et le phare les surplombant, sur le cap. Il y a dans « L’appel du large », autre enregistrement inédit, « Schuss » et dans le générique des Sesterain ou le miroir 2000, des échos aux séjours charmants en des villes côtières, à la mer immobile le matin, aux allures variables des embarcations, au départ de Marseille pour la Sicile, Gibraltar, que sais-je, pour les rivages des terres helléniques. Les moments d’incertitude aussi, et d’accalmie, à la tombée de la nuit, dans certains extraits de La Mort d’un guide, dédié pourtant à l’alpinisme, ainsi que dans la reprise de la « Valse du vertige » et dans les mélopées de Sial IV, assimilables aux chants des sirènes de l’Odyssée. Et l’on ressent par moments l’aridité et l’air pesant, le sirocco et les alizés pris dans les voiles. Plus encore, la rudesse du climat et l’impassibilité de la banquise et de ses glaciers, dans ses productions pour L’Antarctique. J’aime particulièrement l’œuvre que François de Roubaix a composée pour Les secrets de la mer Rouge – en deux temps, d’abord en 1967, puis en 1975 – dans la diversité de ce qu’elle exprime. Il y décrit ainsi, successivement, l’attention requise lors de la pêche en mer, l’aspect rébarbatif de la tâche, sa répétitivé, et la présence inquiétante des pirates alentour, des embarcations de fortune. Les thèmes d’Amina (en particulier la seconde version) et de Célima, nommés d’après des figures que l’on imagine anonymes, des destinées que l’on imagine tragiques, là, sur les rives de la mer Rouge. « Du vent dans les voiles », son exotisme précisément, est caractéristique de cette faculté du compositeur français à figurer un ailleurs sans pour autant l’identifier, à raviver en notre mémoire un souvenir étranger. « La mer, la nuit » me touche plus amplement encore, dans ce qu’elle a d’ambivalent et d’intime. Elle paraît illustrer le repos sur le pont d’un navire, dans un demi-sommeil, à bord d’une chaloupe ou dun sloop, et les mouvements silencieux des courants à la surface, semblant prévenir d’un danger éventuel et parfaire le calme alentour tout à la fois.

J’ignore s’il s’agit d’une évidence, si le lien qui unit Roubaix à l’océan a été maintes fois repris, mais il ne m’est pas venu naturellement. Il s’est construit progressivement, en un mélange d’expériences personnelles et d’éléments indépendants de mon jugement, une relation qui m’est chère aujourd’hui et dont j’espère qu’elle s’étendra encore.

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