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Si le rap excelle, le jazz en est l’étincelle : le premier classique de Solaar est enfin sur les plateformes

MC SOLAAR Qui sème le vent récolte le tempo
Polydor, 1991
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Musique Journal -   Si le rap excelle, le jazz en est l’étincelle : le premier classique de Solaar est enfin sur les plateformes
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Vous avez sans doute entendu la bonne nouvelle il y a quelques jours : le premier album de MC Solaar est enfin disponible sur les plateformes de streaming après des années d’absence ! Une absence qui avait été provoquée par un conflit autour des droits d’auteurs entre Solaar et son ancienne maison de disques, Polygram. Prose Combat devrait lui aussi bientôt apparaître sur Deezer et compagnie, mais en attendant il faut que vous réécoutiez (ou écoutiez, on sait jamais) ce disque qui à mes yeux n’a rien de mineur par rapport à son successeur, que l’on célèbre à juste titre mais dont la grandeur s’annonçait selon moi dès Qui sème le vent récolte le tempo.

Pour rappel, Solaar avait sorti « Bouge de Là » l’année précédente, en 1990, année d’avènement commercial et médiatique pour le rap français en tant que musique (et non en tant que gadget pop façon Chagrin d’amour, mais pas non plus comme une simple déclinaison musicale de la culture hip-hop, connue déjà de loin pour la danse et le graffiti). En quelques mois, on voit Olivier Cachin lancer Rapline sur M6, débarquer Rapattitude dans les bacs, ainsi que Le monde de demain, premier EP de NTM, et Concept de IAM – oui je sais c’est une cassette autoproduite à 300 exemplaires mais bref, ça existait, on savait qu’il se passait des trucs à Marseille. Le duo de Saint-Denis passe aussi dans l’émission Mon Zénith à moi que faisait Denisot à l’époque, dans le cadre d’une carte blanche à Nina Hagen (gros respect Nina !).

Et donc il y a Solaar qui sort son premier single « Bouge de là » en major, single qui ne cartonne pas tout de suite à part sur Radio Nova et qui ne commence qu’au début de l’été 1991 à envahir d’autres fréquences que le 101.5. C’est vers cette période de fin d’année scolaire que je le découvre ébahi, alors que j’achève ma sixième et que la mode hip-hop s’impose dans mon milieu bourgeois : dans mon immeuble de Boulogne Billancourt, près de TF1, mes copains négocient avec leurs parents des paires de Ewing ou de L.A. Gear et des blousons Starter ou Troop. J’ai moi-même une casquette (des Houston Oilers, je crois) que je me fais voler par des « lascars » en booster – telle était la vie que j’avais choisi de mener.

C’est pendant que décolle son premier tube que le MC de Villeneuve Saint-Georges enregistre Qui sème le vent récolte le tempo. L’album sort à l’automne, mes sœurs me l’offrent en cassette pour mes douze ans et je l’écoute en boucle pendant des mois, le précieux livret avec les paroles sous les yeux, et encore à ce jour je peux rapper tous les lyrics de tête, même le fameux passage raggamuffin de « Caroline ». Aujourd’hui je trouve l’album toujours aussi fou, c’est un trésor de rap, un miracle de musique française qui frappe par sa richesse et son ambition, par sa vibe si précise et qui en même temps affiche une simplicité et une accessibilité que peu de disques sortis dans l’Hexagone ont réussi à atteindre avec autant de style et de perfection au long de toutes ces décennies de pop music.

On rappelle avant toute chose l’identité des artistes qui épaulent Solaar sur Qui sème le vent récolte le tempo. Il y a bien sûr Jimmy Jay, DJ et principal beatmaker, dont le visage apparaissait aux côtés de celui de Claude (ou plutôt au-dessus du sien) sur la pochette de la cassette, et que citent régulièrement les textes du rappeur.

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Mais il y a aussi Hubert Boom Bass qui fait quatre instrus et qui co-réalise le disque avec Jimmy Jay, et puis au mixage il y a celui avec lequel Hubert commençait tout juste à faire de la musique instrumentale sous le nom de La Funk Mob, à savoir feu Philippe Zdar, qui malgré son jeune âge accomplit un tour de force technique, puisque tout sonne hyper clair et hyper vivant, les rythmiques, la voix, les silences aussi. Je me dis que QSLVRLT n’aurait sans doute pas résonné de la même façon dans notre histoire s’il avait été mixé par un ingé son rock un peu relou, comme c’était encore très souvent le cas à l’époque dans le rap français. Deux ou trois ans plus tôt, Zdar était encore un assistant mixage, mais là il a lui-même deux assistants : Étienne de Crécy, avec lequel il fera ensuite Motorbass, et Stéphane « Alf » Briat qui deviendra le principal mixeur de la French Touch et de la pop électronique française (et qui a récemment sorti un superbe mini-LP électronique d’inspiration japonaise sous le nom de Davoniro).

Au Studio Plus XXX, on a donc autour de M’Barali quatre futures figures essentielles de la scène qui quelques années plus tard fera la renommée de la France, et l’un des quatre ou cinq plus grands beatmakers de l’histoire du rap hexagonal (même s’il n’a pas forcément eu un parcours aussi long que celui de Mehdi ou de Kore), doublé d’un énorme connaisseur de sons afro-américains. Et on peut présumer que cette rencontre a déterminé en partie le background de ce qui sera la French Touch (à la fois dans son courant house mais aussi dans ses affluents trip-hop), ne serait-ce que parce qu’il paraît que Thomas Bangalter aurait ensuite abordé Zdar en lui confiant son admiration pour le travail accompli sur Qui sème et Prose Combat.

On connaît évidemment les trois gros tubes de l’album : l’addictif et tellement cool « Bouge de là » avec Melaaz bien sûr, mais aussi « Victime de la mode » – un rap conscient body positive en forme de diatribe contre les magazines féminins et le charlatanisme des médecines anti-surpoids, un sous-genre dont il est probablement la seule occurrence – et surtout « Caroline », pinacle de la chanson d’amour française, chef-d’œuvre sans précédent à l’époque dans notre pays, dont l’instru vaut aussi bien que les meilleurs morceaux que trois ans plus tard DJ Cam sortira en frimant un max.

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Mais je voudrais ici chanter les louanges de certains tracks un peu moins célèbres qui figurent sur l’album. Déjà le morceau-titre, « Qui sème le vent récolte le tempo », avec sa boucle samplée d’un Lou Donaldson, ce qui donne un beat mystique, presque aristocratique, signé Boom Bass. Ce groove ponctué d’un léger contretemps n’est pas le choix le plus consensuel pour ouvrir le premier disque du représentant le plus connu d’un genre encore aussi peu populaire en France que le rap, mais rien à battre, on y va, ça démarre et Claude MC déroule quatre couplets aux frontières de l’intelligible. Il prend directement le parti d’un rap phonocentré, où la puissance de la scansion et la beauté du signifiant priment sur le message (ainsi quand il dit « le rock, la salsa le twist et le reggae / Petit à petit sans faire de bruit se sont imposés », on se demande bien quelles sont ses sources : où est-ce qu’il a vu que le rock et le twist avaient mis du temps à s’imposer ?). En fait le seul vrai message du morceau, c’est de dire que le message est le médium, que le son vaut plus que le sens, que la musique envahit tout, même les mots et les consciences. Et que tant que c’est bien rappé, on peut dire un peu n’importe quoi : « On me traite de traître lorsque je traite de la défaite du silence – le silence est d’or mais j’ai choisi la cadence, une vague, un cyclone, que dit la météo, qui sème le vent récolte le tempo ». C’est tellement superbe d’avoir pu dire ça comme ça, sans rien expliquer, dans les trente premières secondes d’un disque qui sera acheté par plus de 300 000 personnes. Franchement je pourrais m’arrêter là : Claude M’Barali, tu as tout tué ce jour-là, grâce à toi plein de gens ont trouvé la vie.  

Je me dis plus largement que la virtuosité du flow de Solaar n’a à mon sens jamais été assez relevée, surtout parce la plupart des critiques s’intéressaient (et selon moi surestimaient) la qualité de son écriture, ses références validées par les intellos dominants, ses interviews où il disait lire l’ensemble de la presse chaque jour et se servir de dictionnaires de rimes. Oui, OK, Claude utilisait des mots pas ultra courants dans la bouche des jeunes des cités de l’époque, et certes il avait un sens de l’image et du récit qui méritait d’être reconnu. Mais ce qui frappe avant tout sur ce disque, et ce dès le premier track, c’est la variation des placements, les subtils changements de timbre et de tessiture, les différentes attaques. Je ne parle pas uniquement des roulements ragga : je pense par exemple au couplet final de « Qui sème », qui démarre par « le pédagogue en vogue au nom de code de Solaar ou Claude MC / Te propose d’écouter ceci / Qu’on épelle les voyelles et qu’on sonne les consonnes [pause] / La musique est bonne / Je prends souvent le temps [il fait durer « temps »] d’aller de l’avant / Je ne perds pas un instant/ Car c’est de l’argent / L’argent ne fait pas le bonheur / Fait-il le malheur / L’essentiel est d’être à la hauteur » et où il multiplie les acrobaties presque à chaque mesure, sans trop se la jouer. Putain, mais quelle chanson, sérieux. En live au Zénith, en 1993 je crois, j’avais les larmes aux yeux quand il avait ouvert le concert avec elle, entouré de danseurs et tout. Quel génie.

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J’adore aussi « L’histoire de l’art » avec son sample fatal de James Brown, qui fait partie des tracks où Solaar sort de son image de rappeur « DEUG de lettres à Nanterre » pour se faire plus véner, plus proche du rappeur normal qui se la ramène et qui parle mal des autres – la punchline peut sembler un peu gentille mais à l’époque elle m’avait grave impressionné :  « Ils parlent de personnes qu’ils ne connaissent même pas : un seul exemple, ils parlent de moi ». L’apparition de Soon-E MC est l’un des deux seuls feats du disque, avec l’incroyable « Ragga Jam » qui arrive plus loin où l’on entend les deux Raggasonic mais surtout le très jeune Kery James qui, même s’il n’a pas encore mué, a déjà son élocution si reconnaissable et c’est hyper touchant de se dire qu’à 14 ans il avait déjà le même timbre vibrant – quand il dit « et dans la tête des militaires », on entend déjà, dans sa façon de prononcer la syllabe taires, le mec habité qui déclame sa prose sur « Hardcore » ou « Dans un nuage de fumée » – on rappelle au cas où certains ne le savent pas que Kery sortira l’année suivante avec Idéal Junior le classique parmi les classiques « La vie est brutale », où il a encore sa voix de gamin. 

« Armand est mort » est magnifique aussi, avec un sample (qu’on imagine non clearé) de « Inner City Blues » de Marvin Gaye, et des textes proto-rap conscient qui font de lui, avec « Victime de la mode » et « Matière grasse contre matière grise », l’un des titres à message du disque. Dans une veine beaucoup plus gangsta (gangsta première période, rapide et et bastonnante, avant The Chronic), il y a le fantastique « Quartier Nord », produit par Boom Bass et fast-rappé par Solaar qui là encore prouve qu’il est un MC hyper polyvalent, un vrai fan de tous les genres de rap. Ce track m’avait personnellement exposé à ce style de rap puisqu’à l’époque je n’avais jamais entendu NWA ou Public Enemy. Les drums d’Hubert sont incroyables, et le run de Claude au premier couplet continue de m’essouffler. 

Je suis toujours très fan de « La musique adoucit les mœurs », lui aussi produit par Boom Bass. Solaar y prend un flow un peu chanté, sans doute sous influence De La Soul ou Slick Rick, et pose ses syllabes sur un ton taquin, on sait pas s’il se la raconte ou s’il s’en fout et c’est bien le secret de son génie : « Du haut de mon mètre soixante-dix huit je pense / Avoir acquis l’état de connaissance », ou « Écarte Descartes et toutes les philosophies/Étudie les lois universelles de la vie ». Il y aussi ce passage plus descriptif, quoique à peu près dénué de tout sens : « Le jour s’est levé, comme à l’accoutumée / Dans la pénombre on peut apercevoir un ciel étoilé ». En termes d’appuis, de rebonds, de pauses et d’accélérations, c’est une masterclass certifiée – d’ailleurs au passage je remarque qu’en ce moment des gens utilisent le mot « masterclass » pour parler de n’importe quel truc un peu bien fait, une blague, un vêtement, une punchline, en zappant totalement que le terme a une portée didactique, et qu’il désigne un truc un minimum développé : bravo à vous, continuez d’entretenir la belle tradition du français qui comprend rien à l’anglais, après « clash » à la place de « beef », ou dans un registre plus insoutenable encore la traduction littérale de « share » qui donne des trucs comme « je voulais vous partager mon album » ou « merci de nous avoir partagé votre facture ». Bref, passons.

Mon morceau préféré de tous est sans doute « À temps partiel », un son jazz-rap qui vaut la comparaison avec le jazz-rap new-yorkais de l’époque (d’ailleurs il me fait penser à un morceau de Rakim dont je ne retrouve pas le nom). Solaar adopte une attitude un peu distante, il a une sorte de réserve, presque de la timidité face au micro, et son humilité fait qu’on dirait qu’il récite presque un texte secret qu’il a reçu d’un être supérieur, ou de son héritage de poète afro-descendant. Cette instru hyper tight, tenue, serrée, résonne avec la sobriété élégante de « Qui sème le vent récolte le tempo » en ouverture, même si elle est produite non pas par Hubert mais par Jimmy. Solaar se lâche sur le thème qu’il maîtrise le mieux : le rap sur le rap, l’écriture qui parle de sa propre virtuosité et qui fait corps avec sa propre magie, en direct sous nos yeux. Ce principe de fusion forme/fond était d’ailleurs un des principaux registres de ces premières années du rap français : on se souvient entre autres de « La Formule secrète » d’Assassin ou, dans un style plus agressif, de « Je rap » de NTM. Solaar enrichit ce propos en mettant en perspective le rap (et le DJ-ing) avec la tradition du jazz, du blues, de la soul, et en inscrivant son art dans ce que les historiens appellent « l’histoire longue », par opposition aux artistes « à temps partiel ».

Ce qui est fort, et peut-être pas prévu au départ, c’est qu’il répète deux fois l’incroyable dernier couplet, en marquant des pauses entre chaque quatrain. Je trouve ça toujours aussi puissant, parce que la chanson réussit à contenir un message clair (notre musique est celle des gens pauvres, elle tient depuis des décennies, et elle vient du jazz) tout en s’enlaçant à un groove et une atmosphère sonore qui l’absorbent et la font ressortir avec encore plus de sens, puisqu’ils appliquent en temps réel la définition de l’art telle qu’énoncée par Solaar : « Donc il était une fois, des gens simples crois-moi / Qui avait la foi / Dans cette musique-là », « Musique poétique, rythmique, angélique / Amusante ou militante elle déclenche un déclic ». (Questions aux linguistes : c’est performatif ou ça n’a rien à voir ?) Il y a beaucoup d’espace laissé à l’instru, sans doute pour montrer l’importance de la musique qui accompagne la voix dans le rap, et la couleur de cette instru a quelque chose de très spécial, tout est dans ce contraste mi détaché mi définitif entre le clavier et la basse, et je crois que le beat samplé sur Edwin Starr au début est le même que celui de la part 2 de « Bad Boys de Marseille », et aussi d’« Elevation » de Hifi – un sample, trois classiques du rap français, merci Edwin. 

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Un élément qu’il faut rappeler, pour finir, c’est que dans les nineties Solaar était à peu près le seul rappeur solo de France. On sait que la tendance s’inversera totalement au cours de la décennie suivante mais jusqu’aux premiers Booba et Rohff, la plupart des artistes hip-hop hexagonaux étaient des groupes ou au minimum des duos de rappeurs, certes accompagnés d’un entourage ou d’un crew (d’ailleurs Claude avait lui-même son posse 501, avec Melaaz, Bambi Cruz, Soon-E MC, dont tous les membres ont droit à un portrait individuel dans le livret du CD). Mais de la première génération (NTM, les Little, Assassin, IAM, Ministère AMER…) à la deuxième (2 Bal 2 Neg, Lunatic, X-Men, La Cliqua, Sages Po, 113, Fonky Family…), les artistes qui dès leurs débuts rappaient seuls étaient très minoritaires – si on regarde ceux et celles qui ont sorti des albums, je pense qu’on les compte sur les doigts de la main. Je vois qui ? Lionel D, EJM, Busta Flex, Sté, Mystik, Dontcha, j’en oublie sans doute mais bref en gros, rapper à son propre compte n’était pas un super filon jusqu’au début des années 2000. Et c’est peut-être cette adversité qui a fait qu’après Paradisiaque Solaar a eu un peu de mal à tenir le coup artistiquement, surtout qu’il devenait de plus en plus connu et bankable. Mais avant ça, il a quand même réalisé l’un des premiers albums les plus dingues de toute l’histoire du rap français, et proposé une musique que personne n’avait jamais entendue comme ça en France – et même à l’étranger puisqu’on sait que ses disques y seront distribués et qu’ils tomberont dans les oreilles de James Lavelle, qui sera terrassé par la prod et contactera dans la foulée Boom Bass et Zdar pour leur faire signer sur Mo’ Wax des EP instrumentaux à peine moins révolutionnaires que ce disque prodigieux qu’est Qui sème le vent récolte le tempo

Merci à l’infini à Claude M’Barali, à Jimmy Jay et à tous les autres, et allez me streamer tout ça tout de suite les ami.e.s. 

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