Quotidien de recommandation musicale

Décentralisons la club music avec la compilation du label Promesses

VARIOUS Promesses Vol. 1
Promesses, 2021
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Musique Journal -   Décentralisons la club music avec la compilation du label Promesses
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Je veux parler de cette compilation du label Promesses depuis sa sortie en mars dernier. À vrai dire, au départ, je prévoyais d’écrire une double chronique sur elle et sur une autre compile française que j’ai adorée, c’est Compilosité du collectif Outreglot, que m’a fait découvrir Guillaume Heuguet via son Top 2020. Les deux projets ont plusieurs artistes en commun et les gens derrière tout ça se connaissent un peu, et j’ai trouvé qu’ils partageaient une même tendance à pratiquer une forme de « décentralisation » dans leur ligne et leur approche, tendance qui me déstabilise et m’enchante tout à la fois. Mais finalement j’ai choisi de parler distinctement des deux disques pour ne pas faire trop long et pouvoir décrire leurs qualités respectives sans me perdre dans un truc de comparaison pas forcément nécessaire.

Bref, le truc qui me frappe quand j’écoute Promesses Vol. 1 c’est que c’est clairement de la « musique de club », faite par des gens qui sont en général DJ et qui ont pour la plupart joué aux soirées Professeur Promesses (montées par les deux fondateurs du label, Raphaël Härdi et Samuel Blazy), mais que le tracklisting n’est pas pour autant une succession de morceaux fonctionnels qui cherchent juste à se caler dans tel ou tel courant actuel de la dance music. Raphaël et Sam me disent revendiquer une conception très large de ce qu’on est censé entendre en soirée, pour eux passer des trucs ambient ou beatless fait partie de l’expérience. J’ajouterai pour ma part que ça implique aussi de placer des trucs « déconstruits » – je pense par exemple aux morceaux d’Apulati Bien ou de fetva – et des trucs clairement venus du rap contemporain, ainsi que des sons caribéens, latinx et plus généralement « global » pour lesquels le label est déjà connu, sachant que leur première sortie était un EP du Sud-Africain DJ Call Me et qu’une bonne partie de leurs signatures sont « non-occidentales ». Ce ne sont certes pas les premiers, même en France, à ouvrir les frontières de la planète dance (et à vrai dire je ne sais pas si c’est le fait de quelqu’un en particulier) mais j’apprécie beaucoup d’entendre un projet de cette envergure assumer une telle diversité, parfois presque chaotique, mais qui réussit à toujours intriguer les auditeurs au long de ces trente plages.

À une époque il y avait des compilations de label qui se présentaient comme des manifestes d’une esthétique neuve ou affichée comme telle. Avec Promesses vol. 1, je ne sais pas si on peut dire que c’est exactement le contraire, mais en tout cas la dispersion des styles et des approches fait disparaître toute idée de statement un peu autoritariste autour d’un nouveau son ou d’une potentielle révolution musicale – statement que perso j’ai longtemps recherché dans ce que j’écoutais avant que ça ne finisse ces dernières années par m’épuiser. Ici, à aucun moment on a la pression genre : « ÉCOUTEZ ÇA C’EST LE PUTAIN DE FUTUR ». Car le futur est derrière nous, on le sait, et c’est pas grave ! C’est même assez cool en vérité, ça détend de se savoir flottant dans les limbes du temps historique.

Comme l’expliquent Raphäel et Sam, Promesses fonctionne à la manière d’une plateforme de rencontres (artistiques), où les musiciens sont d’abord invités à jouer dans les soirées, puis à produire un disque, et – dans le cas de cette compile – les deux fondateurs ont aussi voulu convier des gens dont ils étaient proches sans forcément avoir pu bosser avec eux. J’aime bien cette base « humaine » du projet, pas trop théorique, qui prend le risque de s’éparpiller du moment qu’on s’apprécie mutuellement. Ça donne un casting international limite arche de Noé, qui va de DJ Lycox à Hajj en passant par Kelman Duran, Mad Rey et De Grandi, c’est une sorte de gauche plurielle de la club music, avec tout ce que ça implique de différences de positions et de langage, mais malgré les possibles dissensions l’ambiance est quand même bonne à l’instant où l’on parle. Il y a ainsi la Philadelphienne estoc qui signe le premier morceau, hyper beau, en faux retrait, dans un genre tellement feuilleté et en même temps tellement épuré qu’on ne peut pas du tout le nommer précisément. J’ai aussi adoré le track du très talentueux Loto Retina, ça sonne comme une petite carabine à air comprimé qui tire des breakbeats clickés avec un silencieux. Bon crush aussi pour « Zumba Curfew » de Antoine80, une sorte d’IDM flamboyante mais élégante, ainsi que pour la chanson un peu Dean Blunt/bar italia de terrence reznik, ou encore pour le track plutôt goleri mais néanmoins sérieusement opérationnel de DJ BeBeDeRa.

En fait, comme je le disais l’an dernier au sujet de Bamao Yendé et Boukan, c’est de la musique à laquelle je ne comprends pas toujours tout : je ne distingue pas clairement d’où viennent et où vont les tracks ici sélectionnés. Je présume qu’il y a en filigrane une façon « Beaux-Arts » d’envisager la compo et la prod chez certains artistes présents, puisque je crois savoir qu’une partie d’entre elleux ont été étudiants en art. Mais ça ne suffit pas à expliquer ni à résumer quoi que ce soit, surtout qu’en parallèle de ces structures parfois démontées, on a donc aussi, comme je le disais, des rythmiques très directes, venues du reggaeton, de la trap (et, avec des gens qui écrivent leurs noms en minuscules comme err walou, tommy moisi ou u o, d’une sorte de petite et récente scène de rap francophone vaporeux mais brut, à laquelle je compte m’intéresser dans les semaines à venir) ou de la dance la plus populaire. C’est une coexistence plus que pacifique, elle est fructueuse et ambitieuse, même si elle ne se la raconte pas du tout. En réécoutant la compile une dernière fois, je me suis dit que c’était un disque qui, même s’il se trouve avoir été fait pendant le confinement, respire le dehors et l’échange à l’air libre. C’est Internet en plein-air, Insta en classe verte, les meilleurs Tumblr d’il y a cinq ou six ans imprimés en 3D au milieu de la pampa.

Pour finir, on précisera que Promesses édite la plupart de ses sorties au format physique, en cassette ou vinyle, parfois en clé USB, que ce sont des objets très attirants, et que vous pouvez évidemment ne pas faire qu’écouter la musique sur Bandcamp et plutôt décider d’acheter ces marchandises dont l’aura lo-fi aurait sans doute été validée par Walter Benjamin.

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