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A-wax, maudite vie de thug

A-wax Junior High 2 the Penn : the Mixtape
Pie-RX Recordz, 2007
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Musique Journal -   A-wax, maudite vie de thug
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Afin de justifier leur marche vers l’Ouest, les pionniers Américains imaginent le concept de Destinée Manifeste. Derrière leur attraction pour le soleil couchant, et la colonisation de toutes les terres foulées sur leur route, se cache la Providence, un appel divin et irréversible. Au bout du pèlerinage, l’océan Pacifique, dernière limite de l’Occident, et le lieu supposé de leur Rêve, la Californie. Au nord de celle-ci, la Bay Area, région entourant la baie de San Francisco qui accueille depuis des siècles les migrants, descendants d’Européens et d’Africains ou du continent américain même.

La Bay Area semble être l’exemple idéal du multiculturalisme à l’américaine, ce panier à salade où tous les ingrédients se côtoient en totale hétérogénéité – sans complètement se mélanger, pour se compléter, s’opposer, s’influencer, se contredire. La Bay est la terre des Black Panthers et des hippies, des GAFA et des congrès de proxénètes, le repère de gourous millénaristes, de serial killers, de romanciers schizophrènes et de gangs chicanos. Toutes ces facettes, et beaucoup d’autres, se retrouvent dans sa culture locale et continuent d’infuser l’œuvre de ses rappeurs. 

The Jacka, neveu de la panthère Huey P. Newton, n’a pas poursuivi les luttes de son oncle mais a marqué Pittsburg et Oakland de son aura mythique ; Husalah mélange les cultures sud-américaines et calme son désir de tuer avec de grandes réflexions ésotériques ; Boots Riley milite pour une révolution prolétarienne ; Too $hort joue à l’œnologue avec les senteurs de cyprine ; Lil B se prend pour le Dieu de sa propre religion : le rap de la Bay Area est si divers qu’il est absolument impossible de le résumer en un seul disque, mais beaucoup de ses artistes portent en eux toute cette richesse et un supplément d’âme typique qui leur confère une place à part. Une spécificité qui explique peut-être leurs trop rares succès nationaux et internationaux. 

Le choix d’A-Wax pour représenter la région pourrait sembler surprenant, tant il est détesté par ses pairs – en leur rendant bien – et parce qu’il est loin d’être le plus célèbre. Il fait pourtant partie de ces rappeurs qui n’auraient probablement pas pu naître ailleurs qu’au cœur de la Bay Area, où se croisent paranoïaques et demi-dieux, assassins et mystiques, communautaristes jusqu’au-boutistes et misanthropes de la pire espèce. 

A-Wax a grandi à Pittsburg mais serait d’origine européenne. Une rumeur a longtemps désigné la Crète comme l’île de ses ancêtres, mais tout porte à croire qu’il est aussi « grec » que le personnage du même nom dans The Wire (spoiler : c’est-à-dire pas du tout). Vraisemblablement, Aaron Doppie serait descendant d’Italiens. Collégien, il est un jeune blanc fasciné par les gangs afro-américains et mexicains, qui rêve de vivre leurs guerres de territoires et de rejoindre ces familles qui transcendent les liens du sang.

Pour ceux qui, comme A-Wax, sont absolument extérieurs à leur univers, qui ne peuvent être cooptés ni par un frère, ni par une appartenance ethnique ou culturelle, les rituels d’entrée dans ces gangs sont effroyables. Il y a ici une seconde ellipse dans la biographie d’Aaron Doppie, un vide pourtant clé dans sa vie d’homme et d’artiste. Son casier judiciaire dit « homicide volontaire ». Mineur de moins de 16 ans au moment des faits, il est jugé « à la manière d’un adulte », comme le prévoit la loi californienne dans certaines circonstances. Il ne ressort de prison que six ans plus tard.

Quel enfant était-il avant d’être arrêté ? Quelles sont les circonstances exactes de ce qu’il lui est reproché ? Est-il vraiment coupable ? Qu’a-t-il vécu lors de ses années en établissement pénitentiaire pour mineurs ? Personne ne sait ce qu’il s’est précisément passé avant et pendant l’incarcération d’A-Wax. Tout cela est absent de son œuvre, entièrement tournée vers l’après, sur l’homme qu’il est devenu et sur deux messages centraux récurrents. Le premier, qu’il vaut mieux rester seul car on ne peut être que mal accompagné, que nos amis sont forcément des traitres qui n’ont simplement pas encore été découverts. Le second, qu’il est le dernier humain vertueux encore libre, les quelques autres de sa trempe étant morts ou en prison.

Le rap d’A-Wax est inspiré par deux figures locales, Woodie et The Jacka. Le premier, originaire d’Antioch, est un rappeur adulé par les Nortenos, un gang hispanique californien, mais absolument inconnu en dehors de ce milieu. Ensemble, ils enregistrent notamment un petit classique régional intitulé 2 Sides Of The Game. Woodie se suicide en 2007, après une dépression survenue à la suite d’un accident ayant emporté sa femme et son enfant. De cet ami, à qui il continue de rendre hommage régulièrement quinze ans plus tard, A-Wax a gardé quelques liens avec la scène rap hispanique et un goût pour l’introspection sans phare et les productions très mélancoliques.

Le second, Jacka, est une des plus grandes légendes de la zone. Être inspiré par The Jacka quand on a grandi sous le Golden Gate, c’est un peu comme avoir Cormega ou Prodigy comme modèles quand on vient de Queensbridge – absolument naturel. Ses flows mélodiques et poétiques s’entendent partout au large de la Bay Area. Dominic « The Jacka » Newton est mort assassiné en février 2015, dans des circonstances encore non établies. 

Une suite de drames ne fait pas une œuvre, mais une partie de l’intérêt de celle d’A-Wax vient de ce parcours semé d’embûches, et de sa manière de nous le raconter. Dans ses albums, on retrouve une obsession qu’il partage avec de nombreux rappeurs de la Bay Area, qui symbolise bien sa manière d’aborder ce sujet, de raconter sa vie et la rue : la musique de Sade.

Sade, le groupe anglais nommé d’après le prénom de sa chanteuse, et sa pop sophistiquée qui fait l’effet d’un océan calme, élégant et puissant, a été samplé, cité, recyclé, des centaines de fois par des artistes de la Bay, au point d’en être devenu une sorte de gimmick. La musique de Sade, généralement romantique, présente une vision noire de l’amour, qui finit mal, fait souffrir, comme le ferait une malédiction. Pour A-Wax comme pour l’essentiel du gangsta rap, les problèmes sentimentaux sont secondaires, mais il aime sous-entendre que la vie de gangster lui est tombé dessus comme un coup de foudre et que, comme une histoire d’amour, elle a fini par laisser quelques tatouages sur son cerveau, et autres cicatrices indélébiles. En sommes, comme tous les rappeurs obsédés par Sade Adu, A-Wax parle de rue comme elle parle d’amour : une charmante et hypnotique machine à broyer les âmes.

En 2004, son album Thug Deluxe est ainsi une réponse au Love Deluxe de Sade. Chef d’œuvre de solitude et d’errance plongeant ses racines dans la paranoïa et les traumatismes d’une vie de gangster, ce monolithe sonne comme l’écho de son modèle. Dix ans plus tard, il livre un nouvel iceberg de mélodies mélancoliques, décroché du reste du rap avec Pullin’ Strings, autre disque majeur – et absolument vierge d’invités, pour renforcer un effet de solitude et d’île coupée du monde. Avec ces deux albums, il écrit la version définitive de son personnage d’asocial seul détendeur de vertu, presque prophète mais sans apôtre puisque, comme il aime le faire remarquer : « même les amis de Jésus n’étaient pas loyaux ».

L’impression de suivre un personnage biblique est certainement fortuite, mais constante, inférée par le choix de ses images et la manière dont ses témoignages et ses récits d’une ligne induisent toujours une réflexion personnelle ou morale.

Thug Deluxe et Pullin’ Stringz font partie d’une discographie comportant une quarantaine d’albums et de mixtapes, qui regorgent tous de pépites d’écriture et de mélodies. Perdue au milieu de tous ces projets, se cache une mixtape – introuvable dans son entièreté sur Internet – réalisée avec DJ Warrior et intitulée Junior High 2 The Penn: The Mixtape (soit « Du collège au pénitencier ») en référence à son adolescence passée entre quatre murs. 

Tout ça pour dire que je suis incapable de parler avec précision de l’entièreté de cette mixtape, hormis le souvenir vague de faces b de Mobb Deep, de 50 Cent ou de Lil Wayne, de la présence d’Akon – A-Wax ayant un temps été signé sur son label Konvict Muzik – je ne sais plus ce qu’on y trouve dans le détail. Pourtant, je l’écoute régulièrement, deux titres particulièrement sublimes me happent systématiquement, je ne peux m’empêcher de les écouter en boucle à chaque fois que je la lance, me privant du reste.

« Gatez » et « The Streetz » résument à elles seules la vie et l’œuvre d’A-Wax. Ces deux chansons condensent en un peu plus de six minutes tout ce que nous avons évoqué jusque-là. La Bay Area, région d’un rêve perdu, ses proverbiales et implacables rues, ses portes fermées s’ouvrant sur d’autres portes fermées, le mélange des communautés et de leurs gangs, et ces mélodies éthérées pleines d’une nostalgie pour on ne sait quoi au juste.

Le glissement entre les pensées d’A-Wax sur sa fascination pour Tupac et sa propre introspection nous fait nous demander s’il ne parle pas de lui-même, de ses cauchemars et de sa propre paranoïa depuis le début. Tout son parcours est dessiné en détours métonymiques, avec des contours d’objets, de visages. Les questions s’adressent à lui-même, comme s’il était à la fois le confesseur et le confessé, un impie qui ne se rend pas compte qu’il croit en Dieu. On y perçoit l’apparition de cette aura christique, dégagée par un homme qui a tout d’une ordure, et qui passe son texte à rejeter la Bible tout en cherchant l’impossible repentance qu’elle est peut-être la seule à pouvoir lui offrir. Et la sensation étrange que malgré toute la noirceur et la tristesse qui s’en dégagent, il s’agit de deux chansons d’amour. 

Tout ce qui fait d’A-Wax l’un des trésors les mieux gardé de l’histoire du rap est là, caché sur un rivage de l’océan Pacifique, à la frontière de l’Occident, perdu dans une mixtape que bien trop peu de gens ont écouté. Sur Thug Deluxe, à force d’y faire référence, l’album entre à un moment en collision avec Love Deluxe. « If Time Was«  fait ainsi s’entrecroiser deux samples de Sade, dont l’un est extrait de « Like a Tattoo » : sur cette chanson, Sade Adu ne parle pas vraiment d’amour, mais raconte sa rencontre avec un vétéran, vivant avec les stigmates de sa vie passée, avec des souvenirs indélébiles, des traumatismes qu’il porte comme des tatouages. À la faveur d’une anomalie temporelle, peut-être que dans ce bar de Manhattan en 1993, c’est A-Wax que Sade a rencontré. Ou le fantôme de Woodie, ou celui de The Jacka ou de Tupac. Ou simplement l’esprit de ce gangsta rap qui n’existe nulle part ailleurs que dans la Bay Area.

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