Quotidien de recommandation musicale

Pas forcément besoin de ligne directrice pour faire un honorable album de thug rap

Capone-N-Noreaga The Reunion
Tommy Boy, 2000
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Musique Journal -   Pas forcément besoin de ligne directrice pour faire un honorable album de thug rap
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Il est difficile de l’imaginer aujourd’hui mais Capone N Noreaga, le groupe, fut aussi important pour les b-boys français que Mobb Deep. Je veux dire, en 1997 à Paris, Marseille, ou pourquoi pas Bordeaux, leur premier album The War Report était aussi écouté que Hell on Earth ou The Infamous. Et je pense qu’il était peut-être même plus écouté que le Ready to Die de Biggie, et à coup sûr plus que Reasonable Doubt de Jay-Z.

L’album phénoménal du duo des projects de Queensbridge et Lefrak, dans le Queens, (paru chez Tommy Boy Records en juin 1997, certifié disque d’or RIAA et classé 4e au Billboard Hip-Hop/R&B) avait eu un auditoire énorme dans cette France où le rap était encore une musique à moitié marginale, bien que largement exposée à sa fanbase hardcore via de solide plateformes, d’un côté les radios comme Générations à Paris ou certaines émissions de Skyrock, et de l’autre par des magazines spécialisés – outil fabuleux s’il en est et qui n’a, en 2022, rien perdu de son utilité lacunaire, de sa beauté bancale et de sa facilité de lecture – tels Groove, R.E.R ou Radikal, qui en plus de chroniquer les albums et maxis du groupe, publiaient fréquemment des news et interviews dont le point central se trouvait être systématiquement leur mode de vie, soit le thuggin’ itinérant new-yorkais, et ses outils préférentiels – comme l’achat de combinaisons camouflage et la vente de crack.

Il existe un faisceau de raisons possibles à cet enthousiasme pour CNN, mais faisons simple – et honnête : les Français venaient de découvrir Mobb Deep et le traumatisme subi, la radicale transformation opérée par le cerveau devant ce théâtre de la cruauté urbaine contemporaine a dû muter en une sensation de vide, de manque. D’un coup, il fallait aux jeunes de la fracture sociale et de l’ANPE toujours plus de Mobb Deep, encore et encore du Mobb Deep. Cette fascination a entraîné un certain nombre d’auditeurs et d’ambianceurs hip-hop français de la fin des années 1990 – on songe ici à J.R. Ewing – à devenir autant de spécialistes de ce type de rap local, agressif et sombre, le rap de Queensbridge. Et c’est dans cette fenêtre d’opportunité que CNN, deux cailleras enchaînant les condamnations pour petit banditisme, entrent en scène.

Ils font à peu près la même chose, soit raconter leur vie chagrine et violente sur des samples mélancoliques de soul et de classique, parfois un peu de clavecin, en juste un peu moins bien, ou disons, en moins pensé, en moins habité que Mobb Deep, mais parfois en légèrement plus exubérant, soulful, frimeur, notamment grâce aux prods de Nashiem Myrick, affilié à Bad Boy. Le duo sait extrêmement bien faire cette copie un peu réajustée de Mobb Deep – surtout Noreaga en fait, puisque Capone, lui, continue d’alterner passages en prison et séances d’enregistrement. War Report est une constellation de chefs-d’œuvre : « T.O.N.Y. » et « L.A., L.A. » bien sûr, mais aussi « Bloody Money », « Driver’s Seat », « Halfway Thugs », « Illegal Life ». L’album mérite bien cette sentence sans nuance de la part d’un utilisateur de Wikipédia France : « L’album War Report est un classique du rap. » Tout comme cette autre mention : « Ils inventent par ailleurs le gimmick ‘Wah! Wah! Wah! Wah!’ ». Là-dessus, Capone retourne en prison.

Lorsqu’ils sortent un second disque en 2000, tout a changé. Le rap se transforme très, très vite à l’époque, et le rap new-yorkais en particulier, qui n’a déjà plus rien à voir avec le boom-bap « traditionnel » des années précédentes : il s’ouvre à un amalgame d’influences encore inimaginables trois étés plus tôt en termes de production ; c’est un fait, le rap vend de plus en plus, il y a grave de maille à se faire, regardez Puffy et ses arrogantes lunettes, les gens veulent se démonter en club sur notre musique, The Lox le fait aussi, DMX est chaud, Jay-Z est devenu le roi de Brooklyn grâce à Timbaland, du coup c’est un fait, le rap new-yorkais devient également dansable – pour plus de précision sur ce moment charnière, je vous renvoie à l’article de Raphaël Da Cruz paru dans Audimat, « L’Âge de platine du rap new-yorkais ». L’autre truc, c’est que Noreaga est devenu NORE pendant que Capone faisait des pompes en taule. Ses deux albums solo – de son propre aveu, relativement médiocres – ont fait de lui une star. Une star d’autant plus star qu’il s’agit d’une star de la chanson à une époque où la chanson, pour pouvoir être consommée, doit être nécessairement achetée. À l’origine de son succès, il y a un track qui en son temps ne ressemblait à rien et qui depuis a été certifié mega classique : « Superthug », produit par les Neptunes, qui ne sont alors que deux nerds anonymes qu’il a croisés quelque part en Virginie.

Quand j’achète The Reunion en import au Virgin Megastore de Bordeaux (REP) au début de l’année 2001, je suis en seconde, légalement mineur, et je n’ai une idée que relativement vague de tout ce que j’ai évoqué ci-dessus. Je ne possède pas encore The War Report. Je sais juste que « c’est le retour de Capone N Noreaga » et que c’est un événement que la majorité des gens qui s’intéressent au rap américain en France jugent important. Il coûte entre 80 et 110 nouveaux francs et on les voit à nouveau sur la pochette en complet camo, bandanas compris, la même mine revancharde et l’œil mauvais. Mes potes Cyril (REP) et Nico aka Memor l’ont aussi pécho. Ça se tente.

Selon mes standards d’alors, c’est un excellent album. Il coche toutes les cases de ce qu’un album de rap américain se doit d’être pour un auditeur étranger à moitié inexpérimenté. En vérité, avec le recul, je dirais aujourd’hui que c’est un album moyen. Si l’on s’en tient à ce concept fumeux et par trop overrated qu’est l’objectivité, il pêche sur plusieurs points : il semble ne pas avoir de ligne directrice – comme par ailleurs beaucoup d’albums de rap new-yorkais de cette période – et passe d’un morceau Queensbridge grossier samplant la 25e symphonie de Mozart comme « Straight Like That » au superbe « Invincible », travail d’orfèvre orchestré par un DJ Premier alors présent sur tout album hip-hop un peu sérieux et où les deux rappeurs délaissent leur lourd kevlar racailleux pour nous ouvrir les portes de leur cœur cabossé. Le passable « B EZ », dont la production évoque les pires instrus de LIM et d’où surnage, presque étonné d’être là, un Nas sobre et professionnel, côtoie le bancal essai Ruff Ryders-core « Y’all Don’t Wanna », l’excellent et obligatoire morceau sur la prison « Phone Time » et le purement génial « Bang Bang », momentum de puissance virile encore rehaussé par la présence paradoxale et non-genrée de Foxy Brown, où nos deux renégats mettent en orbite une instru au clavecin obsédant produite par un jeune et fringant Alchemist. Ce morceau constitue de fait ce qui se fait de mieux en termes de rap du Queens tardif, et sans doute une future référence pour le rap français über-brutal des années 2000.

Puis comme ça, en fin d’album, alors que l’on a alterné nullités grimaçantes, sommets escarpés et un interlude où filtre la vulgarité candide et exaspérante du NORE « reggaeton » des années à venir, et qu’à la limite on se demande quand Prodigy et Havoc vont finir par arriver – évidemment ils ne feront leur apparition en bonne et due forme qu’en plage 17, le roi vient quand il veut –, déboule soudain un morceau produit par Havoc : « Gunz in da Air ». Je me souviens avoir adoré ce morceau immédiatement. C’est quelque chose que j’attendais, sans vraiment le savoir, sans doute puisque c’est ce vers quoi tendait l’album depuis le début et qu’il l’avait déjà esquissé à plusieurs reprises, sans jamais vraiment se l’avouer : 1. laisser trois putain de couplets à NORE, seul, parce que sérieux, c’est un rappeur exceptionnel et que personne n’est en mesure de remettre ça en question (enfin pas dans le Manhattan de 2001 où le World Trade Center existe encore) et surtout pas Capone ; 2. l’écouter délibérer à propos de son surmoi gangster sur un rip-off de Swizz Beats dispensé par un Havoc méconnaissable, enfin OK ça reste du clavier, mais c’est du gros synthé bien dégueulasse, déjà le Havoc du Mobb Deep période G-Unit. Un commentateur avisé sur YouTube dit que NORE flexe ici « with that Queens-Hot Boyz style lol » et c’est vrai, il est dessus presque aussi con qu’un B.G. ou qu’un Juvenile. Et ça défonce. Le rap a été créé pour plein de trucs mais notamment pour faire dégénérer n’importe quel dancefloor en émeute.

Vingt et un ans plus tard, il est très étonnant que le track demeure à peu près inconnu : pas de réhabilitation en vue, 77 000 sinistres écoutes sur YouTube, peut-être parce qu’il n’a jamais été joué dans les boîtes auxquelles il était justement destiné, parce que ça ne collait pas assez avec l’esthétique CNN et sans doute plus avec le NORE solo post-« Superthug », festif et bientôt obèse, et puis, que venait bien foutre Havoc ici, lui le prince éternel du rap de nuit râpeux – c’est vrai que tout ceci n’avait aucun sens, et que deux décennies plus tard, on ne peut que reconnaître qu’il s’agissait d’un move aventureux, pour ne pas dire aberrant.

Aberrant, l’album l’est, plein d’itérations que j’ai déjà évoquées. Ce n’est pas qu’il manque simplement d’uniformité, c’est qu’il n’a aucune uniformité, il est lâche, oversize à la manière de l’ensemble du rap d’alors mais aussi des ensembles en denim Sir Benny Miles ou Maurice Malone qu’affectionnaient les b-boys de ce temps à jamais perdu où en France « écouter du rap » revêtait encore une signification, reflétait un choix. On ne peut en vouloir à Capone et NORE d’avoir opté pour cette diversité extrême, qui se reflète également dans le choix extra-large des producteurs. Littéralement tout le rap américain faisait comme ça. Chez les artistes signés en major au cours des années 1999-2002, seuls le Wu-Tang et Outkast avaient choisi la continuité d’avec le hip-hop des années précédentes, avec son éthique protestante de l’artisanat, de la confiance vis-à-vis d’une équipe, d’un crew de musiciens partageant une même vision esthétique. 

Si The Reunion rencontra le succès commercial, il fut assez mal reçu par les critiques, qui souvent préféraient le rap indépendant type Rawkus ; toutefois, c’est le cas d’une grande majorité des albums de rap grand public d’alors, surtout ceux d’artistes ayant des disques importants derrière eux : le Jay-Z d’avant The Blueprint, Lil’ Kim, Busta Rhymes, Erick Sermon, tous sortaient de super singles et des albums plutôt inégaux. Le rap américain mainstream de ce temps-là était donc aberrant, contradictoire (rester real/faire du blé ; tradition/progrès) et The Reunion s’inscrit dans ce mouvement janusien louchant à la fois vers Illmatic et Memphis Bleek.

Lorsqu’enfin je découvrirai The War Report quelque six mois plus tard, bravant vaillamment les caméras du Virgin Mégastore et repartant chez moi avec le boîtier CD dûment relevé de son antivol, j’allais avoir 16 ans. Entre-temps, j’avais complété des pans entiers de ce qu’il faut bien appeler ma « culture » hip-hop qui, bien qu’encore merdique, m’aidait à mieux y voir parmi les sorties et distinguer le bon grain du tout pourri. Je développais une forme primitive de goût. Sans surprise The War Report fut un choc, mais sans doute moindre que celui de The Reunion puisqu’il se révéla non pas immédiatement mais sur la durée ; je l’écoutai déjà en tant qu’auditeur averti, qui a des attentes, et plus comme un newbie heureux de découvrir une « nouveauté de rap américain » d’une façon à moitié arbitraire et largement anarchique.

Il faut croire que je sortais de l’enfance.

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