Quotidien de recommandation musicale

Jean-Marie Mercimek n’est pas plus réel (ou fictif) que sa musique, et ça fait du bien

Jean-Marie Mercimek Le voyage avec Jean-Marie
Indian Redhead, 2017
Jean-Marie Mercimek La Flourenn En Mars
Aguirre Records, 2020
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Musique Journal -   Jean-Marie Mercimek n’est pas plus réel (ou fictif) que sa musique, et ça fait du bien
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Je me rappelle avoir rencontré Marion Molle lors d’une soirée de concerts organisée par Elen Hallégouët pour le finissage de son exposition, aux Nautes (Paris), où nous jouions tout les deux – ainsi qu’un incroyable duo de nanas bien cramé nommé 20 cents ou notre contributeur Nils / Sainte Rita entre autres, mais c’est une autre histoire. Pour ceux qui ne connaissent pas les Nautes, il s’agit d’un bar / lieu de concert situé sur les quais de Seine, dont la particularité tient en grande partie dans sa polyvalence : l’hiver, c’est un repère d’adeptes de musiques plus qu’hétérodoxes (s/o Jedrek, le Non Jazz) ; dès qu’il fait un peu plus chaud, c’est l’afterwork la plus intense de la capitale. Or, en cette fin de journée d’avril 2022, ces deux mondes s’entrechoquent sans préambule : des gens en chemises fantaisies font la queue pour prendre des bières, continuellement, se hurlent des anecdotes à un volume déraisonnable, traversent l’espace d’écoute, voire de jeu… Si la plupart des musiciens se dépatouillent avec cette situation, c’est plus difficile pour Marion, qui se produit alors sous le nom de Manoir Molle : sa musique de pas grand-chose – je pense à Luc Ferrari – ne fait pas beaucoup de bruit, et le bruit ambiant l’engloutit. Proche d’une porte, dans le passage, elle « ammeuble » comme Satie, mais ce n’est pas le projet ; sa voix se perd, on distingue mal ce qui se passe ; avec les collègues, intrigués, on veut entendre mieux, mais c’est impossible. Dommage.

De cette expérience un peu loose, j’ai tout de même gardé quelque chose : j’ai deviné, dans la manière dont la musique de Marion semblait se dérouler, une façon de raconter singulière. J’y suis revenu ultérieurement, et mon instinct ne m’avait pas trompé : sa musique fragmente effectivement le monde, le saisi avec une simplicité gracieuse. En solo sous son alias Manoir Molle ou en duo (avec Ronan Riou) dans Jean-Marie Mercimek, elle construit des récits où la frontière entre ce qui est inventé ou non s’étiole ; une musique théâtrale sans théâtre, un audiobook sans livre, une reproduction sans référence première – de la poésie, en fait. Les sons de synthèses rencontrent ceux du monde, y participent, et inversement ; on pourrait dire que son projet est acousmatique, mais l’imaginaire que charrie le terme ne me comble pas entièrement. Je cherche encore, du coup.

Que ce soit avec Manoir, Le voyage avec Jean-Marie ou La Flourenn en Mars, Marion résout une problématique que je me coltine depuis assez longtemps dans la caboche. En effet, en bon ethnomusicologue parfois « un peu » obtus, j’avoue avoir un peu de mal avec l’équation faisant correspondre field recording et réalité. Un enregistrement réaliste et brut, s’il donne l’impression du réel, ne l’est pas pour autant ; ou plutôt, il ne l’est pas plus qu’une émulation sonore de synthèse. Les deux sont des simulacres artificiels obtenus grâce à des subjectivités machiniques, des objets physiques et techniques (ou technologiques ? Aide-moi, Bernard Stiegler !) tangibles, non des portions magiques et inviolées du réel. L’intérêt de l’enregistrement « de terrain » – un terme qui ne me satisfait pas plus que field recording, soit dit en passant – est justement qu’il permet selon moi d’interroger les notions de réalité et de fiction, de présence, et surtout de vérité. Ce n’est absolument pas quelque chose de nouveau et toujours en réflexion dans le champ de la recherche artistique et scientifique – je vous conseille d’ailleurs d’écouter la courte pièce « Field Recordés » de Laurent Gérard (aka Élg) et du regretté Damien Schultz, qui synthétise tout cela d’une manière claire (et rigolote). Après restons sérieux, le fait que cette chimère esthético-ontologique ait la peau dure ne m’enquiquine pas plus que cela, et je participe (notamment dans ma musique et mon écoute) évidemment à ce paradigme du « réel réaliste ». Mais cela n’empêche, quand coexistent sonorement, même fugacement, une multitude de réalités se disjoignant d’une vérité monolithique, je ne boude pas mon plaisir.

Et c’est justement dans cet interstice du « pour de vrai mais pour rire mais peut-être pas », du « synthétique ancré » que se loge sa musique. Que ce soit par sa prose enfantine et nue, un peu à côté de la plaque, portée par une voix malicieuse, ses instrus pleines de synthés vidéoludiques ou ses enregistrements anecdotiques et un peu farceurs, la fiction et le réel s’interpénètrent avec grâce chez elle – ce que l’on retrouve aussi dans sa pratique plastique, d’ailleurs. Je dirais même que l’effet de réel puise ici sa force dans le caractère bricolé des matières, un peu comme chez Pascal Comelade, ou même Nina Harker. Si j’adore Manoir (où l’on retrouve aussi Ronan Riou dans les crédits ; Marion m’a d’ailleurs soufflé qu’un nouvel album est prévu pour 2023, sur le label Soda Gong) et ses petites chansons en forme d’épopée quotidienne et épique – c’est un peu une version art brut de la BO d’un Final Fantasy, pas besoin d’en dire plus, je crois –, ce sont surtout dans les deux albums de Jean-Marie Mercimek que s’exprime avec le plus de force cette réalité fantasmatique, cet imaginaire à la fois très concret et très opaque.

Le voyage de Jean-Marie est la réédition de 2017 par le très très chouette label Indian Redhead – qui a aussi sorti Manoir en 2018 –, d’une cassette auto-produite par le groupe en 2015. Les faces ne sont pas segmentées : il s’agit de deux plages de 30 minutes, se déroulant comme une longue histoire fantastique, où des samples, des patterns « par défaut » de synthétiseurs bien chamarrés et des événements épars s’entremêlent ; où, surtout, les narrateurs interviennent de manière intempestive. En fait, on ne sait jamais si l’on est dans le récit où aux alentours, si ce que l’on entend est paradoxalement voulu, à quelle moment du feuilleton on se trouve. De même, il n’y a pas forcément de continuité bien établie dans la manière dont les séquences se succèdent, souvent assez abruptement : là, un chien et des cloches, un enfant qui chante Claude François sur une instru dada, une blague à la pause café ; puis l’eau coule (synthèse ou captation ?), des ostinatos et textures bien pop et et cartoonesques entrent et sortent, des lignes de chant aux paroles magico-terriennes sont lancées au micro, très souvent à côté, comme si on avait affaire à une mixtape qui n’aurait jamais dû être commercialisée. Cette musique a bien une part théâtrale importante, comme je le disais précédemment, et je dirais même qu’elle est un théâtre. Un théâtre de tous les jours et du temps long, de l’intime et de l’aggloméré, dont l’auditeur fait aussi partie. On s’y laisse emporter aisément en se faisant régulièrement surprendre, comme dans un rêve pas du tout lisse mais quand même très entraînant.

Sorti en 2020 sur vinyle par le label belge Aguirre records, La Flourenn en Mars se place dans la continuité du Voyage, presque littéralement : on retrouve le même genre de matériaux et de techniques (la magnifique ouverture « Prélude » et « Nocturne 1 »), de grooves casse-gueules (« Tendre jusqu’au Matin »), mais modelés bien plus finement, je trouve. C’est un fouillis hétérogène plus défini et concis, dont Marion et Ronan sculptent justement les contours, faisant surgir des ambiances diverses mais cohérentes entre elles : il y a souvent une continuité entre les morceaux, comme dans la cassette précédente. On avance toujours sans hésitation dans l’incertain, mais un incertain 4K avec lunettes 3D fournies. Les formes de l’histoire contée (évidemment), mais aussi du jeu vidéo me paraissent les plus à même de saisir ce que déploie Jean-Marie Mercimek très habilement dans ce disque. J’ai déjà évoqué l’aspect très early Square Enix – j’aurais aussi pu dire Donkey Kong – chez Manoir Molle, et si l’on retrouve cela dans Le Voyage avec Jean-Marie, je trouve le rapprochement avec ces formes encore plus évident pour La Flourenn en Mars. On a vraiment l’impression de jouer au nouvel opus d’une série dispo sur une nouvelle console, de participer encore une fois à une veillée mais avec un conteur que l’on ne connaissait pas : ça ne rend pas les anciennes versions obsolètes, mais ouvre notre compréhension d’un imaginaire et d’un monde plus vaste qu’on ne le pensait, qui se peuple et devient plus consistant.

Cette fable sans morale marquée par une ruralité composite et ouverte qu’est la musique de Jean-Marie Mercimek fonctionne très fort sur moi – et ça tombe bien, on me glisse qu’ici aussi, un autre album est en fabrication. Toujours, l’étrangeté y est plus que palpable, et ce n’est pas forcément rigolo, comme dans la paire « Les Souvenirs des Cauchemars » et « Le Bruit du Ciel », ou dans le final « Rabelaisien Lisant » lu par Ronan. Au fur et à mesure que la trame se déroule, devant l’amoncellement de preuves contradictoires, on doute de moins en moins : Jean-Marie Mercimek existe, et son monde démantèle les césures entre fiction et réalité.

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