Julius Eastman, l’incendiaire (la répétition est immortelle)

Julius Eastman Unjust Malaise
New World Records, 2005
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Musique Journal -   Julius Eastman, l’incendiaire (la répétition est immortelle)
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Julius Eastman ! Inoubliable démolisseur ! Tes précieuses productions intellectualistes sont versées et scellées pour toujours, ou plutôt jusqu’au jour de leur explosion, dans des bouteilles incendiaires : 2/3 d’essence, 1/3 d’huile, un chiffon imbibé, dix violoncelles, et vole ! Et retombe ! Comme c’est beau !

Julius ! Permets-moi de dessiner ta silhouette. Il y a eu plusieurs incarnations : Julius d’Ithaca jeune prodige, Julius étoile du New-York downtown, Julius l’universitaire scintillant, et Julius le prophète aride, difficile à suivre, se décalant provisoirement en-dehors de la focale. Né en 1940 à New York, ton cœur s’est arrêté de battre dans un hôpital de Buffalo en 1990, après plusieurs années d’errance et de vie dans la rue. Depuis cet instant, lentement, ton œuvre, célébrée de ton vivant (enfin : pendant toute une partie de ta vie, c’est-à-dire tant que tu a tenu dans le jeu) avait commencé à se dissoudre dans l’oubli comme un glaçon dans de l’eau chaude. Elle a contre toute attente progressivement grandi en importance (on dit : « devenir culte »). Un disque, particulièrement somptueux, a plus que d’autres contribué à faire éclater au grand jour l’étendue du choc qu’a représenté ton passage dans le paysage des musiques savantes d’avant-garde des années 70-80.

Au point où les grandes eaux de la poésie de nos vies à nous se mêlent et se partagent, c’est là que tes traces miraculeuses, ces trois CD de Unjust Malaise, nagent, pataugent, giclent, jouent, nous font signe pour qu’on les rejoigne dans les vagues ! Ce n’est pas forcément une très bonne idée, en tous cas ce n’est pas sans risques. Cette très grande et belle chose qu’est ton œuvre a une histoire mythique. Ou non, plutôt, troublée (et c’est beaucoup plus intéressant).

Tu tenais autant de Tolstoï (pour le côté prophète et toge blanche) que de Charlie Parker (pour le côté vous-ne-m’avez-pas-vu-venir-mais-je-suis-bien-sûr-le-plus-grand). Évoluant toute ta vie dans un entre-deux tumultueux, cheminant dans l’institution et à sa périphérie radicale, tu as eu une fin de vie en forme de longue errance tragique. Et ta musique, portée à ébullition par une exigence et un purisme extrême, a bien failli s’évaporer complètement sans laisser de traces, baignée dans l’aura suicidaire de choses qui sont faites pour n’être jouées qu’une seule fois, lors de leur création, puis pour disparaître.

Heureusement pour nous, la musique a survécu à ton mythe, elle vit pour qu’on l’écoute.

J’ai dit « heureusement », c’est un peu mou, un peu naïf, pardon, car ce qu’il y a à entendre est souvent très dur (un peu comme le sont souvent les paroles des comptines). On peut se promener dans cette somme qu’est Unjust Malaise, monstrueuse et intimidante par son ampleur, comme on déambule dans une collection de minéraux terriblement beaux, impressionnés, pas sûrs de tout bien comprendre. Oui, c’est comme une longue suite de cailloux, austères, raffinés, indéchiffrables, au contact glacé : Stay on it, If you’re so smart why aren’t you rich, Prelude to The Holy Presence of Joan d’Arc… C’est si beau !

Ta musique lamine notre manque d’ambition à l’écoute. C’est une fête foraine du minimalisme : on y entre pour se faire peur, mais même si c’est jouissif, c’est moins qu’à moitié un jeu. C’est très sérieux ce qui se déguise ici en carillon, en voix nue, en sirène de bateau, en ritournelle. C’est très précieux parce que c’est très simple. La symphonie semi-improvisée, avec son ultra-rigorisme ascétique, fait la roue devant nous comme un paon qui danse (mais un paon sévère, courroucé… Il faudrait avoir de quoi l’amadouer, le distraire, l’apaiser, mais évidemment on n’a rien de tel en notre possession).

Non seulement Eastman tu n’as parfois écrit pour tes compositions qu’un plan assez elliptique, aride, exigeant beaucoup d’initiative des interprètes, mais tu n’as eu de cesse d’exprimer ton désir de faire corps avec ta musique, de la lier à ton existence.

Si bien que ce qui reste de toi se place à la pointe de deux exigences qui résonnent très fort aujourd’hui : il s’agit ici à la fois d’être extraordinairement contenu, millimétré (c’est de la musique écrite, calligraphiée, dessinée parfois même, et superbement), et de préparer sa propre dissolution, son évaporation. Quelque chose dans ta musique veut passer comme est passé ton corps : vite.

C’est peut-être d’ailleurs ça que tu as en tête, quand on t’entend parler, à la fin d’un des CD, du caractère « ORGANIQUE » de la musique que tu rêvais : ORGANIQUE au sens où on dit traditionnellement des œuvres fragmentaires qu’elle sont les plus unifiées, les plus tenues par une exigence de cohérence interne (le fragment comme élément forme avec les autres fragments une totalité organique, c’est-à-dire que le fragment ne trouve son sens que s’il est mis en rapport avec tous les autres fragments)… et ORGANIQUE dans un sens complètement inverse et largement contradictoire : organique parce que chaud et éphémère comme des corps, sujet à croissance et à dissolution.

Il y a une anecdote que j’aime beaucoup. Petit enfant, tu impressionnais parait-il grandement ta mère par l’habitude que tu avais d’écouter debout dans ton berceau les histoires qu’elle te racontait, en en répétant chaque mot fidèlement. Voilà, tout est là : la répétition, le côté double, bi-face, le je-ne-sais-quoi mélancolique, et la douceur infinie de la vie qui n’en finit pas de commencer.

Tout est toujours double dans ton univers sonore. Profondément contradictoire et tendu jusqu’à la rupture. Ta musique est la musique d’un premier de la classe, brillante et distinguée figure de prou parmi d’autres d’une scène new-yorkaise où tu te ranges à l’époque non loin de gens comme Meredith Monk et Arthur Russell. Et ta musique est aussi celle d’un des plus grands artistes politiques de sa génération : compositeur organique queer afro-américain et homosexuel, distingué, désaxé et flamboyant, tu laisses derrière toi des compositions aux titres (Evil NiggerCrazy Nigger, Gay Guerrilla…) bien faits pour en incendier à jamais le contenu minimaliste.

Ta musique, je crois, a un grand truc à dire, c’est que la répétition rend immortel. Elle est la vie qui explose et prolifère de partout. C’est la beauté convulsive des comptines pour endormir les enfants… Il suffit de si peu de notes, et il suffit qu’elles se répètent doucement, pour que les petites vivantes soient partout chez elles, dans un grand mouvement de devenir sautillant.

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