Quotidien de recommandation musicale

À la rencontre de deux forçats de la piraterie bienveillante (contrebande, n°4)

Zad Kokar The End of The Radio
2011-2021
Maître Selecto MATIN 45 (special 7')
2022
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Musique Journal -   À la rencontre de deux forçats de la piraterie bienveillante (contrebande, n°4)
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C’est la fin de l’année : comme d’habitude, les classements et résumés pleuvent, impossible d’y échapper – enfin si c’est possible, j’exagère, mais quand même. Comme une version moderne du catalogue Carrefour avec les jouets dedans, en moins fun mais tout aussi prosélyte. Pas de liste pour moi, mais cela n’empêche pas les cadeaux. J’aimerais vous parler aujourd’hui de deux collègues bien enthousiastes de la cueillette musicale dont les pratiques, bien qu’assez différentes, s’ancrent dans leurs milieu et vécu : j’ai nommé Maître Selecto, militant ligne dure de la mixtape et Zad Kokar, dessinateur/musicien/collecteur/archiviste dévoué et pas manchot.

Commençons à l’envers, avec Zad. Ce garçon, je l’ai rencontré via d’autres copains de Strasbourg, et notamment au sein d’un endroit de la musique DIY/à côté de la plaque – nous l’appellerons le diamiche, tiens – de cette même ville, fondamentale dans la constitution de mon moi musical d’aujourd’hui mais aussi de celui de beaucoup, beaucoup d’autres gens. Zad est un personnage bigger than life et en même temps très simple qui, à un peu plus de 30 ans a : joué dans des projets de malade (SIDA, Années Zéro, Zad Kokar et les Combis Beyaz), sorti des BD et fanzines trop classe (genre ÇA) et a donc une certaine tendance à organiser / aller voir / enregistrer beaucoup, beaucoup de concerts.

Avec son blog The End of the radio, Zad a donc centralisé – et centralise encore, via sa chaîne YouTube, emplie de vidéos aux images ondulantes et bien saturées niveau colorimétrie – les enregistrements des concerts auxquels il participait, principalement à Strasbourg donc. Au fil de ces posts, pages et vignettes, c’est tout un monde de tentatives, de bruits et d’extravagances qui s’ouvre ; des groupes inconnus, d’autres éphémères, des gloires plus ou moins locales – toute raison gardée, on est quand même sur de la musique d’alternos qui est plus du genre à remplir modérément des blockhaus que des stades. Je suis toujours halluciné de voir tout ces documents si précieux en accès libre ; ils ne racontent pas une scène, mais plutôt des réseaux denses et divers, se concrétisant en des localités changeantes, multi-situées, mouvementées.

Ces fonds d’archives racontent des communautés musicales et amicales de tous les possibles, constituées par des gugusses bien hétéroclites – notamment les « grands » de la Grand Triple Alliance de L’Est, cette bande d’auto-saboteurs grandioses dont l’existence même est sujette à caution (impossible de parler de scène, au singulier ou au pluriel) et auquel un film a d’ailleurs été consacré il y a peu – dont la radicalité, formelle, organisationnelle ou vitale s’est bien imprimée sur un Zad ayant commencé à les fréquenter au début de sa vingtaine.

Je me promène là-dedans et je reconnais des noms, beaucoup, j’en découvre d’autres ; il y a des concerts réussis, d’autres ratés, mais on s’en fout à la limite. C’est une médiathèque complètement cramos où le gérant – à qui je fais des accolades pleines d’amour en distanciel – vous parle tranquille et sans pression. Une médiathèque qui peut vous changer pour toujours, où l’adhésion est gratuite, où il est possible de tout garder pour vous sans rien rendre, c’est merveilleux. `Je vous conseille donc d’y étudier assidûment, pas comme à la BU, de potasser vos classiques et introuvables, avec ou sans images animées.

Passons maintenant au second protagoniste du jour. J’ai rencontré Maître Selecto sur le net, je ne sais plus bien pourquoi. Ce qui est sûr, c’est que le contact a été direct facile, que l’on s’est directement trouvé dans une vision de l’édition comme artisanat. Car Maître Selecto est un artisan, poussant le délire très loin. Il réalise lui-même les duplications et visuels de ses tapes (de seconde main ou non), objets souvent uniques et réalisés selon l’envie ; pour lui, la cassette est une totalité audiovisuelle, un objet portant en lui toutes les potentialités du faire soi-même et ensemble, lui permettant par la même occasion d’en transformer continuellement les modalités.

« Tout cela, c’est une seule et même pratique : il s’agit de mettre en avant les artiste par l’œil et l’oreille. C’est mon combat », me dit-il simplement. Il est un curateur et en même temps son opposé, un contrefacteur pictural pas si naïf que pourrait le laisser supposer son trait ; un activiste pas du tout dans les clous, luttant sans relâche contre la spéculation de la cassette, et notamment des siennes. En cela, il peut-être rapproché de Zad évidemment, mais aussi de Yan « Manufacture Errata », autre dingue de la cassette et de l’image, dont Selecto est assez proche. Le combat du maître est selon moi d’une justesse primordiale : garder ce média comme un endroit de l’échange, de l’abordable, de la découverte.

Contrairement à Zad, ce que Selecto collecte, transforme / contrefait a déjà été édité. Assez porté sur le raï, il est super éclectique et réalise des tapes qui le sont tout autant – Nord de la France, musique bretonne, Memphis rap, il n’a peur de rien. Le gars n’est clairement pas un branquignole – exemple avec ce mix NTS pour Christopher Kirkley du label Sahel Sounds ou cette cassette sur les Synthétiseurs et Boîtes à Rythmes dans la Musique Raï. Ce qui est dommage pour nous, digitalo-consommateurices insatiables, c’est que beaucoup de ses productions ne sont pas sur dispos sur le net : elles existent, s’échangent, se vendent aussi, assez chères parfois, malheureusement. Mais c’est le jeu et sa pratique. Le but n’est pas de créer de la rareté mais des communautés, d’engendrer de nouvelles connections et rencontres. Ce qui n’est pas nouveau, la tape culture ayant un historique vaste et plus que fourni – il y a presque autant de labels de cassette que de protagonistes, dans les marges du musical, notamment contemporaines. Mais aujourd’hui, son action va clairement à contre-courant du MONDE ENTIER, et je trouve ça plutôt carrément chouette.

J’aurais voulu vous faire écouter une de ses cassette de rap ricain sudiste bien crispy, qu’il m’a envoyé, comme ça, un cadeau. Celle-ci n’est cependant pas disponible sur le net, et je me dis que c’est le jeu, encore une fois. Je vous ai du coup mis un des derniers mixes dispos sur son SoundCloud, regorgeant d’une multitude de jolies choses, dont une mixtape réalisée plus tôt dans l’année pour Sonic Protest, avec pleins de gentes cool !

ps : si vous voulez quand même de la vibe bien ghetto des Amériques, je vous conseille la dernière émission du tout nouveau label On-Hit Records sur lyl radio : c’est tight, méchant et bien classe, tout ce qu’il faut pour un dimanche bien P.I.M.P.

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