Quotidien de recommandation musicale

En 1997, J Majik envisageait le downtempo comme de la jungle paranoïaque au ralenti

J MAJIK Slow Motion
Infrared, 1997
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Musique Journal -   En 1997, J Majik envisageait le downtempo comme de la jungle paranoïaque au ralenti
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Comme pas mal d’autres génies édités chez Metalheadz (Dillinja, Adam F, Alex Reece, Photek, etc.), J Majik a démarré la prod très tôt, et sorti son premier maxi alors qu’il n’avait même pas 15 ans, sous le nom de Dexxtrous, sur son propre label Infrared. L’évolution du son Metalheadz et plus largement celui de la jungle/drum’n’bass londonienne et bristolienne circa 1995/1996/1997 est sans conteste l’expérience musicale la plus vertigineuse qu’il m’ait été donnée de vivre en direct, pour l’avoir un peu approchée à Londres mais surtout via mon très cher ami Grégory Papin (que j’embrasse, ainsi que sa famille, au passage), qui allait interviewer les artistes là-bas et revenait avec les promos chez lui, à cinq minutes de chez moi – en gros, son studio était quasiment une annexe de KOOL FM, mais du côté de la porte de Saint-Cloud. L’exploration des polyrythmies rendue possible par les avancées technologiques de l’époque a ouvert pendant deux à trois ans un corridor d’intensité et de créativité qui a produit la musique la plus grisante que j’ai jamais entendue, une combinaison de groove et de vitesse fonçant vers un horizon à la fois utopique et dystopique. En tout cas c’était quelque chose qui semblait indispensable à ma vie, un phénomène d’une nécessité historique et esthétique impossible à contester. 

Comme j’imagine que vous avez tous lu le recueil Hardcore de Simon Reynolds publié voici quelques mois par les éditions Audimat, vous connaissez sans doute les critiques émises par le critique anglais sur cette phase hyper high-tech de la jungle – grosso modo, et je veux bien le rejoindre là-dessus, il y a une pulsion de contrôle et de virilité nerd pas toujours très vertueuse dans cette musique. Mais cela n’empêche qu’en dépit de tout ce qu’elle a pu manquer ou ignorer, cette période reste quand même un âge d’or du futurisme électronique, et même, pour moi, l’apogée du futurisme électronique. On sent ce futur à chaque instant, on est propulsé vers lui, il y a un souci de perfection, paradoxalement harnaché à une sensation d’accélération sans fin, bref : si on veut comprendre la beauté et la pertinence du dialogue entre art, machine et société, si on veut revenir vers cette Pre-millenium tension si palpable, je crois qu’on ne peut pas faire mieux que les maxis débités chaque semaine par l’underground jungle/dnb au milieu des nineties.

J Majik, aka Jamie Spratling, comptait donc parmi les principaux producteurs de cette ère, et il avait en parallèle de ses sons à 180 BPM eu la bonne idée de produire des tracks deux fois plus lents mais baignés de la même énergie, mi parano mi élévatrice. Si vous suiviez Mo’Wax à l’époque, vous vous rappelez peut-être du maxi qu’y avait sorti Jay, sous le pseudo Innervisions, dont les deux titres, « Mermaids » et « Organized Crime », se retrouveront l’année suivante sur son premier album, précisément nommé Slow Motion, même si on y trouve aussi des tracks de pure drum’n’bass (NB : Je n’ai jamais aimé ce terme, mais de fait, si on veut vraiment faire bien les choses, on doit admettre qu’à ce moment-là, la musique de Majik et de Metalheadz & co n’est plus tout à fait de la jungle, le côté apollinien ultra chorégraphié des Platinum Breaks se détachant clairement de la décharge dionysienne des patterns jungle qu’on entendait deux ans plus tôt – bonne année Nietzsche !).

Les noms des morceaux et l’atmosphère générale de Slow Motion restent dans la thématique dnb de l’époque : c’est la bande-son d’une mégapole surtechnologisée, avec caméras de surveillance, moyens de transports aliénants et architecture oppressante, une version actualisée des premières cités cyberpunk imaginées quinze à vingt ans plus tôt. Sauf que les tempos ralentis teintent l’expérience de nouvelles nuances : on devine que ce tourment intériorisé voudrait s’apaiser, il y a un désir de guérison, ou du moins de soin ou de simple attention, il y a moins l’espèce de rapport semi-maso à l’angoisse et à l’agitation qu’on peut souvent relever dans les plages de Photek ou Dillinja. Le ralentissement agit comme un outil de lecture de la situation, et alterné avec les tracks rapides (qui débarquent très tôt avec « Subway », exemple typique des POV mentaux/sonores dont raffolaient les producteurs pour évoquer la vie urbaine, le stress, la déshumanisation), ça donne une forme de cure improvisée contre la perte d’énergie, de sens et d’âme subie par les existences citadines. « Chakra » est ensuite carrément dépourvue de drums, et habitée justement par une voix féminine soulful (un peu trop même). Puis le subtil « Gemini » semble ricocher entre anxiété à 180 et sérénité à 90, faisant émerger une zone grise de l’émotion, entre escalator à St-Pancras pour choper l’Eurostar et début de soirée au Buddha Bar. Suit « Organized Crime », qui garde cette ligne trip-hop à deux doigts de la décompensation, avec doubles fonds et crêtes au bord de précipices dub. Puis se succèdent trois démonstrations de dnb/jungle dont la virtuosité me semble rester au service de très bonnes idées, notamment « Silicon Valley » remixé par Arcon II, où des batteries jazz samplées se dégage un hyperréalisme qui continue de me troubler. Ce qui me trouble aussi toujours dans cette musique, c’est son don pour faire coexister physicalité et machinisme, pour faire résonner des breaks qui donnent envie de danser, de tout de suite participer avec son corps, mais qui en même temps semblent occuper un espace artificiel fermé, appelant à la seule contemplation de notre part – encore une fois la musique nous sert d’exo-squelette. L’image des arts martiaux a souvent été employée pour parler des séquences rythmiques si sophistiquées de la dnb, mais ici ça me ferait plutôt penser aux Autobots des Transformers, et à leurs mouvements de contorsion et déploiement autopilotés, spectaculaires mais gracieux (ou alors aux mecha de Gundam, qui eux sont pilotés par des humains, mais je connais moins le délire). Le disque s’achève pas deux plages downtempo qui respirent davantage, le morceau-titre « Slow Motion », avec à nouveau un vocal soul très UK 90, et un message un peu escapiste, puis l’outro « Kindred Spirits ». Les deux compos se placent du côté smooth de la force, au terme d’un disque dominé par une darkness insidieuse. 

C’est un album que je réécoute sans bien réussir à savoir s’il est daté ou toujours frais, s’il se trompait de chemin ou annonçait l’avenir. Ce dont je suis sûr en revanche, c’est qu’il porte définitivement en lui un certain son : comme « Tessio » dont je parlais l’autre jour encapsulait la vibe du tout début des années 2000 en Europe de l’Ouest, Slow Motion a absorbé le zeitgeist audio d’à peu près la même région une demi-décennie plus tôt. Un psychédélisme élégant, fait de l’assurance cool qui se dégageait des beats ralentis du trip-hop/downtempo/abstract hip-hop et d’un sentiment de perte de contrôle qu’on essaie paradoxalement de contrôler à tout prix en sachant bien que ça ne va pas marcher, mais que la chute sera peut-être moins pénible sinon franchement jouissive (l’accélérationnisme sonore était déjà là). Une ambiance parfois jazzy, proche de la lounge, mais qui se laisse perturber par des éléments contradicteurs sans pitié, et donc une manière de dérégler dialectiquement son propre désir de bien-être et d’oubli par l’injection d’une tension incurable. En somme, le contraire de l’esprit wellness et une vraie séance de badness, à même de déjouer les politiques néolibérales de soin individuel qui nous détournent des luttes réelles à engager contre la domination des puissances du capital.

Bonne année à toustes, on est ensemble, et allez écouter les maxis de J Majik de cette période, vous ne serez pas déçu, c’est le haut du panier d’une musique déjà elle-même de base très, très en haut du panier.

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