Quotidien de recommandation musicale

Faire sauter YouTube à l’usure

Musique Journal -   Faire sauter YouTube à l’usure
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Je me lance dans cette chronique en miettes, les oreilles environnées de plein de petits bruits qui virevoltent dans l’air comme des papillons, ou des mites. La machine à laver le linge qui tourne et que j’ai encore oubliée, c’est une mite. Le bébé qui a doucement le hoquet, c’est un papillon. Le vent dans les volets en plastique de la maison pas isolée, c’est une mite (c’est une chronique catégorie D, niveau isolation : insalubre). Le vent dans les branches de l’arbre, c’est un papillon. Et puis les voitures qui passent : définitivement des mites.

Politique du son, oh pfff… quand tu nous tiens. Je me lance là-dedans comme un caillou dans l’eau, plein d’entrain, sûr de faire plouf. Comme un caillou fatigué (très fatiguées, les pierres, la fatigue va en augmentant au fil des millénaires, il suffit de regarder les volcans pour s’en rendre compte, ils ont tous des gueules de décavés). Un album ou un bout de piste (musique pour atterrir) par jour de la semaine : c’est une petite éphéméride presque musicale, voilà. Comme c’est encore l’époque des vœux (il reste quelques jours avant la fin du mois de janvier), j’en profite pour nous souhaiter collectivement une année de dispersion, de décompensation du bruit environnant, une année moins dense et dure pour les oreilles, moins ravageusement bruyante (comme on fait péter la terre trop dure avant certaines constructions).

Je ne parle que de choses qu’on peut trouver sur YouTube, mais c’est précisément parce que je vis le plein infini de ce genre de plateformes comme un cauchemar, ça m’épouvante, j’en reste pantois. Pas d’argent pour acheter des disques, pas vraiment le choix, d’accord, mais alors il faut faire quelque chose d’offensif : attaquer ce mur d’infini sonore disponible complètement stérilisant, le faire sauter pour le transformer en un nuage de débris se dispersant pour l’éternité ; et chaque seconde qui passe agrandirait le vide pour respirer, l’espace entre chaque atome.

Lundi : Adam Bohman – Last Orders

J’ai pour habitude de tomber en me levant la nuit dans le noir : je cède à l’impression que j’ai de me prendre les pieds dans un gros animal allongé au milieu du couloir. Et quand j’allume bien sûr, rien. À moi donc de garder les yeux fermés pour le sentir bien là, incontestablement entre mes pattes : c’est un gnou domestique, un truc exotique de type massif, bizarrement paisible, énorme, mais qui sait tout à fait passer inaperçu. Il y a comme ça comme une ménagerie qui rôde autour de nos oreilles, toute une classe d’animaux sonores, des innovateurs étranges volant en essaim de mouches. Il y a toute un clade dans l’évolution de la musique, disons depuis le rock’n’roll, qui est parti dans la direction anti-musicale. Last Orders, est-ce que c’est un disque ? Est-ce que c’est un bout de réel trop réel ? Que fabriquent Adam Bohman et son frère Jonathan depuis toutes ces décennies, de l’ennui distillé comme du gin ? Est-ce autre chose… mais alors quoi ? Ravage d’un jeu alcoolisé (« Chardonnay Charade »), c’est comme dévorer en titubant un faux fruit fait pour la décoration, ou cuire un poisson inconnu avec un projet pas très clair en tête pour la suite (le cuire pour le repas ? Ou pour le changer en or ? Ou pour le changer en rêve ?).

Mardi : Gabi Losoncy – Didn’t Take Much

Attention, distinction à tous les étages ! (Je recopie ces notes une fin de nuit, j’aime bien, c’est un lendemain de grève complètement improductif.) Distinction, distinction : quand je garde les yeux fermés, je peux imaginer que je suis à cheval… non, ce n’est pas ça, je reprends. La musique de Gabi Losoncy (à qui l’on doit un très beau disque, dernière référence du regretté label Kye, et qui jouait dans Good Area) est un véhicule, un oiseau transparent qui porterait des publicités incompréhensibles et un peu hostiles. Avec les inévitables problèmes politiques que ce courant d’air dans le ciel charrie : l’élitisme glacé, le fantasme de contrôle qui sous-tend d’ailleurs la plupart des musiques pour artiste. (Banalité : comme tout cela manque tout simplement d’oubli). Quand je garde les yeux fermés et que je pense à la musique de Gabi Losoncy, je me vois dans le métro à New York avec la caméra de Chantal Akerman, au beau milieu de son News From Home. C’est un film sublime, qui a l’air de sortir de la nuit des temps désormais (au moins 1000 ans), avec un son extraordinaire, un son qui est exactement comme la réalité : on entend tout, on n’entend rien, on glisse. Par une association qui vaut ce qu’elle vaut, Gabi Losoncy me renvoie à ça.

Mercredi : Damien Schultz & Julien Louvet – « Presque dans la cuisine »

Je suis retombé récemment (encore une histoire de chute, je dois aimer ça) sur la poésie de Damien Schultz (c’était en lisant le numéro 11 de la très remarquable revue Senna Hoy). Ça m’a pris à la gorge (c’est l’effet de la chute, ça : le souffle coupé, impossible de déglutir). J’ai réécouté des choses que j’avais vu passer ces dernières années, ça m’a rappelé des soirées à dix personnes dans des sous-sols de bar, des camaraderies de concerts ratés, mal commencés et terminés devant personne. Drôle de misère. J’ai trouvé cette chanson, qu’il avait enregistré dans le cadre de son duo avec Julien Louvet, ça deviendra culte un jour malheureusement (je dis « malheureusement » parce que c’est sordide, les cultes). Schultz est mort il y a quelques mois, c’est tellement triste d’écrire ça, sa poésie est un banc de sardines sardoniques remontant la rivière de nos oreilles et de nos cœurs, ses mots des poissons transparents à force d’être désespérés et pleins d’humour (les poissons font des bulles, c’est bien sûr pour écrire des blagues dedans, comme dans les BD).

Jeudi : The Gories – Live at Garageland in New Boston, Ann Arbor, 1989

Aujourd’hui c’est la grève, je la fais et j’en profite pour rester chez moi, et pour me faire un plaisir, j’écoute et je regarde les Gories. Doux roulement venu du début des années 90 qui remonte le long de mes veines comme un arbre mou sur un arbre dur, la batterie de Peggy O’Neill est ce lierre brûlant dans lequel viennent nicher avec l’hiver les voix de hiboux en sueur de Dan Kroha et de Mick Collins. C’est de la magie, ça opère à chaque fois, et moi, je me rends compte que je suis d’humeur animale, sans doute parce dans Gories, il y a gori(ll)e.

Vendredi : Sylvain Courtoux – « Vie et mort d’un poète de merde, La poésie est ma petite amie »

Mais qu’est-ce que c’est ? C’est de la poésie ! Et c’est de la musique de chambre bien sûr ! C’en est même l’absolue quintessence, loin, très loin, là où on commence vraiment à oublier les idée pour bien faire. (Ces satanées idées pour bien faire ! Terribles comme de vilains de contes.) Dans la chambre, on crée de la musique pas bien réglée, on la crée sans idée pour bien faire, en mode pas beau. C’est toujours comme ça dans les chambres, c’est propice parce que c’est moche. Les lits sont moches, les placards Ikea presque toujours blancs et pleins de vieux poils sont super moches, les chaises aussi sont moches, bref, c’est arrangeant pour créer du nouveau parce qu’il n’y a rien sur quoi se reposer avec satisfaction. Et bien sûr c’est quelque chose de bouleversant à écouter je trouve, c’est plein de vie, ça fait tomber, ça charme. Courtoux faisait paraître, à l’époque de cette vidéo, il y a treize ans, un livre + CD, Vie et mort d’un poète de merde. Très récemment j’ai eu entre les mains son nouveau livre + CD chez Al Dante, L’Avant-garde, Tête brûlée, Pavillon noir – Post-poème épique, un truc gigantesque, je l’ai survolé comme la mer en avion (pas tout bien vu mais c’est sûr que c’est beau), je vous le recommande.

Samedi soir : Jah Thomas – Jump Around


Et s’il ne restait que ça ? Je lâche, j’oublie, je laisse monter le rub-a-dub, je ferme les yeux sur la Jamdown Region, dès la première piste de Jump Around il y a les images qui affluent comme les lutins sortant des bois au crépuscule (c’est toujours à cette heure-là qu’ils s’agitent). J’écoute Jah Thomas le Grand et je vois les paupières qui tombent dans mon bus de banlieue, les vieilles VHS de concerts de dancehall à Londres et à Kingston, des bières chahutées qui coulent sur les doigts, de la danse lente et un avion ralenti qui décolle comme un train pour voler au-dessus d’un désert, c’est absurde mais je vois aussi les ongles crasseux de Simone Weil l’évaporée qui comme Mao l’affreux ne se lavait presque jamais (je ne sais pas trop pourquoi c’est ça qui vient, c’est le côté hallucinatoire basse intensité du flux incessant de musique sur YouTube, je me répète : un ennui délirant à force d’être bourré d’un nombre infini de choses).

Et dimanche matin : rien (et les Fugs).

Rien alors. Mais vraiment rien, même pas l’enthousiasmante chanson de ces génies que sont les Fugs reprenant un tube yiddish.

« Monday, nothing

Tuesday, nothing

Wednesday and Thursday, nothing

Friday, for a change

A little more nothing

Saturday once more nothing… »

Non, rien. On dort. Demain YouTube aura sauté, c’est l’usure.

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