Une disparue de la no‑wave, une B.O. de Spirou, du boom‑bap doux‑amer, un semi‑rareté de Badarou, et Kid Creole au bout de l’horizon

Musique Journal -   Une disparue de la no‑wave, une B.O. de Spirou, du boom‑bap doux‑amer, un semi‑rareté de Badarou, et Kid Creole au bout de l’horizon
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Sue Hanel – « Dupe » (1985)/« Agenda » (1982)

La guitariste Sue Hanel, dont on a peu de nouvelles depuis trente ans si ce n’est qu’on se demande sur Reddit si elle aurait pu être impliquée dans un accident mortel de moto en 2018, semble faire l’objet d’un culte dans les cercles noise new-yorkais. Elle a joué avec Glenn Branca, Elliott Sharp, les Swans, ainsi que des formations moins connues comme Intervision, Bewitched ou The State. Les gens de Sonic Youth sont dithyrambiques au sujet de son jeu de guitare et de fait, il y a de quoi s’emballer lorsqu’on écoute ses deux enregistrements solo, même s’ils ne durent qu’une minute chacun et sonnent comme des impros à l’arrache. Un truc me travaille toujours quand j’écoute ce genre de choses, c’est qu’on a une impression de virtuosité en filigrane du chaos, le genre de sentiment qui m’avait déjà frappé en écoutant par exemple Harry Pussy et Bill Orcutt. Je vois sur Discogs qu’il existe un CDR intitulé The Legend of Sue Hanel, composé de quatre plages de dix minutes qui ne sont pas signées de la guitariste mais d’un certain Gregg Bielski aka Easy Bake Oven, et je ne sais pas si j’ai envie de me plonger dans le vortex du bruitisme en CDR directement comme ça à l’approche du weekend, mais je vous donne l’information.

Pour tout vous dire, j’ai découvert l’existence de Sue Hanel en épluchant via Soulseek les sorties du label cassette Tellus, un audiomagazine new-yorkais qui semble synthétiser tout ce que ça voulait dire d’être un ou une artiste arty downtown au début des années 1980. Même si j’ai découvert dans le lot quelques trucs vachement bien, je me suis aussi retrouvé à souvent badder, je pourrais détailler pourquoi mais j’ai l’impression que ça me mettrait encore plus mal, et je dirai juste que dans certains cas, comme celui-ci, le présent peut n’être documenté que pour celles et ceux qui étaient là sur le moment, et que pour les autres il peut vite avoir quelque chose de glauque, de daté, de répétitif et complaisant. Sauf qu’en même temps d’où je me permets de juger tout ça, moi qui vient trifouiller ces œuvres quarante ans après, avec mon MacBookPro de merde ? Bref, retenons ce qui est bon à retenir ici, la musique de Sue Hanel, l’instantané de quoi, on ne sait pas trop, mais en tout cas d’un truc qui vivait sans se poser de questions et qui s’allumait sans pitié les portugaises.

C.R.U. featuring Slick Rick – « Just Another Case » (1997)

Il y a quelques semaines j’apprenais via le Twitter de David Drake aka somanyshrimp la mort du rappeur Mighty Ha, de C.R.U., groupe new-yorkais dont je n’avais jamais entendu parler. Signé chez Def Jam/Violator, le trio faisait du boom bap, un son qui commençait à devenir légèrement anachronique en 1997, mais bon, leur album s’écoute bien même s’il ne va pas non plus vous faire décoller le papier peint. En allant écouter leur unique album, j’ai reconnu un titre (avec un feat évidemment cool de Slick Rick), que j’avais enregistré sur une cassette à l’époque, probablement dans une émission de Générations, dont j’ai l’impression qu’elle était peut-être même la musique de fond, je ne sais plus. En tout cas c’est un magnifique exemple de rap triste – mais pas mélodramatique – de cette époque, avec une guitare sèche samplée sur une obscurité disco-soul de 1976. C’est une facette douce-amère du son de NYC dans les 90s qu’on oublie un peu trop souvent et que je vous propose de re-découvrir ici, si vous aimez déjà des merveilles comme « Stressed Out » ou « Carmel City »

Wally Badarou – « First Flower » (1982)

Idole de toute une génération de rêveurs d’élite, le claviériste Wally Badarou a accompagné beaucoup de musiciens, notamment à Compass, et a aussi enregistré plusieurs albums solo, dont le classique Echoes. Il a également signé des compos pour le cinéma, dont quelques-unes pour un film français sorti en 1982, Ils appellent ça un accident, dont la B.O. sortie chez Island réunit, outre les morceaux de Badarou, des chansons de U2, Steve Winwood, Marianne Faithfull, et d’autres signatures du label de Chris Blackwell, en général habitués des fameux studios de Nassau. Et c’est un bref track appelé « First Flower » que je vous recommande aujourd’hui : une note de basse placide qui enfle, de doux ressacs de synthés millésimés, bien « utopie 80 », et des ornements plus ou moins africanisants typiques de Badarou (on peut dire dans une certaine mesure que son africanisme est l’équivalent de l’orientalisme de YMO : une sorte de réinterprétation à la fois locale et méta de l’image coloniale de sa propre culture, mais faudrait lui poser la question pour être sûr). Il ne passe rien d’autre et ça dure deux minutes mais ça me met en apesanteur. Je vous conseille aussi l’autre compo de Wally sur le score, tout aussi belle mais peut-être moins miraculeuse que cette fleur qui éclot, « Gabriel’s Dream », qui pour le coup me fait penser au Ryuichi de « Diabaram », ce classique-parmi-les-classiques-parmi-les-classiques, avec Youssou N’Dour.

Je n’ai pas vu Ils appellent ça un accident mais je vois que le film a été réalisé par Nathalie Delon, ex d’Alain et mère d’Anthony, à l’époque en couple avec Blackwell. Au départ actrice, Nathalie a également réalisé le film Sweet Lies en 1988, une intrigante production franco-américaine où apparaît le boxeur Fabrice Tiozzo. Elle est morte en 2021 à l’âge de 80 ans.

Stuart Elliott – « Les Baleines publiques » (1989)

Je me rends compte à force d’écouter du jazz post-moderne élégamment frimeur que c’est de la musique dont la gestuelle si chic nous laisse entendre qu’elle sait quelque chose, une chose que nous qui l’écoutons ne savons pas encore, et qu’elle va peut-être nous permettre de comprendre, au détour d’une harmonie ou d’un changement d’accord. C’est un peu le sentiment que j’avais en découvrant la B.O. de Nestor Burma dont parlait Loïc l’autre jour, sentiment sans doute accentué par le fait que Nestor/Guy est un détective qui lui-même cherche à éclairer le sens de tel ou tel événement dont il ne détient pas les clés, même s’il a – comme nous face à ce jazz poseur – quelques intuitions. Le titre dont je parle ici ajoute une voire plusieurs couche(s) au mystère puisqu’il est extrait d’un disque lui-même pas banal, sorti chez Nato en 1989 et intitulé Bandes Originales du Journal de Spirou. Je ne me suis pas encore renseigné pour savoir s’il s’agissait d’une vraie collab entre l’hebdo de bande dessinée et l’imprévisible label jazz contemporain, d’ailleurs toujours actif. J’ai du mal avec la majeure partie des autres titres mais ceux de Steve Beresford ou Tony Hymas sont néanmoins super.

Stuart Elliott, lui, est un peu comme Wally Badarou et Sue Hanel un musicien (en l’occurrence un batteur) plutôt connu pour son rôle d’accompagnateur, mais en encore moins connu qu’eux, et dont on se demande un peu comment il s’est retrouvé dans cette affaire jazzy puisqu’il a démarré sa carrière dans le groupe glam proto punk Cockney Rebel (dont Simon Reynolds parle dans Le choc du glam, traduit par l’hypnotisant Hervé Loncan aux éditions Audimat), avant de devenir un session-man très demandé par des poids lourds genre Alan Parsons, McCartney, Kate Bush, Simple Minds, et d’aller carrément chercher des gros chéquos en France en cognant ses fûts derrière Johnny et Richard Cocciante. La vie des requins de studios ne cessera jamais de me fasciner, entre paillettes et ennui, chef-d’œuvres et grosses bouses. En tout cas, ces « Baleines publiques » est le seul et unique morceau signé de son nom, même s’il est épaulé de pas mal de gens ici, dont un type qui joue de la flûte irlandaise en deuxième partie de morceau et que Stuart soutient aux synthés, une vraie splendeur !

Kid Creole & The Coconuts – « Distractions » (1983)

Parfois, on peut se retrouver à se dire que les disques de Kid Creole se pratiquent autant comme des spectacles que comme des albums, et bien sûr August Darnell a fait plus que revendiquer ses intentions Broadway, mettant en scène ses concerts et ses apparitions publiques dans la droite ligne de la tradition du musical américain. Mais en dépit de cet horizon qui se place toujours au-delà de la stricte musique, c’est toujours fou de voir à quel point lui et Coati Mundi savaient néanmoins produire pile le genre de son et d’ambiance dont ils avaient besoin, même pour quelques mesures, afin d’accompagner leurs propos. Ça s’entend bien sur l’album Doppelganger, et selon moi avant tout sur la rengaine pop rétro « Distractions » où en parallèle de toute la mise en scène (intro un peu militaire, puis travelling vers une scène de rupture railleuse chantée par l’une des Coconuts, je cherche laquelle), résonne l’exceptionnel songwriting d’August, songwriting qu’il pratique comme une science aussi roublarde qu’inquantifiable (on précise que la chanson est ici co-signée par son collaborateur Peter Schott).

La ligne de chant semble basique et scolaire, on peut vraiment la reprendre en chœur, c’est bien tout le délire Broadway en somme, sauf que ce refrain obsède, on se demande vers où il nous emmène, et en fait ce qu’on finit par sentir, c’est qu’il ne nous emmène nulle part sauf, tout simplement, vers l’impossibilité de son propre désir, vers le non-lieu auquel il aspire. À la fin, au dernier refrain, le « ooh » lâché par la Coconut semble nous dire qu’il n’y a rien après, rien derrière cet espoir : l’attente d’une libération, d’une autre réalité, tout ça ne viendra pas. C’est aussi une espèce d’allégorie de tous les tubes vraiment fous : ils promettent quelque chose qu’ils savent non-réalisable, et pourtant on les écoute, et ils recommencent, et on se fait avoir à chaque fois (je me suis encore une fois retrouvé à écouter le morceau dix fois de suite). Cette interruption du chemin vers l’extase, cette soudaine impasse qui continue d’être chantée, est sans doute l’une des figures les plus bouleversantes de notre expérience pop, collective comme individuelle. Merci Kid Creole, toi qui disais qu’il n’y avait rien au delà de la presqu’île de Manhattan.

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