Quotidien de recommandation musicale

La protominimale de DJ Sil swingue tout raide, tout droit, et dans la précarité

DJ Sil White Cloud
Cheap, 1995
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Musique Journal -   La protominimale de DJ Sil swingue tout raide, tout droit, et dans la précarité
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Coucou les jeunes, comment va ? Pas trop chaud, pas trop froid, pas trop fatigué·es ? Vous êtes bien installé·es, j’espère – mais pas trop hein, parce qu’il faut bien la vivre, la porter, cette jacquerie viscérale, à la fois pleine d’un espoir intersidéral et d’une vibe eschatologique bien appuyée ! Moi ça va, merci de demander, je suis à bloc, no pasáran, les énergies sont bien alignées. Pour bien coller au sujet, je vais rentrer directement dans le duraille, en mode grève sans préavis, pour vous parler d’un album portant quelque chose de la période que nous vivons c’est le oaï de partout mais on tend plus ou moins dans la même direction, les avis divergent mais on se lie, ça tire, ça fait peur et du bien.

Voici un EP 5 titres de 1995, dans un style micro-house/techno squelettique qui tranche un peu avec ce que j’aborde usuellement. Mais le machin comporte juste ce qu’il faut de décentrement radical pour être tenu à l’écart de toute possibilité d’un passage en club à l’heure des turbines organico-machiniques même si faut pas que je fasse le malin parce que tout arrive, de nos jours. C’est ceux que je préfère, les bidules bizarroïdes qui claudiquent et sont branlés tout de traviole, qui font la fiesta avec la gueule cassée. White Cloud, c’est clairement ça : une compréhension erronée du peak time, où la syncope tendue comme une morte règne en maîtresse. Tous les éléments sont là pour partir dans le tourbillon de la teuf, mais la manière dont DJ Sil les fait interagir, traite leur texture pour les caraméliser dans leur fragilité, ne les emmène jamais sur la voie de l’anthem. Ce sont des tools, des outils eux-mêmes bricolés, des créations rudimentaires et d’une agentivité folle, réalisées par une artisane obstinée dont on ne sait vraiment pas grand-chose.

Dans la musique de l’Autrichienne Susanne Brokesch (DJ Sil donc, qui disparaît totalement online, musicalement en tout cas et qu’importe l’alias, à partir de 2006), il y a toujours quelque chose qui me rappelle les dispositifs mécanico-hasardeux d’un Pierre Bastien ou d’un Jiflure ; une infiltration progressive dans le corps-psyché, un minimalisme motorik et engageant. La danse, ou en tout cas un certain saisissement du corps, y est quasiment toujours présente, mais jamais avec évidence ; cette tendance se trouve contrariée, dissoute, renversée d’une manière ou d’une autre. Il y a donc White Cloud, indus et frontal, mais aussi des choses plus fines ; sur les albums réalisés sous son nom propre, j’avoue n’avoir pas encore réussi à me décider.

Ce que j’aime ici, je le répète : ce kick rectiligne, sec et anémié, un peu replet à l’occase, autour duquel tourne tout le reste. Je trouve ça vraiment improbable, cette sorte de dance music frugale, clairement impossible à danser tout en restant smart ; on dirait la recomposition famélique d’une musique que l’on aurait absorbée distraitement ; très peu d’événements surviennent, mais cette pauvreté est redoutable, c’est splanchnique, ça fait perdre l’équilibre en un temps record !

« Silver Glasses » en ouverture fonctionne à fond sur ce mode-là : ça chavire, y a rien sauf une ligne rythmique où caisses claires, toms et cloches circonvoluent, prêts à se fondre dessus puis à se replier avec la même vitesse. Les sons de la drum mettent un peu une incertitude au début, ça pourrait partir sur un truc « tropical » mais en fait pas du tout, le kick est toujours nu et intraitable, ça reste forcené et sans déviation. La suivante, « Kitchen Phone », avec ses stabs tout cassés et ce sample de chien métronomique, sa hi-hat éparpillée, garde cette même ambivalence : ça colle au sol pour sûr, c’est identifiable, mais on a quand même le cul entre deux chaises, dans ce tunnel minus de même pas trois minutes, qui nous place dans une trance molle pour nous en ressortir aussi sec.

Mes préfs reste tout de même « Old Shep » et « Bus Terminal », toujours pour les mêmes raisons, avec quand même des idées vraiment classe et tranchantes : les ruptures, silences, approximations et renversements de l’horloge rythmique super bien sentis sur le premier ça m’a direct fait penser à cet album de James Holden pour le côté groove de druide digital indo-européen, mais dans une version plus dépouillée (je force un peu, mais y a un truc, non ?) puis, sur la seconde, cet espèce de déroulement techno mais mixé super chelou avec ce drone là-bas au fond, la charley rigoriste et surtout, surtout, cet ostinato de guimbarde ça y ressemble fortement dont on anticipe qu’assez approximativement la vélocité et les placements. Enfin, « Tal S », tronçon autoroutier élaboré autour d’une boucle simple et viciée, tout entier nimbé d’un delay court, clôture le tout sans s’écarter de la ligne des autres morceaux : c’est une course effrénée kétaminée, même dans un éboulis, un trajet sur un escalator en fin de vie.

Je parlais de techno, et je ne sais pas si pour les puristes il s’agit vraiment de ça, je n’en suis pas vraiment sûr et je m’en fous un peu, en vérité. Ce que je sais, c’est que ce EP pas pyrotechnique pour un sou, simple et direct, élargit mon imaginaire : la techno, ce n’est plus seulement la chaîne de montage bien huilée et inarrêtable, mais aussi la sortie d’usine, où la masse des travailleur·euses, abruti·es par les efforts et le retour du même, tente de récupérer ses esprits, de garder une cohérence interne. Il y a pour moi quelque chose de cela, là-dedans : le corps entravé qui reprend difficilement forme, une sortie du coaltar intermittente, une fuite en avant.

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