En France, on a pas d’illbient, mais on a Parasite Jazz !

Parasite Jazz Parasite Jazz
Les Disques de la Spirale / Groovedge Records, 2023
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Musique Journal -   En France, on a pas d’illbient, mais on a Parasite Jazz !
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Tous·tes les zonard·es dans le coup (et au RSA ou équivalent, mais pour combien de temps ?) vous le diront : Parasite Jazz, en ce moment, c’est le truc à écouter. Je lance ça sur le ton de la déconnade schnokesque, mais la vérité c’est qu’il y a un peu de ça dans l’engouement autour de ce disque sorti le mois dernier. Un engouement – auquel j’ai bien évidemment cédé avant hier, quand Antoine, sympathique et très habile vendeur dizonordien m’a glissé dans l’oreille « c’est la dernière copie » – plus que compréhensible, quasi-inévitable même, tant la musique et le personnel impliqué dans l’affaire consacrent l’une des incarnations possibles des musiques de l’à-côté et du maintenant.

Le titre de cet article est trompeur, et je vois certains pros de la side mentale (comme ma meuf) s’insurger : oui, il a de l’illbient en France, restons calme. Enfin j’imagine, comme il y a à peu près de tout partout sur Terre, maintenant. Cependant, il n’y a pas d’illbient comme à New York, aux Amériques – ce qui n’est pas plus mal, si vous voulez mon avis. Mais au sein de l’internationale des pourvoyeur·ses de vibes bien bien viciées, certain·es de « chez nous » s’en sortent haut la main, et avec les félicitations même : je pense par exemple, comme ça au hasard, à Léopold Colin aka Trigger Moral, le Spectre français (j’y vais franco) qui trace sa propre et ténébreuse voie avec beaucoup de classe (cf ça, ça ou ça), sans jamais se restreindre stylistiquement. Trigger Moral qui opère et nous perd sous un monticule pantagruélique d’alias (96 scream ou DJ Morgue ou Helen Island ou Prince Scream ou Trigger Moral, donc) et dans de multiples projets de la galaxie Simple Music Experience / Around Function – Violent quand on aime, Haydée, Radiante Pourpre, tout ça tout ça – dont il est d’ailleurs l’un des démiurges.

Ce petit détour par Simple Music Experience est certes plaisant mais surtout nécessaire pour appréhender la sinuosité maladive de la musique de Parasite Jazz, sa plasticité élastique et son malaise primordial, qui l’apparente selon moi à ce que l’illbient représente aux États-Unis, mais dans une forme bien plus éclatée. La déviance ontologique et musicale, noble dans ses meurtrissures plus ou moins assumées et revendiquées. Du non-jazz (private joke de Parisien sans cheveux et/ou avec canette de 8.6), de la non-simple music, comme c’est écrit sur la pochette. Parasite Jazz comme ensemble musical, Parasite Jazz comme album, Parasite Jazz comme genre musical – le dernier avant l’écroulement de la notion.

Si Léopold ne participe pas à cette aventure, ses acolytes de label et de musique Tamara Goukassova (violoniste incroyable et très active), Alex Larcier (aka Axel Larsen, aux effets, aux bandes et aux ressorts) et Théo Delaunay (aka Constance Chlore notamment, aux synthés, à la batterie et aux percus ; Théo qui sauve des vies par l’acouphène à l’Embobineuse et bien au-delà, big up) en forment le noyau dur. D’autres les rejoignent parfois, et en tout cas on les croise sur ce disque : Luna / Fiesta en el vacío et Luca / Ventre de Biche (que l’on retrouve dans le catalogue SME), Kyle / Deliluh, et même mister Florent / Maoupa Mazzocchetti ! Si en plus de cela, on mentionne que le tout a été enregistré entre Grrrd Zéro, l’Embobineuse, L’Illusio Festival et le She Electric puis co-édité par Groovedge et les disques de la Spirale, les connexions se font et on voit se dessiner une large confédération de l’oscillation infinie et déterminée (toutes proportions gardées).

Dès « π dub », le morceau d’entrée, on sent que quelque chose ne tourne pas rond – ou alors trop, ou pas assez. Ce dub vénéneux et infini, infectieux, empli jusqu’à la gueule d’un tapis de basses que viennent trancher les cymbales de Théo ; ces sonnailles qui visent le plus loin possible, englouties parfois ; ce violon joué de milles façons (bourdons, pizzicati, dérives engluées, cette dame sait tout faire) qui se casse la binette ; et bien sûr ces effets bien senties qui posent la question de l’hallucination, du phénomène psyschoacoustique. Puis vient « Alarm Twist », ce jazz sans jazz crapuleux, bien vicelard, ambiance Roger Rabbit interdit au moins de 16, où Luca nous sort une partie de gratte de papé collé au speed, qui vient s’entremêler à la trompette de Mazzocchetti. « Damn Spring » met dans une ambiance bagad indus (y a même les collage de voix d’enfants, c’est rigoureux), genre TG en jam à l’interceltique, c’est épique, ça me donne envie de chevaucher un truc, un animal, une personne sur la lande, sans retenue – ça peut être un enterrement en Écosse, aussi. « Terciopelo » (littéralement « velours » en espagnol, mais c’est aussi un redoutable serpent d’Amérique centrale), enregistré en direct à Illusio c’est le pompon, carrément : Luna lâche les tripes et tire la noirceur du bide avec un flot/flow bien énervé sur une instru toute tendue, portée par une section rythmique `qui fait serrer les fesses (spéciale mention à Luca qui tâte la basse comme un boss de fin, j’vais sortir le Borsalino et faire swinguer le couteau papillon), le tout agrémenté de petites saillies de lapsteel spectrales (bravo Kyle) et des manipulations de bandes marécageuses (bravo Axel).

J’écris ces mots tout en écoutant la musique avec attention, en la découvrant même ; je trouve ça vraiment chouette comme processus, j’espère que ça le fera à la lecture, vous me direz. Ça, c’était la première face : on tourne le disque, et c’est « Carton Jazz » qui envoie, une piste très film noir (qui démarre sur un feeling fusion très court mais pas désagréable), avec la spéciale Maoupa, une trompette toute en mystère, avec toujours ces volutes dévergondées d’effets dub qui englobent tout sans jamais (trop) submerger. Pour « Glissement de Terrain », pas besoin d’en dire beaucoup plus : une pulse de charley dont l’attaque disparaît parfois, à la fois molle et aiguisée, des nappes et des chavirements de violons, des reverses, des delay, des reverbs ; glisser doucement mais sûrement vers une rêverie habitée, sensuelle et dangereuse ; se lover dans cette stase narcotique. Enfin, pour finir, « Untitled (Live à Gigors) », sorte de jam motorik lentement ascendante, avec une version étendue de l’orchestre – Kyle est mentionné, au lapsteel toujours, mais il me semble qu’iels sont plus que trois. Cette fuite en avant, c’est vraiment le Mistigriff du disque : il y a de tout, et du rab ! Des samples bien sales et de la texture, une basse salace (Luca ?), de la trompette (Maoupa ?) ; c’est inquiétant, et ça ne s’arrête pas ; l’angoisse monte, jusqu’à ce délitement final : la batterie se retire, une mélodie en reverse et ça s’arrête, finalement. D’un coup.

Je n’ai pas de réponse à la question que je n’avais pas posé – à savoir : qu’est-ce que cette musique pleine de mort, de vie et de molécules psychotropes synthétiques, dont les dérives et l’intention pourraient la rapprocher de l’illbient, et dont la forme libre l’en écarte parfois tout autant ? Ce que je sais, c’est que voici venu le temps du Parasite Jazz, de la spirale creusant sans fin le cervelet.

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