Écofictions (3/3) : oubliez la naturewave et l’eco-grime, les mirages sonores du solarpunk nous promettent un avenir radieux

compilation Solarpunk: A Brighter Perspective
Global Pattern, 2021
compilation Solarpunk: A Possible Future
Global Pattern, 2021
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Musique Journal -   Écofictions (3/3) : oubliez la naturewave et l’eco-grime, les mirages sonores du solarpunk nous promettent un avenir radieux
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Dans le domaine de la (science-)fiction, il est communément admis que les dystopies sont par essence paresseuses, là où la création d’une utopie requiert davantage d’engagement et d’inventivité de la part de l’auteur. Autrement dit – et pour paraphraser Mark Fisher –, il est toujours plus aisé de spéculer sur la fin du monde que d’imaginer une alternative au capitalisme. J’avais à l’origine comme projet, pour clôturer cette série, d’écrire un papier sur les albums jouant musicalement avec l’idée de nature digitale/artificielle (je pense ici aux scènes naturewave & eco-grime telles qu’elles peuvent être représentées au travers de labels/artistes/projets comme Global PatternLiminal GardenEco Futurism Corporation et sa subdivision Bio Future LaboratoryWetware Solutions et dans une moindre mesure Zoology Records) mais cela manquait à mon sens d’un peu de mouvement et d’unité. Après tout, cette série s’appelant « écofictions », il convenait de donner à l’ensemble une direction qui soit plus narrative ; si le premier article plongeait corps et âme dans le cauchemar écologique, le second explorait les zones grises et les ambivalences de la tropicalité. Dès lors, il me semblait essentiel, pour ne pas sombrer dans les affres de la dépression, de conclure ce triptyque avec une perspective plus lumineuse.

Ce changement de tonalité, c’est justement ce à quoi s’est attelé le label Global Pattern avec ses deux compilations consacrées au courant solarpunk – Solarpunk: A Possible Future et Solarpunk: A Brighter Perspective, respectivement sorties en mars et en juin 2021. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, Global Pattern est un label dédié aux musiques post-Internet fondé en 2016 par un certain Tim Six qui, si l’on en croit sa biographie Discogs, est un artiste & producteur né en Crimée, d’abord impliqué dans la scène drone/noise de Saint-Pétersbourg avant de venir s’installer à Paris avec le lancement de l’offensive russe en Ukraine. Sur Global Pattern, on trouve un peu de tout : l’esthétique globale des sorties reste cependant très orientée naturewave, ce sous-genre de la vaporwave influencé par le formidable Lifeforms de The Future Sound of London, et initié avec des albums comme GooglePlex Bionetwork de Pyravid (2014), The Path To Lost Eden de Nmesh & t e l e p a t h テレパシー能力者 (2015) ou encore OVERGROWTH d’OSCOB / Digital Sex (2016), qui tous à leur manière renvoient l’idée de nature à un lointain souvenir, dont l’écho diffracté ne nous parviendrait plus que par l’écoute prolongée de cette musique relaxante et un brin nostalgique.

Apparu à peu près à la même période, le courant eco-grime déploie quant à lui une vision plus sombre et futuriste de la collision entre nature et technologie, à travers des collages sonores instables et chaotiques que l’on peut retrouver sur les compilations Ecomodern du label Eco Futurism Corporation (et les albums Radical Nature de souleets, DIVINE HERBA d’HERBARIUM et Eco Club Afterlife de tropical interface), la série Topography of Fiction sur Bio Future Laboratory ou encore les EPs Coral DeathEcoanxiety et Anthropogenic des Norvégiens Wetware Solutions. S’ils paraissent s’opposer, naturewave et eco-grime sont en réalité les deux facettes d’une même pièce : face au constat d’une nature en voie de disparition, la première prône l’évasion par la création de simulacres numériques là où le second accepte d’embrasser le chaos dans une perspective accélérationniste. Le projet artistique de Global Pattern s’inscrit à mon sens dans la (dis)continuité de ces deux micro-courants et s’attache à défendre une esthétique que je qualifierais d’éco-brutaliste, où nature et technologie cohabiteraient de manière harmonieuse.        

Mouvement culturel de niche qui a essaimé au milieu des années 2010 (notamment via Tumblr), le solarpunk se présente comme un contre-récit optimiste face aux dystopies de toutes sortes qui continuent à coloniser une grande partie de nos imaginaires dès lors qu’il est question de se représenter et/ou d’appréhender le futur. Plusieurs définitions s’entrecroisent : d’après le guide de référence, il s’agit d’« un mouvement de fiction spéculative, d’art, de mode et d’activisme qui cherche à répondre et à incarner la question « à quoi ressemble une civilisation durable et comment pouvons-nous y parvenir ? » ; et selon le blog solarpunkanarchists.com, c’est « un mouvement éco-futuriste qui tente de nous sortir de la catastrophe en imaginant un avenir dans lequel la plupart des gens aimeraient vivre, au lieu de celui que nous devrions essayer d’éviter ». Comme le cyberpunk avant lui – un courant dont il prend le parfait contrepied –, c’est à la fois un genre littéraire, un mouvement social, une esthétique visuelle et une contre-culture politique. On y trouve, entre autres, un manifeste, des recueils de nouvelles, un magazine, des théoriciens (Adam FlynnJay SpringettAndrew Dana Hudson, etc.), une micro-communauté très active en ligne et une imagerie foisonnante, combinaison improbable entre les cités végétales de Luc Schuiten, l’architecture biomimétique de Vincent Callebaut, l’illustration japonaise inspirée par Miyazaki et la Green Hill Zone de Sonic – un univers visuel bien détaillé dans ce thread Twitter/X et dont les fameux jardins singapouriens pourraient s’apparenter à ce qui s’en rapproche le plus aujourd’hui.

Pour autant, et à la différence du cyberpunk, qui s’est en partie construit autour de bandes originales de films et a influencé en retour une large partie des musiques électroniques récentes, il n’y avait pas, jusqu’à présent, de « musique solarpunk ». En faisant quelques recherches, je suis tombé sur un mix YouTube datant de 2020 ainsi que sur quelques playlists Spotify plus ou moins heureuses, mais rien qui ne puisse attester de l’existence d’une « scène » à proprement parler. Je me suis alors amusé à faire l’inventaire (non exhaustif) de tous les titres héliocentriques que j’aimais bien, ce qui m’a naturellement conduit vers de vieux classiques soul des 70’s (« Everybody Loves The Sunshine » de Roy Ayers, « I Am The Black Gold of the Sun » de Rotary Connection, « Morning Sunrise » de Weldon Irvine), quelques tracks hip hop multidimensionnels (de « Sunbeams » de J Dilla à « Solarflare » de Yung Lean), un classique pop intemporel, du rock crossover un peu plus littéral et une poignée de pistes électroniques résolument obliques (« The Girl With The Sun In Her Head » d’Orbital, « paralel Suns » d’Autechre) sans que cela ne dessine rien d’autre qu’une cartographie mentale purement personnelle. A la question « à quoi ressemblerait pour vous la musique solarpunk ? », publiée il y a 6 ans sur le subreddit r/solarpunk, l’un des membres avançait « beaucoup d’influence de Sun Ra ». Même si l’idée d’imaginer Sun Ra en grand-père spirituel du solarpunk me plaît pas mal, je crains que les mythologies spatiales de l’afrofuturisme n’aient en réalité que peu de choses à voir avec l’utopisme pratique du solarpunk, dont la convergence entre technologie et sustainability suggère davantage des images de parcs éoliens offshore et de panneaux solaires DIY que de voyages temporels dans le plurivers. J’aimerais donc aller plus loin et poser à mon tour les questions suivantes : est-il possible de faire de la musique solarpunk qui ne sonne pas comme la bande-son d’une pub EDF ? L’émergence d’une scène musicale solarpunk est-elle d’ailleurs souhaitable ? Un début de réponse se loge donc selon moi dans ces deux compilations de Global Pattern, qui prétendent pour la première fois offrir une assise musicale au genre. 

Pour être honnête je n’avais pas été que moyennement emballé par le premier volet, A Possible Future, qui me paraissait un peu trop hésitant dans ses intentions, encore trop prisonnier des gimmicks vaporwave du début des années 2010, comme si le solarpunk n’était au fond ici qu’un fétiche musical, un prétexte pour continuer à faire la même musique qu’il y a dix ans. Ce n’est heureusement pas le cas du second, A Brighter Perspective, qui malgré son nombre conséquent de tracks, dégage une solide impression de cohérence tout en impressionnant par la multiplicité des angles qu’il propose à l’auditeur désireux de s’immerger dans cet univers spéculatif. A l’image du mouvement lui-même, c’est une compilation polyphonique, puisque pas moins de 33 artistes originaires d’un peu partout dans le monde s’y côtoient pour y faire dialoguer leurs visions créatives. La monumentale piste d’ouverture, « Sun Syndicate » de Dyamar, est une sorte de Blade Runner inversé où les radiations lumineuses de Boards of Canada auraient remplacé les synthétiseurs crépusculaires de Vangelis, une pyramide musicale qui m’évoque aussi bien le siège de la Tyrell Corporation baignant dans un jour perpétuel que l’installation d’Olafur Eliasson The weather project à la Tate Modern. Parmi les highlights de la compile, j’aime beaucoup le cloud rap régénératif de « Skyforest » produit par CyberSurfer3D, le trip hop solaire de Broosnica sur « Keep », « Night Symbiotic Charging » de Dreyt Nien et ses réminiscences d’Autechre période Amber, « Astrobotany » de y o u d i s c o v e r y qui tient le soleil en ligne de mire jusqu’à son formidable basculement rythmique à 2 minutes de la fin pour exploser en un Manhattanhenge sonore, le très vaporwave (mais néanmoins savoureux) « The Sky’s Inside Me » de DreamSeeds, « Ylid » d’Andy McDade sur lequel je retrouve des traces fugaces de « Papua New Guinea » de FSOL ou encore « Sundance of the Future » de GAMOR VAPOR, clin d’œil à l’OST de Donkey Kong Country 2, un jeu de plateforme à l’univers tropical dont on n’a pas suffisamment je pense souligné l’importance – j’ai un vague souvenir de Mr. Mitch le citant comme une influence majeure à la sortie de Parallel Memories, mais je me dis surtout rétrospectivement que des titres comme « Bayou Boogie » ou « Stickerbrush Symphony » sonnaient déjà très naturewave avant l’heure. On y croise aussi certains artistes comme ECOLOGY141 qui font le pont avec la scène eco-grime, puisque ce dernier était déjà présent sur la compilation Eternal Spring, parue un an plus tôt sur Eco Futurism Corporation, et dont les premières pochettes étaient elles-mêmes fortement inspirées par l’esthétique solarpunk. Mais plus encore que les pistes individuelles et leurs références plus ou moins (in)conscientes, c’est l’ensemble qui fait manifeste. Mises bout à bout, elles révèlent les contours d’une Héliopolis futuriste, un Teotihuacan de verre et d’acier dont les images nous apparaissent non pas sous la forme de ruines ou de vestiges mais comme le mythe d’un futur possible.

Selon Jay Springett, le solarpunk « n’est pas un genre qui s’appuie sur de grands bonds technologiques vers l’avenir ni sur des regards nostalgiques vers le passé, mais sur un regard latéral autour de ce qui existe déjà dans le monde et le projette vers l’avenir ». C’est le pari réussi de cette compilation, qui réalise une synthèse optimiste entre nostalgie et futurisme tout en avançant dans une direction restée vierge de toute empreinte humaine. Pas de révolution copernicienne donc mais une nouvelle aventure en fiction sonore que n’aurait peut-être pas reniée Kodwo Eshun, dans une postface imaginaire à Plus brillant que le soleil.

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