La Queen autoproclamée du rap de Memphis n’est ni Gangsta Boo ni LaChat, mais The Legend Lady J

The Legend Lady J 2 Hot 2 Handle
Lady Bee Records, 1998
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Musique Journal -   La Queen autoproclamée du rap de Memphis n’est ni Gangsta Boo ni LaChat, mais The Legend Lady J
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La semaine dernière, je vous parlais de Jordana Lesesne, d’abord productrice drum’n’bass sous le nom de 1.8.7, puis devenue Lady J en se convertissant au UK garage. Ce pseudo de Lady J, quoiqu’un peu générique, a la vertu d’être direct, et l’on retrouve sur le net une tripotée d’artistes qui l’ont aussi choisi. L’une d’elles est installée dans la sainte ville de Memphis, Tennessee, où elle a forgé sa légende quasiment à la même période que Jordana, mais cette fois-ci dans le rap, sous le nom complet de The Legend Lady J.

Fille de Joe Lewis Light, peintre talentueux et un tantinet mystique, Lady J démarre sa carrière en 1994 avec la publication de Glock N My Hand sur O.B. Records. Un premier album et un premier classique, bien sûr paru sur cassette – objet bien évidemment d’un culte spéculatif absurde sur le net puisqu’il avoisine aujourd’hui les 2000 € –, et contenant un morceau terrifiant, le très justement nommé « I’m Creeping ». Notons la présence, à la prod additionnelle, de DJ Fila, artisan plus que respectable et respecté de la basse sudiste, responsable de sorties puissantes bien que confidentielles (comme Bass Mix Part 3, tape réalisée en duo avec DJ Rod et dotée d’un ver d’oreille définitif, « Blaze Up Another Spliff » ; ou celle-ci, non moins excellente et offensive, avec D.S.P.) et de DJ Spanish Fly, parrain du rap de Memphis et premier utilisateur du beat Triggerman sur son « Smoking Onion ». Deux ans plus tard, elle remet ça avec Life in the Ghetto, peut-être un peu moins ruff et percutant mais plus qu’honorable, inspiré même, avec des tentatives plus soulful, lumineuses voir conscientes. Sur le morceau éponyme par exemple, la rappeuse pose crûment la dure réalité du hood avec un flow acéré, et ce sont les hommes qui minaudent et assurent des chœurs, en arrière, sans dire grand-chose. Inversion des genres, réappropriation des attributs masculins et donc de la violence symbolique, rien que ça.

Mais c’est avec 2 Hot 2 Handle, en 1998, que The Legend Lady J atteint le sommet. Dans la clôture de ce qui s’apparente pour moi à une trilogie, elle fond ensemble ce qui faisait la particularité des deux précédents opus. Le mordant salace de sa verve s’allie à un sampling querelleur et suave, ça bounce comme jamais, on sent que l’on est à la jonction de quelque chose, que l’influence n’est plus seulement memphisienne mais plus largement celle d’un Sud sale allant jusqu’à Houston, New Orleans voire Atlanta. L’instru du remix de « Rapp It Again » ne dit rien d’autre, et la première écoute de « Got Me Feeling Funny » m’a donné envie d’en découdre fortement – sur le refrain, Lady J montre une hargne abusée, proto-crunk, qu’on entend pas tous les quatre matins.

Sur ces 16 tracks – dans la version que j’ai mise, il manque d’ailleurs un morceau démentiel, honky-tonky-sexy, où elle ne rappe cependant pas alors qu’un certain Eternal Sniper déchire tout –, la jeune femme a franchi un sacré step dans sa façon de délivrer, maîtrise le sujet sans le survoler. Sa voix a plus d’assise, elle n’hésite pas à y faire infuser pas mal d’émotions différentes ni à vocaliser sur les refrains, ce qui ajoute un petit truc catchy et mélodique qui fait franchement toute la différence (« Hollar, Hollar » ou « It’s The 90’s », quel chic !). On sent aussi que dans la technique de studio et dans la production il y a eu un upgrade, le nouveau millénaire n’est pas encore là mais ça frissonne déjà, tout devient à la fois plus rigide et plus fluide. Le règne du plastique arrive certes, le CD fait son chemin à Memphis aussi, ce bastion historique de la cassette, mais cela n’empêche pas Lady J de justement reprendre une double dose de sleaziness. Franchement, je n’étais pas prêt pour « 2 Hot 2 Handle », le morceau, et cette utilisation zinzin du sample de « Let’s Get It On » de Marvin Gaye, cette découpe si intelligente alors que ça aurait pu être un traquenard pas possible, et qui vient rencontrer en tout tranquillité une petite ligne de piano façon Halloween, pour un résultat stupéfiant ! Le premier couplet est clairement dans mon top 3 tous genre confondus : sa prononciation, sa présence, la symbiose avec l’instru… c’est de l’alchimie à ce niveau, on peut sentir que le week-end va être chargé en abus de toutes sortes, et surtout d’activité physique – « ’cause here I come… » –. C’est juste l’extase complète : du horrorcore sexy, j’ai attendu ça toute ma vie !

Tout comme son débit est un flux au débit tellement important qu’il ne me semble pas abusé de le qualifier d’aquatique, l’album aligne les tubes sans aucun répit ; et pour compléter son projet, la rappeuse n’hésite pas à sortir des frontières de l’État. Je parlais de Sud étendu plus haut, mais elle vise plus loin même et ce sans jamais perdre son ancrage local, pour parler comme un cadre de la fonction publique territoriale. Il y a ainsi presque un côté West Coast dans le cool qu’elle donne à ces instrus tendues, où les coups de tonnerre et les synthés angoissant côtoient les basses en lowride. Le coup de la talk box sur « I Ain’t Done Yet » est imparable, tout comme les backs harmonisés et pleins de delay – l’effet hypnotique des « whatyousaywhatyousaywhatyousay » samplés et superposés à sa propre voix.

De Lady J je ne connais presque rien. Même pas son nom véritable. Il faut avouer que le web est plutôt avare en infos concernant celle qui s’autoproclame la Memphis Hip Hop Queen (ignorant donc au passage LaChat et feu Gangsta Boo), sa bio Soundcloud permettant seulement d’en savoir plus sur son parcours scolaire et ses trois enfants.

Sinon, petit aparté pour finir, au sujet de la scène rap de M-Town : est-ce que quelqu’un pourrait me dire pourquoi, alors que Memphis tient son nom d’une cité légendaire et riche en temples mystérieux, ses rappeurs et rappeuses ne font jamais de références à l’Égypte des pyramides ? Niveau occultisme, y a quand même de quoi faire sur le delta du Nil, et puis les pharaons noirs quoi !!! Vous allez me dire que pas un nerd du coin n’a exploité le filon ? Ma connaissance n’est sûrement pas assez poussée, mais quand même, c’est quoi cette histoire ? Voilà, si une âme charitable passe par là, je lui saurai gré de m’instruire. Cordialement.

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