Manuel Gomes, un voisin qui s’est un jour rêvé chanteur de charme

Manuel Gomes Mini playlist de 5 titres
YouTube, 1980-1990
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Musique Journal -   Manuel Gomes, un voisin qui s’est un jour rêvé chanteur de charme
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Archétype de la chanson italienne estivale qui parle d’amour, singularité illustre se défiant elle-même, « Ancora tu » en a retourné plus d’un – moi, mais aussi des plus illustres à commencer par ce très cher Claude Lelouch. Et effectivement, quand ce tube définitif sorti en 1976 me parvient, alors que cette adolescence qui n’en finira jamais (à l’orée de 2010, peut-être?) s’affaisse enfin, quelque chose se passe. La chanson est belle, fulgurante, un peu agencée à la va-vite semble-t-il. Un tube de l’été, quoi. Déjà, l’amertume délavée et tenace des claviers esquisse quelque chose que je ne peux saisir mais que la voix dit sans détour, non par les mots, mais dans ses contours. Lucio Battisti taquine à de nombreuses occasions la rambarde, avec une crudité dont l’intensité percute. Il s’enorgueillit dans la presque-justesse (ou dans la fausseté héroïque, c’est selon) et se dépose, gracile, sur des instrumentaux épurés, polis. Il s’élève au-dessus de la partie de gratte d’Ivan Graziani et de la nappe de synthé, il quitte la plaine, sa voix s’étire, chancelle presque, elle devient la seule réalité possible, elle existe, sans besoin de justification. Ce tour d’équilibriste fait d’abord sourire l’auditeur·ice puis l’attrape, indubitablement : tomber pile-poil c’est souvent être à un millième de se casser la gueule.

Manuel Gomes n’a pas connu Lucio Battisti. Ce serait formidable mais ça semble quand même plutôt improbable. Il n’est pas italien mais cap-verdien, et son succès n’est en rien comparable – je crois qu’il n’y a pas de méchanceté à dire qu’il n’en a pas vraiment eu, de succès. En vérité, rien ne les lie, si ce n’est leur pratique de la chanson et une fâcheuse tendance à l’ondulation vocale audacieuse et passionnée ; et c’est pourquoi, lorsque j’écoute Holiday, album dont un exemplaire CD trouvé par ma femme aux Petits Riens d’Ixelles trône sur mon étagère dédiée, il m’est impossible de ne pas penser au chanteur originaire de la province de Rieti.

Peut-être à la recherche d’un eldorado économique (comme bon nombre de lusophones à l’époque, notamment portugais) ou/et de la gloire, de l’amour qui sait, sûrement aiguillé par des contacts diasporiques, Manuel Gomes migre en France au mitan de la décennie 1970. Là, il se fait ouvrier sans pour autant arrêter la musique. Il est alors dans sa vingtaine, et a jusqu’alors surtout officié au sein d’un orchestre, le Capo Verde Show. Mais cette nouvelle situation l’amène à se lancer en solo, et il sortira plusieurs disques, souvent édités par ses propres moyens.

Ses premières réalisations sont deux très bons 45 tours au début des eighties, Nhas irmon et Toutes ces Nouvelles/Je Viens de Loin. Le chanteur est au début de sa carrière, et ces EP sont sans surprise très marqués par l’époque et donc par le REGGAE. Les grattes bavardent (que ça cocotte, que ça wah-wah), la basse est bien ronde, la batterie ne bouge pas. Et toujours cette voix qui tiraille, s’élance, filoute avec la densité des vers, ne se laisse jamais prendre dans les filets de la justesse, pleine d’une fierté insulaire conditionnée par le souvenir immortel de la colonialité. Il ne décroche pas mais sinue sans cesse ; chanteur créole, immigré, prolétaire : il est Manuel Gomes, cet acrobate flamboyant et fier. Je ne comprend pas le portugais (alors le créole capverdien, on n’en parle même pas) et c’est bien dommage, car les paroles donnent forcément un relief supplémentaire à sa façon de chanter – forcément, un autre spectre hante mon écoute, que je le veuille ou non, celui de l’icône Cesaria Evora. La poésie mélancolique et cryptique des paroles de « Je Viens de Loin » nous donne d’ailleurs un bel aperçu de son art : sur un air enlevé, il y aborde l’exil avec une justesse inouïe, sans se cacher et sans s’épandre, dans une langue qu’il ne maîtrise pas à 100%. Son lyrisme est simple et concis, et je trouve cela vraiment très émouvant.

Holiday est vraisemblablement bien plus récent, sans qu’il soit possible de la dater avec précision – je dirais début des années 1990, en regardant l’impression sur le CD. Je précise quand même que la discographie de Manuel Gomes est un léger bazar disponible de manière parcellaire en ligne, et que ses métadonnées sont floues voire contradictoires. Holiday ne fait pas exception à la règle, donc. Musicalement, c’est un album plus brillant dans ses sonorités, plus digital et pyrotechnique, mais aussi plus spécifiquement cap-verdien, il me semble. Il a ce truc langoureux et entraînant, mélancolique, que je n’aurais pas l’affront de caractériser d’hispanique ou de latin ; une sorte de saudade caribéenne ou une fête triste ibérico-africaine (une image tout aussi bancale, mais qui ne tente rien n’a rien) dans laquelle cette voix prend tout son sens.

Les chansons (encore une fois : certaines, pas toutes) d’Holidays sont les seules que le chanteur a publiées sur sa page YouTube, accompagnées d’illustrations vidéos maison stupéfiantes, montées avec une audace que je ne peux personnellement qu’admirer. Toutes les images de sa vie se mélangent et les époques, les grains, les situations se répondent ; un clip précédemment réalisé pour un même morceau, des décennies auparavant, se retrouve intégré à l’œuvre nouvelle. Un parking, une plage, un studio de répétition, l’habitacle d’une voiture, l’entrée d’une unité d’habitation, un square ou un centre commercial, hier comme aujourd’hui : le monde est son théâtre, dans lequel il met en scène sa vie. Au milieu de ce maelstrom d’items, de lieux et de personnages se tient Manuel Gomes, héros rayonnant dont le déracinement transcende l’espace et le temps.

Et en croisant les trous de sa page Discogs et les images de ces vidéoclips, quelque chose de très émouvant émerge. On voit se dessiner en filigrane non seulement la carrière mineure mais aussi la vie d’un monsieur d’un certain âge qui poursuit ses rêves de jeunesse sans pour autant les rejouer, avec des bouts de ficelle et un entrain vraiment touchant. Déjà, cela me donne de l’espoir pour plus tard, mais m’amène aussi à décentrer mon regard sur les personnes que je rencontre. Peut-être est-il temps de remplacer l’aigreur par la curiosité spéculative. Parce que c’est peut-être ça la solution finalement, voir nos semblables comme des chanteur·euses de charme venu·es d’une multitude d’ailleurs, n’ayant jamais abandonné leur rêve mais devant charbonner pour se maintenir à flot.

Sinon pour clôturer la boucle, avec Lucio : outre « Ancora tu », ce succès monstre, je me suis refait Image, album soft rock jusqu’à la moelle mais j’ai surtout découvert Hegel, génial testament baléarique de 1994 porté par un chant pour le moins téméraire !

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