YouTube et les fragments musicaux de l’ordinaire

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YouTube m’a suivie à travers toutes mes phases d’enfance, d’adolescence et de jeune adulte : quand j’essayais d’apprendre à me faire des smokey eyes, quand j’étais vegan, dans ma période DIY, quand j’ai voulu me mettre à la guitare. Mais surtout, à travers toutes ces périodes, pour écouter de la musique. J’ai passé un nombre incalculable d’heures sur YouTube à regarder des clips, des lives ou des covers. Soigneusement construit brique par brique depuis presque quinze ans maintenant, mon algorithme YouTube connaît donc mes goûts parfois mieux que moi-même. Ce qu’il semble avoir identifié, en particulier, c’est mon attrait pour des vidéos aux moyens techniques limités : images captées à la webcam ou au téléphone portable, dans des lieux peu identifiables, quelque part en Arizona, dans le Pendjab ou en Sibérie, où des anonymes livrent, souvent sans mise en scène, des performances musicales. J’aurais pu ne jamais voir ces vidéos, ni connaître l’existence de ces personnes, et pourtant me voici en train d’y revenir pour la huitième fois dans le mois. Ces contenus fonctionnent un peu comme des capsules temporelles, ouvrant brièvement sur des existences extérieures à la mienne. 

Adolescente, à l’époque où je passais le  plus clair de mon temps sur Tumblr, j’ai découvert le « Dictionary of Obscure Sorrows », un lexique de mots inventés pour décrire des émotions jusqu’ici laissées pour compte. Aussi cheesy qu’il puisse être, j’en emprunte ponctuellement des idées. Dedans, le mot sonder (à prononcer à l’anglaise) désigne le sentiment de prendre conscience que chaque individu, y compris les inconnus croisés sans attention particulière, mène une vie aussi dense et complexe que la nôtre. Avec le recul, ce terme me semble décrire assez justement ce que je trouve dans ces vidéos musicales YouTube : la perception soudaine d’existences parallèles, rendues visibles dans un faux hasard par mon algorithme. 

Certaines catégories m’attirent plus que d’autres. La première, mon incontournable, c’est la chorale d’enfants. L’exemple qui triomphe dans cette catégorie est une reprise de Jóga de Björk par la chorale PS22 de l’école élémentaire de Graniteville, à Staten Island, postée il y a seize ans. Une soixantaine d’enfants sont assis dans un auditorium ; leur chef de chœur les accompagne au piano. Un lent travelling parcourt chaque visage, chaque enfant chantant avec une intensité déconcertante les paroles de Björk, parfois en les mimant avec ses mains. La vidéo est simple, presque rudimentaire, mais elle dégage une pureté et une douceur auxquelles la seule réaction possible est l’admiration. Dès que l’occasion s’y prête, je la montre à quelqu’un, avec l’espoir que cette douceur se propage, et qu’on y revienne autant que moi.

La seconde catégorie est celle des vidéos de femmes afro-américaines chantant du gospel. J’ai du mal à en choisir une tant elles me bouleversent, mais s’il faut trancher, je pense à l’une d’entre elles, filmée en 2016 lors du Berea College Festival of Spirituals, un festival de musique sacrée de tradition afro-américaine dans le Kentucky. Une chanteuse et une pianiste y reprennent « Hear My Prayer » de Moses Hogan. Tout, dans l’image, relève du quotidien le plus banal : pas de tenues extravagantes, pas de jeu de lumières, pas même de micro. Et pourtant, dès la première note, quelque chose se produit. La voix de Callie Day m’emporte vers un monde où je crois en son Dieu aussi fort qu’elle. La superposition du sublime et du banal, l’irruption du spirituel dans le quotidien, ont quelque chose de profondément irrésistible.

La troisième et dernière catégorie est celle des reprises. Typologie omniprésente sur YouTube, elle constitue un ensemble hétérogène, où se côtoient performances approximatives et moments d’une grande cohérence musicale. Récemment, je suis tombée sur une reprise de « Inta Omri » de Oum Kalthoum, postée il y a sept ans par un certain Michael Kamal. On y voit d’abord deux vieux messieurs égyptiens, puis trois, puis quatre, puis finalement huit, assis en cercle. Qanoun, ney, riqq, violon, violoncelle, guitare : chacun manie son instrument avec une évidente maîtrise, comme une extension de lui-même. Pendant vingt-quatre minutes et trente-deux secondes, ils jouent sans discontinuer, alternant passages collectifs et solos. Ce qui rend cette vidéo si particulière, ce n’est pas tant la virtuosité de ses protagonistes que le sentiment d’entrer, en la regardant, au cœur de vies dont je n’aurais autrement jamais eu conscience. Elle est filmée dans un appartement d’une ville ou d’un village non identifié d’Égypte, le seul repère étant la route que l’on devine parfois sous les phares des voitures passant par la fenêtre. On est probablement chez l’un de ces hommes, qui pourrait aussi bien être musicien professionnel que poissonnier ou médecin. Je ne sais pas qui ils sont, et au fond, cela m’importe peu. Il aura simplement suffi que je clique sur cette miniature un peu floue pour que la magie opère.

Ces vidéos participent ainsi d’une expérience particulière de la plateforme. Elles rendent perceptible la coexistence de trajectoires qui ne se croisent pas, sinon par l’intermédiaire d’un algorithme. La section commentaires de ce genre de contenu est d’ailleurs toujours étonnamment similaire. On y lit des centaines de personnes exprimant ce même sentiment : une impression d’avoir été guidé·e vers la vidéo par une force obscure, mêlée à une forme d’amour inconditionnel pour l’humanité, le temps de quelques minutes. « If you’re reading this, we would be friends in real life. » « I’m from Colombia and I’m really glad to be able to listen something like this!! I haven’t heard music like this ever, and it’s amazing how we are connected in this world, where performances like this can be heard in such distance! », « If youtube also randomly recommended this to you, you can officially say you’re genuinely one of those people who ‘listen to everything’ ». On y découvre aussi souvent des fragments de récits personnels déposés sans attente de réponse, des confessions intimes et des bribes de pensée. Ces espaces deviennent alors des lieux d’expression, attachés à une vidéo qui sert de point de convergence. Ces contenus ont aussi de précieux qu’ils constituent une archive de ces échantillons d’émotions, YouTube étant un moteur de recherche permettant de naviguer d’une époque à l’autre, un espace où la nostalgie est reine. Ainsi sous chacune de ces vidéos, on peut trouver un commentaire de ce type : « Who’s still here in 2025??? ». 

Finalement, je crois que ces vidéos me donnent la sensation d’accéder à une forme de connexion métaphysique avec tous ces inconnus. Regarder ces vidéos relève sans doute à la fois autant d’une recherche du beau que d’une volonté de me sentir appartenir à plus grand que moi. Pour autant, puis-je réellement considérer ces moments partagés à distance et en différé avec ces anonymes comme une façon de faire communauté ? Nous sommes réuni·es de façon artificielle, par un algorithme programmé et entraîné à satisfaire notre soif de beauté. Cependant, il existe une puissance indéniable dans l’existence d’un espace dématérialisé traduisant une sensibilité esthétique partagée. Communauté ou pas, il s’agit surtout, je crois, d’une façon de porter brièvement et avec tendresse, le regard sur des personnes et des lieux qui me sont étrangers. Et d’accepter que cette rencontre reste incomplète, unilatérale, et pourtant suffisante.

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