Quotidien de recommandation musicale

Tout le vice de Miami est dans la house de Murk

MURK Mission Control, Liberty City, Funky Green Dogs, Interceptor, Intruder, Deep South, et autres alias
YouTube, 1992-2005
Alex Rose / Behind The Groove A Tribute To Murk
Behind The Groove, 2020
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Musique Journal -   Tout le vice de Miami est dans la house de Murk
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Pour démarrer la semaine, je vais essayer de ne faire pas trop long, ni trop lyrico-théorique, car je crois j’ai tendance à vite m’emballer quand je parle de house du Quattrocento. L’essentiel à savoir ici, c’est que Murk est un duo composé de Oscar Gaetan et Ralph Falcon, deux natifs de Miami, d’origine cubaine, qui dans les années 1990 ont mis au point un son très précis de dance music, un son plein de vice et plein de vie, et qui à mes oreilles de l’époque ne sonnait pas du tout comme la noble house américaine soulful et uplifting que j’aimais et qui récoltait les suffrages du goût électronique ici en France – je parle en vrac d’artistes aussi incroyables que les MAW, Blaze, Kerri Chandler, Mood II Swing, ou encore Romanthony. Et pour être honnête, au milieu des nineties, je m’étais à peine intéressé à ces deux roturiers de Miami, parce que le peu que j’avais entendu d’eux sonnait, de loin, comme de la house de téléfilm voire de téléfilm érotique soft qu’on entendait alors. J’y avais perçu (à tort, enfin pas exactement à tort, mais bref j’avais pas « capté » le truc) une volonté de créer une ambiance interlope de clubbing décadent, faite de dealers à boucs taillés et bérets en cuir, et de barmaids allumeuses et, qui sait, peut-être bien vénales. Une expérience à base de lightshows interdits aux épileptiques, de physios costauds mais corrompus, et de drogues frelatées (telle la fameuse « Euphoria » consommée par ce pauvre Brandon dans un épisode de Beverly Hills, à l’époque où il commence à sortir avec cette dévergondée d’Emily Valentine) et que je jugeais alors, du haut de mes deux expériences et demi de sorties un peu minables en club, du plus mauvais goût. Plus que juste de la mauvaise musique, je trouvais carrément que ce n’était pas vraiment de la musique, ou alors de la musique totalement annexe, subordonnée à d’autres besoins que ceux de « l’art » : rien de plus que des compositions réalisées sans désir, sans cœur, des tracks anonymes et stéréotypés, fabriqués en cinq minutes pour alimenter cette fameuse et sulfureuse « industrie de la nuit ».

Et puis quand une dizaine d’années plus tard j’ai réécouté Murk, sans doute plus mûr et moins abstrait dans mes perceptions de l’univers de la night, j’ai compris que j’avais eu complètement tort, ou plutôt que je n’avais pas compris, à l’époque, qu’on pouvait faire une musique effectivement déterminée de A à Z par les bas instincts des gens qui sortent se défoncer et éventuellement baiser à l’aube dans des conditions pas forcément romantiques, et réussir à la penser et à l’exécuter avec tant de génie, de minutie et de panache. La house de Murk n’est pas vraiment une house « d’auteur », mais c’est une house où le songwriting est néanmoins réel, avec un soin de dingue apporté au mixage des couches, à l’impact des différents éléments rythmiques, au découpage des voix (presque toujours féminines), au timing général des séquences. Et ces ambiances « bad vibes », vicieuses voire perverses, Oscar et Ralph les peaufinaient et les peaufinent encore avec la même attention et le même talent que leurs collègues plus « vertueux » de New York ou de Chicago. D’ailleurs, à New York, les deux Floridiens avaient tout de même deux soutiens très forts en la personne de Danny Tenaglia et Junior Vasquez. Les productions et les DJ sets des deux légendes ont beaucoup en commun avec le son Murk, et le binôme a d’ailleurs déclaré qu’ils avaient atteint le sommet de leur carrière le soir où ils avaient entendu Vasquez jouer « Some Lovin » de Liberty City lors de sa résidence à la Sound Factory. Et en vérité, je pense que mon point de vue d’esthète déconnecté ignorait qu’à l’époque cette dark house était sans doute plus puissante que les productions deep, garage ou jazzy encensées par la presse – et surtout que pas mal de producteurs jouaient sur les deux terrains, ne serait-ce que parce qu’ils débitaient des maxis à un rythme frénétique et qu’il fallait bien varier les marchandises.

La musique de Murk, décrite par Bruce Tantum comme « à la fois vaporeuse, charnelle et lugubre », tient clairement en une formule, à un répertoire de sons limités, certes. Mais cette formule est si subtilement renouvelée et si richement répétée que ça en devient renversant : on entend la même histoire se jouer avec des scénarios distincts, c’est un plaisir qui se vit plus qu’il ne se décrit, mais en tout cas il est incontestablement effectif. Tout est fait pour stimuler à des degrés distincts : sur « Outta Limits » de Mission Control, par exemple, il y a comme un relief qui se déploie entre le premier beat, qui sonne encore comme de la deep house à peu près noble, puis l’arrivée d’une note de basse qui envoie tout de suite le truc vers un espace avec beaucoup moins de visibilité, puis la voix masculine en spoken word, encore plus « louche » et malsaine, puis l’espèce de refrain – c’est là où ces mecs sont ultra forts, ils fabriquent des atmosphères imbibées du suc même des immorales soirées où ils vont, mais réussissent à caler des genres de chorus magnifiques, comme sortis de nulle part –, un refrain imparable même s’il n’est pas du tout chanté, mais plutôt guidé par ces notes de basse qui font basculer encore un peu la dramaturgie de l’ensemble, et ces mélismes de voix féminines, perdues comme les danseurs et agrémentés de chœurs non moins perdus qu’elles. En termes de ratio pop/dance, simplicité de moyens/profondeur de l’effet, on arrive assez vite au degré « Chic » de l’échelle – c’est-à-dire, bien sûr, le plus haut d’entre tous.

J’ai choisi une sélection de titres YouTube et j’ai aussi intégré un mix Soundcloud réalisé par l’Anglais Alex Rose, bloggueur et DJ qui rend hommage à pas mal de figures de la house. « Some Lovin » sous l’alias Liberty City, l’un des tout premiers tracks produits par les Murk Boys, impose sans doute le template Murk, avec ses bribes vocales hypnotiques, son mélange mal intentionné de sonorités réalistes et synthétiques, et sa construction tout en nuances, même s’il avance sans trop laisser le choix. Un truc intéressant à savoir c’est qu’il y a eu un problème technique lors de l’enregistrement et que ce son venimeux est entre autres dû à ce bug : “The tape machine we used wasn’t calibrated properly, and the reels were wobbling a bit, so it made the track sound warped. We came very close to not even releasing it because we weren’t happy with the final mix.”

Ce que je n’avais vraiment pas compris à l’époque, c’est que ce sont des morceaux soulful à leur manière, où le chant est vachement mis en avant et se déploie librement. Certes, il y a sans doute l’influence du latin freestyle de Miami qui fait qu’on sent quelque chose de plus terrestre et moins céleste dans l’expression des chanteuses, un truc sale et concret qui intensifie le groove, qui donne un élan qui part du réel et qui y reste. Le travail d’editing sur le morceau de Karen Pollack est à ce titre remarquable, et je suis aussi super fan du vocal (masculin, pour une fois) de « Together » sous l’alias Interceptor, qui là tient carrément du garage masculin le plus classique, mais qui se retrouve téléporté dans une after floridienne, encerclé de drums qui sont vraiment « up to no good ». Je pourrais aussi parler de l’épique et monstrueux « U Got Me » de Intruder, une sorte de lente et brûlante érosion (« you got me burnin up« ) des inhibitions et des limites fictives qu’on pose entre les peaux, les muqueuses et les individus envisagés comme monades. Et puis il y a les échos légèrement speed garage et en même temps un peu psyché de « Higher », autre anthem dévastateur, qui prouve encore une fois la science du dosage propre au duo : tout est à sa place, pile là où il faut, même quand on ne l’attendait pas, comme ce sample brutal d’un track des JB’s, aussi utilisé par je ne sais plus quel artiste rap (EPMD ? Public Enemy ? Désolé, je sèche). Honnêtement, c’est ça la house music : une liberté débridée qui surgit au milieu d’un contexte par ailleurs super calculé et régimenté.

Je vous laisse écouter tout ça, sachant que j’imagine que certaines et certains connaissent déjà par cœur et je finirai en faisant remarquer que le son de Murk a mieux vieilli que d’autres sons de la même période, sans doute parce que le son général des clubs est devenu dans l’ensemble plus sombre. J’avais eu l’impression, en entendant certains trucs de minimale druggy ou de house mauvaise ambiance, genre ça, que l’héritage des deux génies de Miami s’était perpétué sans effort. Et j’ai aussi le souvenir flou d’avoir entendu « Some Lovin » ou « Outta Limits » dans des sets de divers DJ, que ce soit des gens d’after comme Ghenacia ou des gens plus « éclectiques ».

Gloire à Murk, et éclatez-vous bien en écoutant ces morceaux du démon, qui logiquement fourmillent de détails, de manière à prouver l’existence du mal, et de l’absence de barrière entre réel et fantasme, ordre et chaos, groove et dégénérescence.

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