Exploser le genre : le nouveau punk féministe anglais est cathartique

LAMBRINI GIRLS Who Let The Dogs Out ?
City Slang, 2025
PANIC SHACK Panic Shack
Brace Yourself, 2025
THE PILL "Bale of Hay"
2025, Awal
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Elles ont tout ce que j’aime : un rythme frénétique, une basse lourde, un chant craché et des paroles de rage. Les Lambrini Girls, c’est comme un coup de poing dans le ventre qu’on attendait : on l’anticipe, ça prend les tripes d’un coup et ensuite tout se relâche, soulagé. C’est du punk qui se sent dans le corps, qu’on porte avec soi. La chanteuse, Phoebe Lunny, se jette dans la foule, lance des moshpits et rappelle toutes les cinq minutes – à juste titre – le génocide en cours en Palestine ou encore l’assaut transphobe au Royaume-Uni. Elle crie – on sent ses cordes vocales raides, son corps entier dans le chant, dans le message, tendu comme un arc, droit et brillant comme une lame. Je suis ressortie du concert soulagée, en me disant que c’était beau et d’une agressivité nécessaire, qu’on avait besoin de ce groupe pour rompre avec une scène punk souvent morne, trop peu politisée – et systématiquement masculine. 

Les Lambrini Girls enchaînent les tournées et deviennent vite, avec Amyl & the Sniffers (dont elles ont fait la première partie), les figures de proue du punk contemporain. Le succès de leur premier album, Who Let The Dogs Out, sorti en 2025, a été aussi remarquable que prévisible : leur son est efficace sans être ennuyeux et leur message clair et urgent. Les Lambrini Girls sont en effet fortement politisées : elles dénoncent tour à tour les violences policières (« Bad Apples »), le sexisme dans le monde du travail (« Company Culture »), la difficulté d’explorer leur identité queer (« No Homo ») ou encore la gentrification (« You’re Not From Around Here »). Elles lient parfaitement une attitude punk aux thèmes queer-féministes qui traversent leur travail. Sous toute cette rage militante, il y a aussi beaucoup de joie, exprimée notamment dans leur euphorique Cuntology 101 qui invite autant à s’occuper de soi qu’à faire des conneries et à fièrement abandonner le contrôle poli qui régit nos vies. En somme, le duo, formé à Brighton en 2018, est un groupe à la fois complexe et accessible, aux sons et thèmes brillamment hétéroclites. 

Mais Lambrini Girls n’est pas le seul groupe de punk féministe marquant à avoir récemment émergé de la scène britannique. Panic Shack, un quatuor formé à Cardiff, a ainsi lui aussi sorti son premier album éponyme en 2025. Le chant est saccadé, l’esthétique sonore évidemment punk, les paroles aussi drôles que féministes. Panic Shack fait plus dans l’autodérision que le militantisme et flirte consciemment avec le ridicule. Le groupe chante par exemple pour se plaindre de l’absence de poches sur les vêtements féminins ou de l’horreur des footings. Leurs paroles sont simples et toujours dans le second degré, bien qu’elles touchent à des thèmes souvent politiques. Elles dénoncent non seulement le sexisme, notamment au sein de la scène musicale alternative (« SMELLARAT »), mais aussi le classisme (« Tit School »). Elles sont en effet fières de leurs origines working class et dénoncent le népotisme au sein de l’industrie musicale, comme le fait également Lambrini Girls (« Filthy Rich Nepo Baby »). Mais le ton est presque toujours sarcastique : elles semblent se moquer de tout, comme si leur présence sur scène était hilarante, la musique une vaste blague. Ce qui me marque chez Panic Shack c’est aussi leur présence scénique. Leur complicité est palpable. Elles refusent le sérieux de nombreux groupes de punk politisés et, à la place, ponctuent leurs live de chorégraphies, de blagues et d’interactions franches avec le public. (J’avais jamais vu de workout si joyeux avant d’aller voir Panic Shack : les musiciennes se mettent en ligne, se regardent en souriant et font des squats, en continuant de jouer, en riant, synchro. Elles se foutent de la gueule des workout routines, toutes habillées comme des enfants qui auraient pioché dans le vestiaire de leurs grandes sœurs, leurs tenues dépareillées.)

Un ton humoristique similaire a été adopté par The Pill, un duo issu de l’île de Wight, dont le premier EP est également sorti l’an dernier et qui vient d’ailleurs d’annoncer sa séparation (on y reviendra un peu plus bas). Avec leur accent plus posh et leurs robes pastelles à rubans, leur chant parfois minaudant et leurs moues surjouées, The Pill allie les codes musicaux du punk avec une esthétique foncièrement féminine exagérée et satirique. Elles s’amusent de ce contraste et se moquent des hommes, qu’elles emmerdent, en jouant sur les scènes rock habillées en rose. The Pill joue avec l’absurde, elles dénoncent avec sarcasme les clichés sexistes et les normes genrées en se les réappropriant : elles jouent aux blondes un peu connes qui conduisent mal, ne savent pas lire et se moquent des hommes. C’est avec ce second degré qu’elles dénoncent l’image socialement construite des femmes belles et donc forcément écervelées et, plus largement, l’objectification qu’elles subissent systématiquement. Le duo revendique aussi leurs racines rurales en tournant le clip de « Bale Of Hay » dans des granges et des champs, déconstruisant dans ce geste l’image du punk comme un genre nécessairement urbain. Le tout est rural, femme et agressif sous des airs de rigolade. Comme elles le disent dans le morceau : Get out my tractor or I’ll make you regret it! J’ai été immédiatement convaincue par leur second degré, leurs paroles hilarantes et leur façon de délaisser les codes masculins du rock. Leur ton bratty et surjoué est effronté, parfois vulgaire de la meilleure des manières. Elles provoquent, dans une joie contagieuse, une euphorie qui me parle, que je partage. 

L’humour d’une musique bâtarde : la tradition féministe du punk 

Lambrini Girls, Panic Shack et The Pill sont des groupes aux sons, attitudes et thèmes bien distincts. Ils partagent cependant des paroles et une attitude évidemment féministe. Il y a quelque chose de profondément libérateur dans leur subversion des normes genrées, dans leur amour de la provocation. Elles remettent en question, à un moment clé de la montée de l’extrême-droite, une image étouffante de la féminité disciplinée, lisse et polie. Les artistes prennent en effet le contre-pieds d’injonctions sexistes spécifiques à notre époque. Les trois groupes prennent un plaisir palpable à libérer leurs auditrices de l’idée qu’elles doivent être parfaites, contrôlées et contrôlables : rester mince, faire du sport, travailler dur, avoir une vie (et une peau) lisse. Elles emmerdent cet idéal de la clean girl qui doit se réveiller à 5 heures du matin pour faire du pilate et s’affamer toute la journée.  En répétant « I’m lazy and I like it! » dans leur morceau « Lazy », Panic Shack résume l’attitude de cette vague punk féministe, qui refuse le retour digital pernicieux du travail-famille-patrie. Leur ton emprunte tant à la colère qu’à l’hédonisme : Lambrini Girls appellent par exemple dans « Cuntology 101 » à des formes de self-care allant de la psychothérapie au simple shagging behind some bins. Tant Lambrini Girls (« Nothing Tastes As Good As It Feels ») que Panic Shack (« Gok Wan ») dénoncent la diet culture qui force les femmes dans des cycles ininterrompus de honte et de restriction extrême, par peur des sanctions sociales venant remettre à l’ordre les corps non-disciplinés. Les normes tacites du dating hétérosexuel contemporain sont aussi remises en cause : Panic Shack décrit la lassitude des apps et le ridicule de certains profils masculins dans « Unhinged » ; avec leur second degré caractéristique, The Pill appelle à utiliser les hommes pour leur argent; et Lambrini Girls critiquent l’instrumentalisation de l’amour romantique pour soumettre les femmes dans Love ». Ces morceaux, aussi différents soient-ils, laissent derrière eux un sentiment d’euphorie lié à un profond soulagement : pas besoin d’une carrière, d’un régime ou d’un date. Ils appellent à une vie plus émancipée, où le plaisir et le désir de liberté qu’il semble engendrer supplantent le carcan de standards genrés insensés et enfermants. Pour une génération coincée dans le panoptique des réseaux sociaux et ensevelie sous des injonctions suffocantes, de tels projets musicaux sont à mes yeux salutaires. 

Les trois groupes ne partagent pas juste certains thèmes féministes, mais aussi un ton spécifique, caractérisé par un humour provocant. L’humour dans leurs paroles sert une fonction particulière : celle d’attirer l’attention du public pour mieux le déranger. Lambrini Girls, Panic Shack et The Pill remettent en question les normes genrées avec sarcasme. S’en moquer, c’est se permettre de tant les questionner que de les rendre moins menaçantes et inébranlables ; l’humour les met autant en lumière qu’il les ridiculise. Cette utilisation de l’humour inscrit ces groupes dans une longue tradition féministe de l’art en général, et du rock en particulier. Le détournement des clichés sexistes par ces nouveaux projets punks me rappelle Kathleen Hannah, chanteuse de Bikini Kill dans les années 1990, apparaissant à un live avec le mot SLUT écrit en grosses lettres rouges sur le ventre. Le second degré des nouveaux groupes britanniques rappelle également les paroles de certaines formations marquantes du début du punk britannique, comme celles d’X-Ray Spex (par exemple dans « Oh Bondage, Up Yours! ») ou de The Slits (notamment dans « Typical Girls »). Il est aussi caractéristique des riot grrrl, Bratmobile, Huggy Bear ou les susmentionnées Bikini Kill. Tout en dénonçant des formes de sexismes contemporaines, Lambrini Girls, Panic Shack et The Pill s’inscrivent en réalité dans une longue tradition de punk féministe qui a toujours mobilisé un humour provocant pour combattre une oppression tristement continue. 

Ces musiciennes s’inscrivent également dans une longue tradition féministe d’hybridité. Elles ne rentrent strictement dans aucune case du punk. Bien que leur esthétique sonore soit avant tout inspirée de ce genre, elles empruntent à de nombreux autres styles. On entend de la new-wave dans « Bale of Hay » de The Pill, des dance beats et de la pop dans « Cuntology 101 » de Lambrini Girls ou encore de l’art-rock dans « We Need To Talk About Dennis » de Panic Shack. Leurs codes esthétiques plus larges, allant de leurs pochettes d’album à leurs vêtements, défient ceux du punk, sombres, sérieux et masculins. Elles empruntent, déforment, mélangent, parodient – et, dans ce geste, réinventent le genre. L’accusation de ne pas être « vraiment punk », régulièrement adressée aux groupes dits féminins, est donc bien plus le signe d’une démarche délibérée et réussie qu’un manquement involontaire aux codes établis du genre. Les groupes féministes de punk ont en effet toujours joué ce rôle de contre-projet révolutionnaire au sein même des scènes alternatives, défiant toute tentative de les assigner à un genre strict. Dans une approche fondamentalement queer de la musique, ce sont souvent les groupes menés par des femmes qui ont éclaté les catégories musicales et codes esthétiques de leur époque; ce sont les femmes et leur musique bâtarde qui ont systématiquement mené l’avant-garde. Le style hybride et impertinent de la nouvelle vague de punk britannique joue un rôle similaire aujourd’hui.

‘As A Woman, If You’re Pissing Off Men You’re Doing Something Right’

Malheureusement, la comparaison ne s’arrête pas là. S’il existe une belle tradition de punk féministe, il en existe une bien plus longue de misogynie. Lambrini Girls, Panic Shack et The Pill doivent, comme leurs leurs aînées avant elle, faire régulièrement face à des vagues de harcèlement teintées de sexisme et amplifiées par les réseaux sociaux. Les discriminations subies s’expriment parfois de manière particulièrement violente, comme ça a été le cas pour Panic Shack après qu’un clip de leur passage à BBC Introducing soit devenu viral sur TikTok. Le sexisme est aussi parfois subtil, se manifestant par exemple dans les comparaisons rapides, sans nuance et paresseuses entre tous les groupes féminins du rock. Les journalistes comparent par exemple Panic Shack à Pale Waves ou The Pill à The Last Dinner Party, sur la seule base du genre de ces artistes et sans considération pour les différences évidentes entre ces groupes. Le double standard est évident : comme le dit Lottie de The Pill, how many bands want to sound like Arctic Monkeys that are men and no one says anything ? En somme, les femmes dans le punk sont soit trop peu prises en sérieux pour être sérieusement considérées – comme c’est le cas d’Amyl & the Sniffers, dont les paroles engagées sont systématiquement ignorées – soit harcelées, critiquées et marginalisées. 

Ce contexte sexiste est un poids supplémentaire sur les épaules de ces artistes, qui font également face aux habituels coûts des tournées sur leur santé. The Pill en est ainsi même venu à se séparer, une décision annoncée le 20 janvier sur les réseaux sociaux. Lily, l’une des membres du duo, a pris la décision d’arrêter la musique et de retourner à l’Île de Wight pour se remettre du burn-out induit par leurs constantes tournées. Mais The Pill ne disparaît pas totalement pour autant: Lottie continuera dans la musique et continuera de concocter « her own musical wildness ».

Une chose est évidente : les groupes exprimant des positions féministes, menés par des femmes, continuent de déranger en 2026. Ce constat est le reflet d’un problème double, à un niveau sociétal mais aussi au sein des scènes alternatives elles-mêmes. De manière générale, la misogynie généralisée, exacerbée par les mouvements d’extrême-droite actuels, ne supportent pas de voir les normes genrées remises en question par des femmes s’exprimant librement et s’amusant sur scène, adoptant et moquant des codes et un style de vie parfois considérés comme masculin. Le manque de contrôle mais aussi d’humilité et de douceur des femmes dans le punk contredit frontalement une idéologie confinant les femmes à un rôle subalterne, serviable et discret. 

Mais les groupes tels que Lambrini Girls, Panic Shack ou The Pill dérangent aussi précisément les normes des scènes alternatives en particulier, aujourd’hui encore empreintes de machisme. Le punk est encore considéré tacitement par beaucoup comme un grand espace de jeu pour les hommes (blancs), où l’on vient se défouler, s’amuser et se rencontrer, souvent au détriment des femmes et des minorités de genre attachées à ces scènes. C’est cette culture alternative machiste que certains groupes féministes tentent de changer tant en s’appropriant les codes masculins qu’en les ridiculisant. Ces groupes tendent aussi à dénoncer frontalement la misogynie et la culture du viol dans les scènes alternatives. La présence de groupes féminins et féministes remet donc en question l’environnement masculin confortable des scènes punk : plus possible de nous faire croire que les hommes alternatifs sont « déconstruits » et hors d’atteinte quand on pointe le problème du doigt. Les féministes dans le punk subissent du sexisme dans leur propre scène précisément parce qu’elles les bouleversent et, dans la foulée, menacent de nombreux hommes dans leur sens d’appartenance. 

La virulence des critiques subies démontre la nécessité de l’existence de tels groupes, leur importance à la fois artistique et politique dans le paysage musical contemporain. La radicalité de leurs projets artistiques est amplifiée par la misogynie qu’ils confrontent. Le punk féministe reste, encore aujourd’hui, tristement révolutionnaire dans l’inconfort qu’il provoque. 

Une éthique féministe de la transgression

Le féminisme est, bien entendu, un projet politique positif, qui envisage un monde nouveau, émancipé, libéré de toute oppression. Il est aussi un acte de sabotage. Le féminisme, c’est un pied de biche pour faire éclater le préconçu, l’évident, tout ce qu’il y a d’engoncé – un peu comme ce que le punk se voudrait être. Le féminisme peut donc être défini comme une éthique émancipatrice de la transgression, une (dé)construction constante et dynamique au service d’idéaux révolutionnaires. C’est dans cette mesure que des groupes tels que Lambrini Girls, Panic Shack ou The Pill sont féministes : elles brouillent les catégories et offrent des parenthèses – des morceaux et des lives permettant la mise en suspens mais aussi la remise en question tant des normes sociétales genrées que des catégories musicales strictes. Dans ce sens, elles explosent le genre – dans tous les sens du terme – en un geste politique et hilare. Cette nouvelle vague de punk féministe britannique remet donc la transgression là où elle devrait être (et là où elle n’est plus) : au centre de la scène punk. Elles se font ainsi, peut-être sans le vouloir, les gardiennes de l’ethos punk originel – celui qui défie, provoque et fait du monde une fête à en devenir, le temps d’un très court morceau.

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