Entre chien et loup : en 2009, Jarboe et Kris Force composaient l’OST folk et goth d’un jeu vidéo inspiré du Petit Chaperon Rouge

JARBOE & KRIS FORCE "The Path" OST
Paradigms, 2009
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Musique Journal -   Entre chien et loup : en 2009, Jarboe et Kris Force composaient l’OST folk et goth d’un jeu vidéo inspiré du Petit Chaperon Rouge
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Comme chaque année, l’arrivée de l’hiver a réveillé en moi un élan dramatiquement casanier, et avec lui la tentation de passer de longues soirées les yeux rivés sur un écran. Alors m’est revenu comme une vision le souvenir d’un jeu vidéo singulier : The Path, sorti en 2009, dont l’intrigue détonnait particulièrement fort à l’époque au sein du milieu gaming. Basé sur l’histoire du Petit Chaperon Rouge, le jeu nous propose d’incarner tour à tour six sœurs, chargées par leurs parents de rendre visite à leur grand-mère malade. The Path est pourtant loin d’être un simple point-and-click car en réalité, chaque personnage représente un tabou lié au passage de l’état de fillette à celui de jeune femme, que le joueur incarne comme s’il endossait un rôle dans un film d’horreur psychologique. Le projet développé par le studio belge Tale of Tales est un ovni : d’abord par sa thématique transgressive, mais aussi en raison de son OST, qui lui permet d’étayer de manière encore plus troublante son univers narratif.

En effet, The Path s’adresse à un public très spécifique (les fans d’horreur psychologique et d’art games) séduit par son concept, son character design, et donc également par sa bande-son. Plus qu’un simple accompagnement, celle-ci contribue tellement à l’ambiance oppressive et à la narration du jeu qu’elle en devient un personnage à part entière. Sorti sur le label Paradigms Recordings, l’album est une collaboration entre les musiciennes américaines Jarboe, membre historique des Swans, et Kris Force, fondatrice du groupe de progressive metal Amber Asylum. Alors, à quoi ressemble la rencontre entre le métal progressif, le rock expérimental et un jeu vidéo qui plonge dans l’horreur de la condition féminine? 

L’innocence perdue

Mon histoire avec The Path débute un soir de printemps à New York, passé à craquer des mods sur Steam et à boire des Buzzballs Chocolatini. Immédiatement, la musique de ce Petit Chaperon Rouge revisité version horreur me prend aux tripes. Le menu laisse découvrir un premier morceau donnant le ton au jeu tout entier, « Safe Song ». Espèce de berceuse de boîte à musique, elle pose un thème, l’enfance, exploré à travers la bande-son et le jeu tout entier, et semble être une entrée en matière réconfortante, donnant au joueur l’impression d’être accompagné dans son cheminement. Mais cette impression est de courte durée. Le morceau suivant, « Forest Theme », fait prendre à l’album un virage déroutant. 

« Don’t let the wolf into your bed, he’ll take your soul and eat your head. »

La voix de Jarboe s’élève en récitant une comptine mystérieuse sur des notes de piano jusqu’à la deuxième moitié de la piste ; puis, il semble alors que le disque déraille, cet effet boîte à musique présent sur la chanson du générique se met à chevroter et s’entoure de violons qui sanglotent. À la fin, une voix distordue que l’on suppose être celle du loup du conte s’égosille en boucle, « I will eat you ». Lorsque l’on sait que l’intrigue du jeu explore la découverte de la féminité et son ancrage dans l’environnement, il paraît impossible de ne pas penser ici à l’expression « voir le loup », même si elle n’existe pas en anglais. Fini le portrait d’un loup des steppes coquin comme dans « Veni Vidi Vici » de la chanteuse Alizée (2000). Le thème de la perte de l’innocence est amené dans The Path d’une façon peu rassurante, et le canidé est prédateur plutôt que vieux loup gris séduisant. Le morceau « Epilogue », lui aussi, met en place cette atmosphère douce à travers des bruits de clochettes et pads de voix éthérés, mais devient, à tendre l’oreille, plus oppressante que féérique. A première vue magique, le jeu vidéo et sa bande originale révèlent peu à peu un goût de noirceur.

Folk horror, folk music

L’inspiration folklorique de The Path est prépondérante à la fois dans ses graphismes et sa bande-son. L’influence folk est mise à l’honneur au rythme des mandolines et orgues, notamment sur les morceaux « Girl In Red » et « Cloud Wolf ». Ces sonorités presque bardcore, accompagnées de murmures et de synthés cérémonieux rappellent les chants grégoriens, nous immergent dans une ambiance occulte alors que nous parcourons les niveaux en 3D. Le climat sonore très pictural évoque également le cinéma et le genre du folk horror, particulièrement son expression chez les réalisateurs slaves des années 1970 et 1980. « Werewolf » est ainsi une instrumentale à base de sons de cloches, dénudée pour laisser la place à du field recording : le vent souffle en tourbillons et sonne le glas qui annonce notre temps, compté, jusqu’au moment où nous tomberons dans les griffes du loup. Dans des classiques du folk horror slave comme le Valérie au Pays des Merveilles de Jaromil Jireš (1970), on retrouve ces églises aux clochers maudits, les souffles du vent, et la magie en surface des contes de fées sous l’écorce de laquelle gronde le danger. La deuxième moitié de « Werewolf » l’annonce d’ailleurs, ce danger. Des bruits d’outils métalliques se mêlent aux gémissements : on croirait entendre l’ambient industriel riche en drones d’Ethel Cain, voire à des esquisses de death metal. Prise sur les sentiers sinueux du jeu, j’en oublie presque les têtes pensantes derrière sa bande-son, mais les sonorités goth-folk et ambient indus ne sont que la suite logique du travail des compositrices, rappelant des titres tels que « Red Velvet Corridor » (pour Jarboe avec le groupe Swans) ou « Journey To The Sleepy Water » (pour Kris Force avec Amber Asylum). Alors que défile le conte sur l’écran de jeu, s’installe une atmosphère d’inconfort dans le familier, les cris sont déchirants et semblent présager l’horreur.

Mettre le tabou en musique

L’un des aspects ayant élevé The Path au rang de jeu indépendant culte, c’est le tabou qui règne sur les sujets qu’il traite. Condition féminine, oui, mais à travers le prisme du traumatisme : les premières règles, la découverte du sexe, le viol, la dépression. Chaque personnage jouable dans le scénario correspond à un âge de jeune fille et au trouble qui l’accompagne. Le monde du gaming étant connu pour sa misogynie, rares sont les jeux osant mettre en scène ce genre de thèmes (ou thèmes de genre). C’est ainsi que The Path se démarque, en rendant omniprésente l’expérience des traumas sexuels. Dans le morceau « Forest Interlude », les chants de cigales couvrent à peine les respirations haletantes montant progressivement, dont le rythme saccadé évoque soit un animal après la course, soit des poussées aussi menaçantes que suggestives. Sur « Woodsman Wolf », on entend toujours ces halètements du loup, accompagnés d’étranges psalmodies. À cela s’ajoute le va et vient de bruits de découpe de bois — ou tout du moins, c’est ce que l’on suppose. Impossible de deviner si les gémissements qui s’élèvent au milieu du morceau traduisent le plaisir ou la torture. L’album tangue au rythme des facettes multiples de la douleur. Les deux morceaux cités ci-dessus, en particulier, me rappellent l’horreur des snuff movies, ces films amateurs mettant en scène des victimes réellement torturées. The Path impose, par moments, une écoute inconfortable. Pour autant, Jarboe et Kris Force délivrent avec cette collaboration une proposition musicale rigoureuse, ne poussant pas la limite des extrêmes à effet de choc pour servir leur propos. Qui d’autre que des artistes, marginalisées de par leur genre et leur background contre-culturel, pour traiter le tabou avec justesse et poésie ?

Quand la narration fait fi des traditions

Au-delà du propos, cette marginalité se dessine dans les outils mis en œuvre pour donner vie à The Path. Les développeurs de Tale of Tales eux-mêmes se décrivent comme conteurs non-traditionnels ; aussi, leur décision d’employer des musiciennes tout aussi peu traditionnelles pour les accompagner semble logique. La narration mise en place au fil du jeu n’est pas linéaire, s’alignant sur le concept du « choose your own adventure » avec plusieurs fins possibles, rendant l’histoire évolutive selon les décisions du joueur. Pour l’album, cela implique que le joueur n’aura pas la même expérience sonique puisque ses choix influeront sur l’ordre dans lequel il entend les morceaux, chacun associé à un chapitre du jeu. De plus, la bande-son de The Path a beau être construite autour de l’univers du conte de fée, elle oscille pour sa méthode narrative entre tradition et modernité. Entre alors en scène le spoken word. La prose parlée occupe une place majeure sur l’album, surtout dans les morceaux « Little Girls », « Grandmother’s Tale » et « Little Red Riding Hood ». L’ambiance mise en place est celle d’une lecture de conte horrifique, souvent sur fond de bruits de nature, parfois avec des reprises de certains morceaux précédents. Les connaisseurs identifieront certains passages du Petit Chaperon Rouge, cités mot pour mot. Je pense ici aussi à la collaboration récente entre Charli xcx et John Cale sur le morceau « House », qui s’ouvre sur une déclamation de poème gothique.

« Am I living in another world? Another world I created… for what?”

Dans « Grandmother… » en particulier, Jarboe prête sa voix à trois personnages — la narratrice, le chaperon, le loup — pour sa lecture théâtrale du conte originel. Mais cette interprétation n’a rien d’enfantin. Alors que le morceau progresse, ces voix se déforment, se superposent, deviennent dissonnantes, effrayantes. Ce processus narratif, aussi peu conventionnel soit-il, ne dessert pas la compréhension de l’histoire. Au contraire, il permet de plonger le joueur-auditeur dans une expérience immersive totale, réunissant les codes du jeu vidéo, de la musique expérimentale et même du théâtre conté, pour donner vie à une nouvelle version du Petit Chaperon Rouge, sensible et singulière.

The Path, ou le chemin vers un album expérimental autonome

The Path est un album métamorphe. Sans jouer ni même connaître le jeu qu’il illustre, on peut l’écouter et se laisser transporter par l’ambiance qu’il déploie, en le consommant comme un album d’ambient expérimental autonome. La musique proposée par Jarboe et Kris Force fait fi d’une esthétique classique de bande-son de jeu vidéo, dans le style chiptune par exemple, et n’est pas sans rappeler la bande-son culte d’un autre jeu horrifique, Silent Hill, composée par Akira Yamaoka. Un morceau comme « Fey Wolf » se trouverait aussi bien à sa place dans un film d’époque victorienne, entremêlant avec une mélancolie cinématographique piano, violon, voix lyriques et cliquetis de clés. Les sonorités présentes tout au long du disque rappellent la formation musicale initiale de leurs compositrices — post-punk, rock expérimental, neofolk. À travers « Charming Wolf », ma piste favorite, je ne peux m’empêcher de penser au Blackstar de David Bowie, pourtant sorti six ans plus tard. Difficile d’imaginer que Bowie se serait inspiré de l’OST d’un obscur jeu vidéo pour créer son dernier et magistral album… Et pourtant je distingue, à travers le sound design gothique et symphonique et les grincements de porte présents sur le morceau, cette tendance art rock atmosphérique, voire goth jazz, que le chanteur britannique cultivait sur Blackstar

Ainsi se déploie l’univers sonore à double lecture créé par deux musiciennes d’exception, pour un jeu vidéo dont la confidentialité donne à l’immersion qu’il impose un goût de secret occulte. Entre illustration sonore didactique et album concept expérimental, la musique de The Path se transforme, fidèle au conte qui l’inspire, entre chien et loup.

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