Quotidien de recommandation musicale

Les tumultes curatifs de quelques perles disco

LARRY, VALERIE, NILE, JOCELYN, PATRICK, TAANA, SYLVESTER ET DIMITRI La thérapie par la disco et le boogie
Playlist Youtube, 1976-1981
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Musique Journal -   Les tumultes curatifs de quelques perles disco
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On sait qu’avant de devenir l’inévitable bande-son de l’Occident du tournant 70/80, la disco a été la musique de prédilection de New-Yorkais noirs, italiens ou hispaniques, que leurs préférences sexuelles ou les genres qu’ils performaient mettaient au ban de leur famille et de la société. En parallèle de sa dimension festive, la disco puis les styles post-disco qui lui ont succédé ont toujours été envisagés par ses auditeurs-danseurs comme des vecteurs de soutien, aptes à leur offrir par ses productions un lieu (réel ou symbolique) auxquels ils et elles appartiendraient, en tant qu’individus mais aussi ensemble, en tant que corps collectif. Et dans nombre de classiques disco, on entend coexister avec la fonction « purement » dansante des tracks cette capacité à accueillir les âmes abandonnées, à héberger leurs peines, qu’elles soient liées à leur identité ou à leurs histoires de cœur, deux choses qui ont de toute façon tendance à se confondre dans leur expression puisqu’elles relèvent selon moi d’un même registre d’intimité, de vulnérabilité et d’innocence. Je crois que c’est important de rappeler, comme le faisait déjà Peter Shapiro dans son livre Turn The Beat Around, que si la disco a été par la suite associée à un hédonisme assez individualiste et néolibéral, elle a néanmoins démarré dans un contexte encore marqué par la révolution hippie. C’est pour ça qu’il s’en dégage bien souvent une tendresse et une sensibilité à fleur de peau qui selon toute évidence tient plus de l’atelier d’éveil à son moi profond que de la soirée coke ou poppers qui finit en orgie romaine. 

J’ai remarqué deux choses récurrentes qui, dans beaucoup de mes morceaux disco favoris, témoignent de leur vocation sinon à soigner ou guérir, du moins à accompagner et guider. La première, c’est ce qu’on pourrait appeler le « design sonore orienté corps » qui caractérise la structure et la mise en scène des tous ces classiques. Je pense par exemple aux travaux du fameux Leroy Burgess, dont j’ai ici sélectionné un peu arbitrairement le titre « Hooked Up on Your Love » des Fantastic Aleems : écoutez moi cette intro, cette façon d’annoncer l’arrivée de la voix, ces percussions pas du tout autoritaires, qui sans racoler vous attirent vers leurs filets trop mignons. Et au début du deuxième couplet, les cordes qui s’avancent peu à peu comme pour vous prendre par l’épaule mais en prenant bien soin de ne surtout pas vous mettre la pression. Espace, légèreté, fluidité : la liberté de mouvement est totale, celle du son comme celle du danseur. La voix se déchaîne mais veille bien à ne pas prendre le dessus sur le reste, respectant l’écosystème qui lui permet ici de prendre la parole. Et puis vers le début de la cinquième minute, c’est le passage plus ou moins dub, qui revient didactiquement sur ce qui vient de se passer, en nous faisant visiter les coulisses de l’action, nous rendant complices du doux miracle qui vient tout juste nous enchanter. Je pourrai aussi m’étendre sur 30 pages au sujet de l’extended mix de « Over and Over » de Sylvester (dix minutes de transe relax imbibée d’amour pansexuel), qui à chaque aller-retour entre le couplet et le refrain semble nous faire monter d’une marche de plus vers la joie la plus débordante qui soit : il y a une délicatesse incroyable dans ce cheminement extatique, que les éléments paramusicaux (les cris, sifflets, applaudissements) servent à merveille et qui font de ce titre une perle parmi les perles de la disco new-yorkaise : ça devient un truc qui dépasse la notion de musique et qui parle d’amitié et de liesse, du lien profond quoique éphémère qui se crée entre les gens qui s’épanchent autour d’un même groove sublime. Dans la plupart des autres titres ici playlistés, vous retrouverez sans doute cette attention prêtée aux détails qui mobilisent gentiment les corps, qui lui offrent ce soutien mais aussi l’invitent à s’entretenir, à s’éprouver lui-même. Sans être exactement de l’aérobic, c’est une musique qui veut vraiment du bien à vos jambes et vos hanches. L’intro du re-edit de « One More Try » d’Ashford et Simpson par Dimitri est probablement la meilleure preuve de cette hypothèse : ces quelques mesures rythmiques qui précèdent l’apparition du riff (pour le coup très hippie) lui donnent tout son sens, tout en l’exposant sous le plus bel angle qui soit.

L’autre trait que je crois thérapeutique et pédagogique dans tous ces chefs-d’œuvre s’adresse davantage au cœur qu’au corps, même si on aura compris que bien sûr, tout ça ici est lié. Il relève moins des rythmiques et du travail d’edit de la structure que de l’écriture, des arrangements, des harmonies : c’est la façon que ces chansons disco ont de peindre le tumulte de la vie, de réussir à le sublimer et à offrir une expérience émotionnelle qui, certes plus empiriquement plus que scientifiquement, permet à l’auditeur de mieux se comprendre, de mieux lire en lui-même, et à terme de mieux se porter.  

Ce tumulte se traduit dans la musique par un sentiment de confusion parfois violent, où le désir absolu de joie et de libération se fraie un chemin parmi une forêt primaire de perte et de regret – on sait que les choses ont été dures, qu’elles le seront sans doute encore, peut-être même plus, mais allons-y, on le sait, c’est la vie, il faut bien continuer à exister même avec la gorgée serrée. Dans son élan, ce désir vital ne rase pas toute la végétation : au contraire il absorbe et emporte dans son sillage cette tristesse et va très vite s’iriser des larmes qui, comme une permanente rosée, jonchaient le feuillage et les branches. C’est ce qui donne aux meilleurs morceaux de disco new-yorkaise cette ambivalence d’expression caractéristique et « édifiante », au sens où elle enseigne un savoir intime. Tous ces titres finissent par sortir des bois pour aboutir à des clairières où ils s’épanouissent librement, mais gardent leur charge si complexe : les voix sourient et pleurent à la fois, le songwriting montre un entrain toujours plus ou moins coloré d’amertume, les cordes ou les claviers ont cette faculté à virevolter d’une humeur à une autre à chaque mesure. Mais cette opposition ne demeure pas un antagonisme puisqu’elle s’achève, tant bien que mal, par une réconciliation. Et c’est là que la disco peut aider les âmes en peine et leur apprendre à s’apaiser en s’examinant d’un œil plus acéré, en leur tendant un miroir sublimé de leurs propres tourments et contradictions. La mise en scène époustouflante de « Ain’t No Mountain High » par Inner Life renvoie par exemple une image panoramique des mouvements du cœur, avec ses précipitations, ses creux, ses épiphanies. Il s’y dessine de véritables paysages en trois dimensions, pourtant conçus d’après de brefs aperçus d’une émotion individuelle. Ils révèlent en quelque sorte aux auditeurs toute l’amplitude de leur vie intérieure, non en la reflétant à échelle égale, mais plutôt en la magnifiant et y intégrant tout qu’elle charrie : des sensations de plaisir mais aussi, donc, de longues plages de solitude, voire des vertiges de douleur.

Je ne sais pas si on peut parler de réappropriation émotionnelle, mais cette musique qui au départ s’adresse à des gens totalement différents de moi s’est retrouvée, depuis la fin de mon adolescence, à me parler comme aucune autre musique ne m’a jamais parlé. Lorsque m’est apparue sa densité, à la fois formelle et psychologique, je crois que j’ai compris, en l’entendant se déployer dans toute sa grâce, que les courants du fleuve de ma vie tels que je les envisageais sans trop de nuances (la joie versus la tristesse, l’élan ou la résignation, l’amour contre la haine, etc) ont soudain formé comme un fracas harmonieux, ou du moins prometteur d’harmonie. C’est comme si ce tumulte m’expliquait, en s’agitant devant moi et ma naïveté bas du front, que je devais cesser de croire à un bonheur confortable et sans aspérités, et de craindre les embûches et les blessures, pour tâcher d’embrasser, dans son imprévisible sillage, ce que l’existence et le cœur avaient de tortueux, de bancal, d’imparfait et d’absolument irrésolu, les rendant du même coup plus beaux et plus riches, plus désirables, finalement. Je sais que ça sonne comme un bandeau de feelgood book voire comme un slogan Meetic (« Love your imperfections ») mais je crois que je ne pourrais pas le dire mieux. Ce qui résonne ainsi en moi quand j’entends « Disco Juice » de Cloud One (production de Patrick Adams, autre génie de l’époque) : une mélodie douce-amère emmenée par un beat d’une bienveillante fermeté, mise en lévitation par des chœurs angéliques, un aller-retour terre/ciel qui résume finalement bien le mélange d’insouciance et de mélancolie que peut nous inspirer l’existence, le passage du temps, le désir d’intimité, et qui a le pouvoir de nous consoler de nos désillusions, de l’extinction des lumières qu’on fantasmait à l’horizon. Il y a aussi toutes ces voix juvéniles si impudiques de fragilité : Taana Gardner sur « No Frills » (surtout quand elle dit « Just want to feel / What’s real with no frills »), Donna McGhee sur « It Ain’t No Big Thing » (autre prod incroyable de Patrick Adams, d’ailleurs je conseille tout le LP réédité en 2012 de Donna, avec le phénoménal quoique plus salace « Make It Last Forever » samplé par les Micronauts), et surtout le refrain de « Over Like A Fat Rat » de Fonda Rae (edit de Bob Blank, prod de Leroy Burgess, attention les yeux). Ça, ou les stabs de pianos si tendres affectionnés par Larry Levan, ou les mélodies toutes scintillantes de Surface, ou encore, dans un registre autrement plus dark, le désespoir cotonneux de « At Last I Am Free » de Chic que j’ai voulu ajouter à cette playlist même si elle détonne un peu par rapport au reste mais témoigne, il me semble, de l’espèce d’impensé de la disco : la perte d’identité, la désappartenance au monde, l’ambiguïté de la dissolution dans la musique, confirmée par Sister Sledge dans le hit « Lost In Music » (produit par Chic, on le rappelle). Des sentiments ici moins directement curatifs que ceux évoqués plus haut, mais qui participent tout de même à leur façon à ce processus d’enlightenement, à cette volonté de se montrer lucide envers soi-même, à ce projet d’examen intime qui, je crois, régit l’éthos disco première époque.

Pour finir j’ai aussi placé un edit de Walter Gibbons, celui de « It’s a Better Than Good Time » de Gladys Knight, qui montre à quel point le travail de l’éditeur approfondit le sens et la force d’un bon original : en interprétant par le son le sens des paroles, en réarrangeant ou disons ré-nuançant l’expression de la chanteuse, Gibbons prend presque une position maïeutique, comme on dit : il déplie et dévoile le fond de son cœur, et le fait résonner avec le nôtre. Et comme tout cela se déroule, malgré l’intense émotion, dans un contexte de danse et d’engagement physique tout de même très marqué, rien n’est jamais plombé (voire surplombé) par un pathos qui gâcherait tout en rendant l’expérience accablante ou moralisante. C’est toute la magie de la disco que d’aborder ces choses si intimes sur un ton primesautier et enlevé, que d’éclairer nos ombres en les allégeant un instant de leur poids, et de se montrer « superficiels par profondeur » pour citer la fameuse phrase de Nietzsche sur le Grecs (Nietzsche qui avait pas mal bossé sur le pouvoir de guérison de la musique, en citant notamment les mélismes italiens, peut-être des précédents à la disco ?). Soignez-vous bien avec tous ces tubes, même si vous les connaissiez déjà !