Un bilan tardif du rap marseillais en 2025

Musique Journal -   Un bilan tardif du rap marseillais en 2025
Chargement…
S’abonner
S’abonner

2025. Nous étions dix ans après A7. Dix ans après l’aveu de Booba, qui sortait son album la même semaine que My World, déclarant (avec un sourire) : « Je n’ai peur que de Jul ». Cinq ans après le braquage de « Bande organisée », devenu clip le plus visionné de l’histoire du rap français. Mais aussi : un an après la mort tragique d’un proche de SCH, visé à la sortie d’un concert à Montpellier. Les dernières « révélations » médiatiques disent ce que les acteurs locaux savaient depuis longtemps : la grande communion autour de 13 organisé n’a pas duré longtemps. Le rap n’évolue pas hors de la société, et lorsque les quartiers qui le font vivre sont rongés par la précarité et la violence, que nourrissent la désertion de l’État, le clientélisme et les politiques répressives, il y a nécessairement des conséquences. Comment créer face à de telles réalités ?

Étrangement, un coup d’œil dans le rétro de l’année 2025 suffit à révéler l’extraordinaire ténacité d’un genre musical toujours plus riche et varié, exception au centralisme parisien de la scène hexagonale. Le rap marseillais, malgré la gueule de bois qui succède à la grande fiesta autour de Jul en 2020, malgré la violence qui enserre ses quartiers populaires, reste toujours la musique la plus pertinente pour raconter sa ville et son époque. La preuve en dix événements qui ont marqué l’année 2025.

Achim : deux EP et une première date parisienne

Au premier abord, son flow novateur, les drums lasers de ses dernières instrus situeraient Achim quelque part dans le fourre-tout de la new gen, portée par de jeunes artistes au tournant de 2020. Si ses premières apparitions discographiques sous ce nom datent de ces eaux-là, en réalité, le Marseillais rappe depuis longtemps – indicateur probable de sa génération, son dernier single s’appelle « Sagat », du nom du personnage de Street Fighter cher à PNL – notamment au sein de son groupe, Reckone, fondé à la Castellane. 

Le Ach’ ne fait certes pas le rap standard que des regards exotisants projettent sur un rappeur des quartiers nord. Cela dit, sa posture a quelque chose de précieux. Loin de jouer la carte du mec « pas comme les autres » pour faire plaisir à ceux qui aiment la « DA » plus que la musique, il pointe régulièrement du doigt le cahier des charges qui pèse sur les siens. « Les pavillonneux exigent de nous un vécu dans la calle », rappe-t-il dans « Hossegor-Vanilla ». Son année 2025 a été marquée par la sortie de deux EPs, Jeune n**** sans contours en juin, et Point break en novembre. Ce dernier fait suite à une annonce lors de sa première date parisienne, à la Boule noire. En rappant sur scène la nostalgie comme la détermination, Achim a montré à quel point son amour du rap avait quelque chose de pur. Seul point négatif : un nombre de personnes dans le public inversement proportionnel au talent démontré.

Kofs : back to the 2000’s

Ne résumez pas Kofs à des seconds rôles dans des mauvais films – déjà, parce qu’il a avant tout été Reda dans Chouf de Karim Dridi, et qu’un film qui s’ouvre sur une chanson de Casey ne peut pas être un mauvais film. Le rappeur d’Air Bel a signé un beau couplet avec Malsain sur « Dembelé » en avril. Mais son année 2025 marque surtout par les deux volumes de ce qu’il nomme en promo le « projet de sa vie », Mon École. Dans cette sorte de mixtape-hommage, l’ex rappeur de 11.43 (collectif d’Air Bel) développe sur une dizaine de titres son « Lecture aléatoire » à lui, celui d’un Marseillais né en 1990. Le geste est plus beau que la réalisation, mais, malgré un usage douteux de l’IA sur le clip d’annonce du tracklisting, « J’viens de là » avec Intouchable (entre autres) s’écoute volontiers en boucle. Mieux : allant contre les règles des suites au cinéma, le volume 2 sorti en décembre est encore plus solide. Il régalera les nostalgiques d’un rap des années du téléchargement illégal, et contribuera à écrire une autre histoire du rap français, celle qui n’était pas assez belle pour les branchés de l’époque.

Kalash l’afro, retour du phénix 

Pour poursuivre côté nostalgie, le rappeur de Berreta (à écrire avec deux r et un t, pour la dédicace à Berre-l’Étang d’où il est originaire) est revenu en 2025 après plusieurs années de silence. Du nom d’un personnage des Chevaliers du zodiaque mais aussi des ligues insurrectionnelles du Japon médiéval, Ikki est né d’une urgence : le besoin de rapper à nouveau, après un album studio en 2007 (Cracheurs de flammes) où Kalash l’afro pensait avoir tout dit. Ikki prolonge par la trap la lignée du rap rocailleux des années 2000, où le texte, la conscience sociale et la vérité priment.

Metah, relève glaciale

En 2018, Jul sort un titre collectif, avec un refrain aux allures de chant de stade dont Marseille a le secret: « VNTM » (pour va niquer tes morts), à ne pas confondre la même année avec le « VNTM » de SCH (pour va niquer ta mère). On y retrouve entre autres Gambino, Zackmess, Miklo, Moubarak et une voix qui paraît plus jeune que celle des autres. Cette voix se fera plus affirmée, plus distincte sur 13 organisé II, deuxième compilation locale à l’initiative du Marseillais. Cette voix, c’est Metah, qui deviendra après 2020 un des rappeurs les plus prometteurs de la ville – il faut donc ajouter au CV de Jul la compétence de digger de talents.

Épaulé par l’intrigant beatmaker provokind (que l’on retrouve chez le J), Metah (vrai prénom : Hatem) est originaire de Saint-Gabriel (14e) et il aura marqué l’année avec la sortie de son EP Ill’deux, qu’il accompagne rapidement d’un premier concert à l’Affranchi. Sa musique, si elle s’inscrit dans une certaine filiation du rap qui raconte un vécu de rue, a quelque chose d’insaisissable. À l’image du bleu glacial de son regard, de ce visage un peu balafré, de cette voix de faux calme qui le caractérise. Après la sortie du beau single « 50 ruelles » le 23 février 2025, il a été difficile de se passer de la musique de Metah. Ses mélodies se glissent dans les veines comme du venin, et bientôt « LE CASIN » ou « CRISTAUX », avec ses notes envoûtantes réverbérées au refrain, ne suffisent plus : il faut de nouvelles doses. « C’est moi j’fidélise, j’envoie la verte assassine… » rappe-t-il à raison dans « FLOWER SELLER ». Celui qui aurait eu le master sans le bracelet électronique suscite de plus en plus l’attention de ses pairs et de la presse. Tel Ollivander devant Harry dans la boutique de baguettes, on sait que Metah fera quelque chose de grand. En bien ou en mal, mais quelque chose de grand.

Missan, rap des contrastes

Dans la série « repéré parmi les mille flows de 13 organisé II », Missan se place juste à côté de Metah. Là où ce dernier susurre son poison addictif avec flegme, Missan pose un rap rauque, dont l’âpreté se frotte à l’Auto-Tune des refrains. Sa voix se rapproche de celle d’un Kofs qui sortirait d’une extinction de voix – et croyez-le ou non, mais c’est un compliment. Immédiatement identifiable, elle incarne la relève d’un centre-ville toujours populaire malgré les assauts d’une gentrification féroce. Comme Keny Arkana, Missan rappe de l’Opéra à la plaine. Il confie à La Provence être né dans les contrastes : entre la richesse de la rue Paradis et la misère de Noailles, où on vend à la sortie du Trolleybus, après un passage à l’atelier d’écriture de K-ra (Sale équipe) rue d’Aubagne. Versé dans un créneau plus festif que Metah, les instrus de Missan accélèrent les bpm, empruntent aux musiques club – un goût qu’il partage avec TK, dont il semble proche. En 2025, il a sorti les deux volets de Le Don. Le volume 2 contient un feat avec Alonzo et un autre avec Kofs, comme un clin d’œil à une éventuelle double filiation, auprès de deux illustres représentants du genre voyou festif. On choisira toutefois, en illustration de cet article, le titre « 00 : 03 », pour son refrain épique, signé Nico Tiag.

Les Vélodromes d’IAM et Alonzo 

Deux légendes du rap marseillais ont eu en ce premier quart de siècle leur concert-célébration au Vélodrome. Le show d’IAM, sous un ciel bien trop caniculaire pour un mois de juin, est probablement entré dans les annales. Pas pour son acoustique – le Vélodrome est fait pour terroriser l’équipe adverse à coups de chants de supporters, pas pour des concerts – mais en raison de son final émouvant : le groupe a invité tout le(ur) rap français pour performer les mesures de « Demain c’est loin », d’Infinit à Oxmo en passant par Dinos. Signe que l’on peut durer dans le rap sans s’embrouiller avec tout le monde.

Dans un genre différent, le rappeur de Psy4 de la rime a, au mois de juillet, célébré sa carrière en entrant (à cheval !) sur le terrible « Foumbouni ». Tremblement de terre fait musique, cette intro rappelle que si la cité phocéenne s’est peu illustrée dans la trap francophone, Règlement de comptes d’Alonzo reste un classique du genre. Certes, l’histoire nous a appris qu’il ne fallait pas trop croire les rappeurs lorsqu’ils annonçaient arrêter le rap, mais difficile de ne pas avoir la larme à l’œil lorsque ce dernier a annoncé, après deux heures de show, le « début de la fin » de sa carrière. Quoiqu’il arrive, merci pour tout. Et rendez-vous au mois de juin 2026 pour celles et ceux qui l’ont raté l’été dernier.

ReloMarseille QB

Marseille comme tu ne l’entends plus. S’il y a bien un artiste qui rend hommage à l’orthodoxie des débuts du rap phocéen, tant dans l’importance accordée à l’écriture, à la conscience politique, qu’aux liens entre Marseille et New York, c’est Relo. « Marseille QB », dit-il dans son dernier titre. Originaire du 13ème arrondissement de la ville), il a sorti cette année Argoésie 3, dont les titres valent tous le détour – particulièrement « ESCLAVE QUI SAIT LIRE », écrit après les polémiques autour de « No Pasaran ».

Jul , c’est quand qu’il s’arrête

Jamais. 2025 est un grand cru pour le rappeur le plus productif du monde : à l’excellent D&P à vie succède un Album gratuit vol.8 contenant un featuring avec le Rat Luciano (« La vie »), où les deux rappeurs montrent que le rap à Marseille, c’est aussi celui où ce sont les émotions qui font le flow. Couronnement dans un autre domaine : un feat avec le groupe de musique corse le plus connu au monde, I Muvrini (les mouflons) sur TP sur TP, vingt-cinquième album studio qu’accompagne un petit making-of sympathique disponible sur YouTube.

SCH, toujours 

L’année 2025 de SCH a de quoi laisser sceptique les puristes de son prime. Un tube avec Gims, un énième passage sur Netflix et un titre pour la BO du film Marcel et Monsieur Pagnol (de Sylvain Chomet). « Train mistral », s’il sert au générique d’un film un peu réac sur les bords (ratant haut la main le « biopic sur un homme artiste, ne-pas-être-misogyne-challenge »), a l’avantage de doter SCH d’un clip en animation soignée. Surtout, le morceau dresse un touchant parallèle entre deux enfants d’Aubagne avalés par la capitale, à un demi-siècle d’écart. Après « 2000 » sur Ad finem et « La nuit » sur Deo Favente, « Train mistral » témoigne de l’amour du Marseillais pour la belle chanson française, son art de la mise en paroles simples de sentiments universels. Et pour celles et ceux qui ne se sont toujours pas remis du SCH d’A7, il reste « Puro » avec IGO, sur une prod signée VHS, avec les drums qui claquent comme à Stockton, grésillent comme à Philly, et la noirceur des rappeurs du 93. Un couplet sur lequel le S revient, peut-être pour la première fois aussi explicitement, sur son vécu d’artiste désormais sous protection policière (« J’digère mon ascension sociale, un extendo sous la veste, escorté par trois képis »…)

Le disque le plus triste (mais aussi le plus beau) de l’année : Asinine, La jetée

Parmi les enfants du rap, il y a ceux qui ont saigné « À l’ammoniaque » comme s’il s’agissait de la forme de leur âme faite musique. Le rap hybride d’Asinine fait le pont entre le PNL ultra-triste et ce fameux rap new gen, censé faire primer les instrumentaux aux paroles, mêler les samples aux musiques électroniques, le rap à la mélodie, les ultra-basses aux baby voices. La particularité de la Marseillaise dans ce créneau est que si elle est loin de négliger les productions, elle brille surtout par la lucidité de son écriture. Ses images font surgir un bestiaire de l’anxiété et de la mélancolie (« Cage thoracique »), l’odeur lavande de la maison, du refuge, la tristesse d’une enfant qui ne peut rien face aux rides de sa mère, l’expression hypersensible mais si juste de l’amour fraternel. Là encore, PNL est une probable inspiration. Asinine clôt La jetée avec « Si le soleil existe » et « 100 ans », qui quitte un peu les territoires du rap. « 100 ans avec toi ça passera vite » chantonne-t-elle dans ce morceau dédié à sa sœur, un amour trop rarement abordé par cet art qui adore pourtant plus que tout parler d’amour. « J’remercie les parents qu’on soit deux, j’imagine pas l’enfer que serait ce monde / Si pour me voir y avait pas tes yeux / Et ta voix pour chasser l’monstre ». L’hyperbole du titre, pour celles et ceux qui ont la chance d’aimer leurs frères et sœurs plus qu’eux-mêmes, n’aura rien d’hyperbolique. Avec un tel amour, l’infini n’a plus rien d’effrayant. Asinine l’a dit avec son style, une poésie toujours honnête et jamais affectée.

Une chanson de Machine Gun Kelly m’a sauvé la vie

Charles Ravinski nous raconte comment un titre du rappeur et fiancé de Megan Fox l’a, contre toute attente, aidé à faire le deuil de sa mère disparue l’an dernier.

Musique Journal - Une chanson de Machine Gun Kelly m’a sauvé la vie
Musique Journal - À la rencontre des pros du chaos

À la rencontre des pros du chaos

Il n’a jamais été vraiment question de math-rock dans Musique Journal et c’est aujourd’hui Monplaisir qui va ouvrir ce bal pas facile à danser en nous parlant du premier et tournoyant album sans titre de Tera Melos, groupe majeur de cette scène, dont le line-up a beaucoup bougé depuis ses débuts en 2005.

Colonialisme, casino et merengue : bienvenue chez Ansonia

On passe les portes d’un casino caribéen de la fin des années 1950, pour y écouter deux productions du label new-yorkais Ansonia, forcément marquées par le capitalisme sauvage et le racisme éhonté qui définissaient les lieux à l’époque (et qui n’ont pas exactement disparu aujourd’hui).

Musique Journal - Colonialisme, casino et merengue : bienvenue chez Ansonia
×
Il vous reste article(s) gratuit(s). Abonnez-vous pour continuer à nous lire et nous soutenir.