Je repense souvent à la chanson « On the Beach » de Neil Young, dont mes nombreux stans vous diront qu’elle a fait l’objet d’un de mes premiers articles pour Musique Journal, voici bientôt quatre ans déjà. Je pense à la mélancolie que sur cette plage (oui) la musique et le verbe corrélé déclenchent chez moi, et ce, notamment parce que je travaille ces temps-ci sur un morceau faisant intervenir une traduction toute personnelle de ses paroles. Parce que je les ai entendues, lues et chantées, en anglais et en français, que je me les suis appropriées, je me rends compte de leur actualité, de ce qu’elles me racontent du présent depuis 1974, dans une prescience plus vibrationnelle que factuelle. Les vers des deux premiers couplets surtout me saisissent :
Le monde tourne,
j’espère qu’il ne fait pas demi-tour.
Le monde tourne,
j’espère qu’il ne fait pas demi-tour.
Toutes mes photos tombent
Du mur où je les avais accrochées hier.
Le monde tourne,
j’espère qu’il ne fait pas demi-tour.
J’ai besoin d’une foule de gens,
mais je ne peux pas les affronter au jour le jour.
J’ai besoin d’une foule de gens,
mais je ne peux pas les affronter au jour le jour.
Même si mes problèmes sont insignifiants,
cela ne les fait pas disparaître.
J’ai besoin d’une foule de gens,
je ne peux pas les affronter au jour le jour.
Mais je ne vais pas vous réécrire l’article de 2022. Si j’ai repensé à « On the Beach » dernièrement, c’est aussi parce que j’ai écouté un disque pourtant dénué de voix et de paroles, me mettant dans un état émotionnel étonnamment proche de ce morceau.
Sleep England est un album de guitare. Je pense sincèrement que cette unique phrase pourrait se substituer à un article plus élaboré, tant ce LP de Michael Cashmore est limpide et pur dans tous ses aspects. Mais je m’abstiendrai, déjà parce que Musique Journal est une maison respectable, et surtout parce que ce genre de move ne se tente qu’au bac de philo. Commençons donc par nous intéresser à Michael Cashmore, acteur important du milieu post-industriel anglais, bien à l’aise dans le courant magie, folklore et transcendance de l’histoire (il a évidemment été membre du Temple Ov Psychick Youth gloubliboulga acidulé de Genesis P-Orridge).
Seul membre de Nature and Organisation, contributeur assidu de Current 93, il a collaboré avec pas mal des gens lié·es à cette dernière entité mais aussi avec ANONHI, Marc Almond ou Bill Faye ; on le retrouve aussi occasionnellement crédité chez Fire + Ice, Death in June ou Nurse with Wound. Un musicien au curriculum plutôt impressionnant mais relativement discret en somme, dont la production entière oscille entre néofolk, romantisme classique et saleté industrielle, toujours marquée par une grandiloquence à la fois tragique et ridicule.
De la musique de toubab d’un autre siècle aux fréquentations carrément questionnables, pourquoi pas mais un peu la flemme quand même, bien que l’on trouve quelques belles choses dans ce corpus. Seulement, le disque qui m’intéresse aujourd’hui se situe dans une catégorie autre : entièrement instrumental, vierge de toute voix emphatique de poète maudit venant parasiter la beauté des arpèges, il est baigné d’une lumière extraordinaire. C’est presque trop de beauté : si la mélancolie d’ « On the Beach » est pluvieuse et saline, celle de Sleep England est strictement pastorale. Et pour une fois, l’utilisation du terme n’est pas usurpée tant le cosme harmonique et les mélodies semblent toutes nous ramener à la campagne anglaise comme icône, halte idéelle et bucolique gorgée de rosée, saturée d’un vert impossible.
L’endroit se caractérise par une antériorité irréductible, si ce n’est une atemporalité ; il est la substance amalgamée d’une Angleterre endormie, rêvée, qui se rêve également. L’album s’appréhende comme un songe : les morceaux dialoguent, coulent d’une même source dont le flot s’altère parfois, se gorge de l’eau tombant du ciel sans jamais vraiment déborder. Qu’importe de venir les décortiquer tant l’expérience tient aussi dans l’écoute des treize titres à la suite. On croit au crépuscule parfois (la triade introductive et notamment « I Killed Dusk »), mais celui-ci ne peut s’installer. Les chemins harmoniques sont faussement archétypaux, jamais figés ; le guitariste dessine un paysage plein de bosses, de plaines, de bosquets et de renforts. Il fait dialoguer ses guitares (avec une basse, agrémentée de pédales), multiplie les voix et érige un édifice à la beauté larmoyante. Les spectres de Maurice Deebank, de Johnny Marr et de Vini Reilly sont partout.
Sleep England rutile et éblouit, habite la splendeur (« If We Knew Silence ») ; en lui, une multitude d’incarnations de la pop anglaise convergent sans jamais se rendre absolument identifiables, se transfigurent en autre chose (« Keepsake »). Lentement, à la suite du musicien, nous arpentons la lande, faisons des pauses dans les virages ; nos émotions suivent ces mêmes courbes, s’infléchissent momentanément, avec finesse. Se trouver guidé·es dans le familier pour s’y perdre sans peur, d’aller assuré·es et fébriles à la fois, jamais vraiment sûr·es de ce qui se fait entendre : voilà ce qui me tient à l’écoute.