Quotidien de recommandation musicale

Les Pooh Sticks connaissaient quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait Alan McGee

THE POOH STICKS Une playlist de Renaud Sachet
YouTube, 1991-1993
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Musique Journal -   Les Pooh Sticks connaissaient quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait Alan McGee
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Des Pooh Sticks, ce groupe issu des profondeurs galloises de l’indépendance de la fin des années 80 et du début des années 90, on pourrait se contenter de ne retenir que les débuts tapageurs, annonciateurs de ce qu’on appelle désormais le “trollisme” : à une époque où la timidité était de mise dans les rangs des groupes à guitares, où le vêtement se portait plutôt bleu marine et noir, les Pooh Sticks débarquaient en braillant, vêtus de couleurs criardes, et secouaient le cocotier avec des 45 tours un peu bâclés qui sonnaient mal (même pour les amateurs de noisy pop), aux titres en forme de provocation (« Orgasm ») ou de slogans-blagues (« I know someone who knows someone who knows Alan McGee », qui faisait donc allusion au patron du label Creation). À la réécriture de l’histoire, il est difficile de distinguer ce qui tenait de la moquerie, du second degré, de ce qui tenait du désespoir : dans le milieu ultra concurrentiel de l’indie-pop, à l’époque encore régi par le New Musical Express et Melody Maker, le groupe savait qu’il disposait de très peu de chances de se faire remarquer sur son unique talent. Vu la suite, on peut aussi émettre une autre hypothèse : le monde « indé » (comme on dit chez nous) était de fait trop étroit pour les Pooh Sticks et pour leur tête pensante, Hue, grand échalas blond vénitien qui réunissait autour de lui des bras cassés, des ami.e.s imaginaires (Trudi, son alter ego féminin), des transfuges bien réels d’autres groupes, notamment la voix immaculée d’Amelia Fletcher (Heavenly, Sarah Records) et surtout une armée de fantômes mélodistes, puisés dans sa collection de disques qu’on imagine énorme.

Les Pooh Sticks, c’était ça : derrière cette appellation régressive ambivalente, se cachait un fantasme de pop à énigme. Peu importe si le groupe était formé de jeunes gens spontanément réunis autour d’une idée folle, ou s’il n’était rien d’autre qu’un boys band diligenté par leur label, Fierce. Peu importe s’ils ont enregistré à Los Angeles dans des studios mythiques avec des requins californiens, ou dans une arrière-boutique, au Pays-Bas, avec un groupe de reprises des Beatles. Peu importe si la pochette de Great White Wonder était illustrée par une main prestigieuse des studios Hanna Barbera ou s’il s’agissait de l’œuvre d’un habile faussaire flamand. Peu importe tout cela car les deux disques majeurs du groupe, Great White Wonder et Million Seller, sortis en 1991 et 1992, sont de vraies boîtes à bijoux. Des bijoux un peu tocs, mais d’une grande générosité mélodique : on a des ballades crève-cœur (“When Sunny Gets Blue”, “Million Seller”), des rocks énormes voire too much (“I’m In You”), des chansons pop absolues (“Who Loves You”, “Baby Wanna Go Round With Me”), des tubes d’un autre monde (“Desperado”), des hymnes racoleurs imparables (“Young People”)… Les deux albums s’écoutent d’une traite, comme dans un manège : défilent alors des paysages qui se superposent, se distendent, ceux des années 60 et des années 70, dans un appétit post-moderne gargantuesque pour de si petits disques.

Les paroles sont empruntées, les mélodies volées, les breaks dérobés, les détails chourés à des œuvres installées (elles sont citées dans les longues notes de pochette de Great White Wonder qui révèlent le larcin, les gamins étant trop fiers de leur pillage en règle) : Dylan, Love, les Runaways, Procol Harum, les Four Seasons, les Beach Boys, Meatloaf… C’est le dictionnaire du rock de Michka Assayas. Et pourtant, s’ils étaient contemporains de Denim dans le recyclage, sans le côté doloriste de Lawrence et de son bric-à-brac britannique 70, ou qu’ils pouvaient préfigurer les mondes antiques des Lemon Twigs, sans la maestria virtuose des frères D’Addario, ces deux albums gardent une fraîcheur absolue au fil du temps. Ils ne vieillissent jamais, malgré leur origine crapuleuse : chaque été, ils ressortent de leurs boîtes pour endiabler les nuits chaudes entre amis – ils s’apprennent vite par cœur, on peut les chanter à tue-tête – ou passées devant la glace, torse nu, avec une raquette de tennis ou une canette de soda en guise de guitare et de micro. Deux purs objets de pop impure. 

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