Est-ce que TikTok peut vous transformer en marxiste ? C’est la question très sérieuse que se pose le·a journaliste Kieran Press-Reynolds dans le dernier-né d’une série d’articles pour Pitchfork où iel analyse les cultures brainrot. En deux mots, le brainrot, c’est la sensation qui vous saisit quand vous scrollez indéfiniment et que le trop-plein d’informations qui passe devant vos yeux se met à frire votre cerveau. La fatigue trouble votre vue, et votre lien avec la réalité se dissipe. Des mondes et des concepts disparates se retrouvent fondus ensemble, et l’absurde prend le pas sur la raison. Puis, d’un coup, vous vous rendez compte que cela fait deux heures que vous dissociez en ricanant devant des mèmes surréalistes. Pas seulement une sensation physique, le brainrot est devenu un champ culturel à part entière, avec des tendances, des codes, et des thématiques récurrentes.
Dans ses articles, Kieran Press-Reynolds explore les courants esthétiques dans l’« AI Slop » – c’est le terme employé pour parler des créations dégoulinantes d’IA – et les manifestations d’idéologie politique dans la culture brainrot. En particulier, il passe en revue les néonazis qui rêvent de Make Europe Great Again et se penche sur les créations des zoomers de la gauche radicale terminally online, obsédés par la révolution communiste. L’aspect post-ironique de ces vidéos saturées de références est inexplicable à un humain né avant 2005, et c’est justement ce qui leur permet d’introduire des idées et des écrits complexes à une audience jeune et encore en formation critique. Un des adolescents interviewés pour ce papier raconte que cette scène artistique l’a poussé à lire L’État et la Révolution de Lénine et Le Manifeste du Parti communiste d’Engels et Marx.
J’ai retrouvé cette manière de réactualiser des questions politiques en les brainrotant dans les textes de Krim2Gwer, avatar apparue à la fin de l’année 2025 sur SoundCloud, représentée par une anime girl accro à la Vody. Depuis, Krim2Gwer a migré vers les plateformes d’écoute mainstream où ses titres totalisent désormais des millions d’écoutes. Sa renommée s’est aussi construite via des vidéos verticales lachées sur TikTok et Instagram. Pour la promo de son morceau « Lénine », elle partage sur Instagram une vidéo où elle se met en scène au siège du Parti Communiste Français avec ses copines, ou en brandissant le drapeau à la faucille et au marteau. On y voit aussi un avatar de Lénine en train de saccager une voiture lors d’une manif, de tirer vers le ciel avec un fusil d’assaut, ou de faire une choré TikTok. En description se trouve une phrase, censée évoquer une conversation avec une IA : « Krim2 demanda : « Que faire ? » La voix lui répondit de lire Lénine ».
Si vous n’avez pas le courage de vous lancer dans la lecture de grands ouvrages de théorie politique, Krim2Gwer en extrait l’essence pour vous. Quand elle chante « Y’a pas de girls girls quand elles nettoient ton sol », Krim2 avance qu’on peut pas être une « girl’s girl », soit une femme qui soutient les autres femmes, en jouissant de l’exploitation des corps des femmes qui accomplissent des tâches ménagères à notre place. Reconnaissez que sa manière de parler de lutte des classes et de violence sociale est catchy. Ajoutez à cela les visuels qu’elle décharge sur TikTok et Instagram, où elle se met en scène en train de mettre une droite à Jordan Bardella, ou de faire un doigt à Valérie Pécresse, et vous avez tout ce qui compose le succès de Krim2Gwer.
Ses reels épousent à 100 % les codes de l’humour de zoomer de gauche, tendance zinzinsoumis ou extrême-gauche. Elle vanne les doudounes sans manches, ces hommes-sandwich de la start-up nation, mobilise des créateurs de contenu cultes de l’Internet français (Matthieu Sommet, Feldup, Regelegorilla), se fout de la gueule du couple Kirk et monte des edits autour de Jean-Luc Mélenchon. Comme le vieux, Krim2Gwer hait les nazis. Elle rêve de les shooter depuis un hélico, de leur péter la bouche, mais aussi de « niquer la ICE comme Ice Spice » ou de « nique[r] un faf comme Porco Rosso ». Ses textes ressemblent à ce qu’écrirait une IA entraînée en regardant des streamers de gauche radicale sur Twitch. Ils sont turbo-directs, ne tremblent pas des genoux quand il faut insulter l’extrême-droite, ou souhaiter la mort des fascistes – « Quatre coups de couteau dans le faf / j’étais fatiguée, j’en aurais bien mis quatre de plus / Krim2Gwer aime voir le faf qui court / mais il préfère le faf qui meurt ».
Une analyse plus approfondie permet de comprendre que, comme la « Lofi Girl », Krim2 est lyonnaise. Elle a des souvenirs d’enfance à la Part-Dieu, déteste les Bad Gones — les ultras de l’Olympique Lyonnais connus pour leurs liens avec l’extrême-droite — et pisse sur Jean-Michel Aulas, ex-président de l’OL, qui était en lice pour la mairie de Lyon. Il est en revanche compliqué d’en savoir plus sur la ou les marionnettistes qui contrôlent Krim2. Malgré tout, il est évident qu’elle·s est/sont branchée·s rap français. Pour ses visuels, Krim2 calque des pochettes d’albums cultes des années 2010 de PNL à Aya Nakamura, ou le clip de « Zoo » de Kaaris. Ses textes font référence à Ashe22, le Lyonnais du crew Lyonzon, et elle interpole « Honey » de Zola dans « Girls_Girls ». Tous ces clins d’œil sont trop précis pour être hasardeux.
Pourtant, l’esthétique sonore de Krim2Gwer – fabriquée avec l’IA Suno – puise plutôt dans l’hyperpop (« BONBONNE »), avec des manifestations pop-rock (« Girls_Girls »), des fragments de jersey club (« LOLA »), du dembow (« RATATA »), et se projette dans une dizaine d’autres directions. Cette manière de fusionner des genres hétéroclites sans prêter allégeance à une recette fixe, et s’y tenir, est typique de la scène rap électronique française des six dernières années, que les médias ont baptisée « digicore ». Krim2Gwer en reprend même certains schémas cultes, comme le fait de faire bégayer artificiellement sa voix grâce à un stutter effect. Elle est donc une héritière d’Amne, wasting shit, Abel31 ou Snorunt, des avatars des années 2020 qui ont poussé une partie du rap français vers une esthétique post-humaniste et cyberpunk, déjà initiée par Laylow sur Trinity. L’autre grande influence de Krim2, c’est la pop girly des années 2000, avec une tendance baby rockers : des guitares crâneuses, des breaks nerveux, soit un rendu parfait pour l’opening d’un anime sur des lycéennes qui montent un groupe de rock.
Plus encore, ses productions explosives rappellent les jours insouciants où les enfants du tournant du millénaire s’imaginaient aller clubber à Ibiza au son de « Sexy Bitch » de David Guetta ou danser le shuffle sur « Party Rock Anthem ». On songe aussi à la puissance hyperémotionnelle des dernières sorties de notinbed, en particulier son EP worldisastercompilation.1 où l’on dirait qu’il veut nous fournir de quoi dépenser le plus d’énergie possible en un temps record, comme s’il fallait ressentir un maximum d’émotions avant la fin du monde. Cette angoisse du spectre de l’effondrement de la société et de la montée du fascisme est palpable en toile de fond des morceaux de Krim2. Son ton sardonique et très rentre-dedans trahit à mon avis un quotidien de doomscrolleuse. D’ailleurs la tenue de ce petit personnage mignon est celle d’une doomeuse qui quitte rarement sa chambre, effrite machinalement du tamien, et cache sa tête dans un hoodie noir lors de ses rares sorties. Ce doom, on le ressent aussi dans les moments où Krim2Gwer nous invite à rentrer dans les recoins les plus intimes de sa vie, pour aborder le deuil sur « je dépose une fleur » ou la violence intrafamiliale dans « Girls_Girls ».
Au départ, je recevais Krim2Gwer comme une nouvelle tentative de manufacturer une popstar à la Hatsune Miku ou comme QT, l’icône pop plus sucrée qu’une boisson énergisante, fabriquée voici une dizaine d’années par A. G. Cook, Sophie et Hannah Diamond. Bref, Krim2 aurait pu être tout simplement un bon coup marketing. Cependant, ses mots trop bien choisis pour être produits par un prompt d’IA générative m’ont fait réaliser que l’intelligence artificielle au service de la musique offrait des possibilités inattendues de libération de parole. Elle permet à des personnes pas forcément prêtes à aborder publiquement, en leur nom propre, des sujets qui remuent leurs tripes, de les sortir à travers un avatar. Il n’est pas impossible que des personnes s’en servent pour explorer une expression de genre différente de la leur, de la même manière que les softwares de modification de voix (Autotune ou autre) l’ont fait dans l’hyperpop. En ce sens, le projet Krim2Gwer, basé sur un outil encore plus facile à prendre en main que les logiciels de MAO, m’a donné l’espoir de voir des artistes d’un genre nouveau émerger. Peut-être que l’on mesurera leur qualité par la puissance de leurs textes et leur habilité à proposer des prompts innovants et à les tailler en pièces jusqu’à obtenir un résultat réellement satisfaisant.
Dans un entretien mené par les journalistes Chal Ravens et Tom Leah, le producteur Lil Internet, praticien de l’IA, nous donne des pistes de méthodes loin d’être inintéressantes pour réussir à éloigner la machine de ce qu’il appelle des « centres de gravité ». Ce qu’il réussit en effet à tirer de l’IA Udio est si complexe qu’il explique qu’on « ne pourrait pas deviner les prompts en écoutant simplement la musique. Il s’agissait surtout d’introduire du hasard, ou d’amener le modèle à sortir de ces “centres de gravité” vers lesquels ils ont tendance à être attirés. Quand cela arrive, on se retrouve dans un univers plus stéréotypé, ou avec un son plus conventionnel et générique. Si vous [demandez à Udio de créer] un “solo de batterie breakcore”, ce qui n’a pas réellement de sens, cela rendrait en fait la batterie complètement déchaînée, car le modèle tente de trianguler, dans un espace multidimensionnel, un batteur solo en live et du breakcore ». Lil Internet, qui qualifie sa musique de gencore, et la voit comme une possible suite au continuum hardcore de Simon Reynolds (le père de Kieran), propose aussi une liste de contraintes pour cadrer sa pratique :
- Toutes les vocalises Gencore doivent être des hallucinations forcées, produites par le modèle en mode « instrumental » (sous la forme d’une glossolalie explicitement inhumaine ou d’une langue phonétique primitive).
- Celui qui crée le Gencore ne doit pas pouvoir dire « cela ressemble à tel artiste ou à tel genre » (à l’exception du Gencore).
- Recréer un morceau de gencore à l’aide de moyens traditionnels (non génératifs) doit être ardu, très coûteux, voire tout simplement impossible.
En effet, on ne peut parler d’IA sans penser à tous les périls associés à son utilisation. Il y a le fait que ces outils sont fabriqués par des oligarques étasuniens et des gourous de la tech en sécession avec le reste de l’humanité. Le fait que chaque utilisation de l’IA contribue à les rendre plus puissants en validant le système qu’ils imposent et aggrave le désastre écologique que l’intelligence artificielle crée en dépensant de l’énergie. Il y a également, à l’endroit de la musique, l’inquiétude que des artistes soient remplacés par des persona dociles contrôlées par des majors, ou que les playlists des plateformes se garnissent de titres IA sans ayants droit. Pas surprenant donc que les artistes qui ont décidé malgré tout de s’en emparer réfléchissent à des bordures éthiques pour le faire.
Je peine à imaginer que la ou les personnes derrière Krim2Gwer, visiblement au fait des enjeux politiques de leur temps, ne soient pas conscientes de tout cela. Ainsi, je prends le projet Krim2Gwer comme un choix conscient d’aller sur le terrain de l’IA pour contrecarrer les productions slopesques de l’extrême droite, et d’utiliser le jargon et les autres techniques percutantes de l’Internet de gauche pour créer une mascotte antifasciste. Alors ne soyez pas surpris si vous entendez lors d’une manif une voix IA suraiguë sortir des enceintes d’un char. Reste à savoir si Krim2Gwer trouvera le moyen un jour d’apparaitre sur scène, et quel label sera le premier à lui proposer un contrat juteux.
PS : ça devait arriver, un faf a lancé un compte parodique appellé Krim2Guerre, fan de « Bardella-chan », de Radio Courtoisie, des podcasts de mascus, et qui rêve d’un drone pour abattre les wokes.