Quotidien de recommandation musicale

Les mémorables chansons d’un Toulousain ordinaire : louange de « Défense de mourir » de Bernard Demichelis

Bernard Demichelis Défense de Mourir
RCA, 1983
Bernard Demichelis Un Monde Lointain
Bernard Demichelis, 2022
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Musique Journal -   Les mémorables chansons d’un Toulousain ordinaire : louange de « Défense de mourir » de Bernard Demichelis
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Auteur-compositeur-interprète toulousain, Bernard Demichelis a connu le succès populaire dans les années 80 en sortant plusieurs tubes sur le label RCA : « Défense de mourir », « Joueur de guitare », ou encore « J’ai plus que l’été » qui sera numéro 1 au hit parade RMC en 1983. Le chanteur, alors encore barbu et chevelu, sera invité dans pas mal d’émissions radio ou télé, comme « Y’a de la chanson dans l’air », émission de Jean-Louis Foulquier (où il se produira aux côtés de Lucid Beausonge) sur Inter, ou « C’est encore mieux l’après-midi » présentée par Christophe Dechavanne sur Antenne 2, un programme dont le titre si prometteur m’avait envoûté quand j’étais petit – depuis, je suis devenu comme tout le monde, l’après-midi est le pire moment de ma journée. 

Contrairement à la plupart des artistes ici rassemblés sous le tag « France Parallèle », Demichelis est donc un garçon relativement bien enregistré dans les annales de notre variété/pop française, et si vous découvrez aujourd’hui son album Défense de mourir, vous ne serez pas désarçonné si vous aimez déjà les classiques FM français. Un son idiosyncratique (ça faisait longtemps que je l’avais pas sorti celui-ci dis-donc !), entre le rock tardif, goudronné d’un blues post-seventies dont j’ai déjà pas mal parlé, et la new-wave synthétique, avec une couleur franchou très Mobylette. Tout ça bien sûr dans le respect du patrimoine de la chanson hexagonale. Sa voix est celle d’un type ordinaire, ordinaire avec du talent et de l’intelligence bien sûr, mais disons qu’on capte de suite que sa singing voice ne diffère pas trop de sa speaking voice : Bernard vient du réel, il garde les pieds sur terre, on ne devine chez lui aucun personnage inventé, aucune performance frimeuse. Ça me plaît beaucoup parce qu’il n’y a rien de spécial à découvrir derrière, pas de mystère bidon, pas de coulisses, avec lui tout est là sous nos yeux, ça ment jamais.

Les chansons sont logiquement du même tonneau que la personnalité bien ancrée de Demichelis : des riffs et des nappes qui se mêlent (signées entre autres par Bernard Mazauric et Georges Baux, respectivement claviéristes de Gold et de Lavilliers), des motifs de piano ou des saxos presque AOR qui surplombent des arpèges de guitares quasi pop anglaise, et des lignes de chant qui tapent à peu près toujours dans le mille et restent longtemps dans la tête. Il y a dans sa façon de faire un geste qui rassure, comme un café bien chaud qu’on avale aux aurores dans la voiture, après un plein à la station Esso. On ne transgresse pas les limites du format, on prend même plaisir à rester dans les clous, à suivre une voie très tracée, c’est un sentiment qui fait du bien, et qui se perçoit avec une étrange clarté sur le charnel « Pour raison d’amour », hymne au cocooning prolo – une sorte de grève sans motif particulier, pas comme aujourd’hui, Macron démission ! – avec des chœurs au refrain. Un sentiment qui domine surtout le début de Défense de mourir et qui culmine à mon sens avec « Ça claque dans les murs », un rock qui donne envie de dépasser les 130 et de faire le fou sur la voie de gauche pour faire rire les gamins sur la banquette arrière, dont les paroles évoquent le quotidien des habitants de grands ensembles, et plus précisément les questions d’isolation phonique négligées par ces gros lâches d’architectes.

Dans la deuxième moitié du disque, Bernard Demichelis enrichit sa direction artistique de jolies nuances. En filigrane de la couche de variété rock vraiment typique du début des années 80, ses co-réalisateurs Jacques Cardona et François Porterie et lui réussissent à intégrer des influences moins évidentes, sans pour autant casser le feeling de simplicité et de proximité qui fait le charme du projet. Dans « Cœur transistorisé », la mélodie du couplet sonne par exemple comme un tube anglo-saxon 70, tout doux, tout fragile, assez McCartney, enveloppé dans des tissus analogiques, puis soudain le refrain arrive et cogne comme un hit 80 puissant mais désabusé, limite bande-son de gros film amerloque – on passe vraiment d’une décennie à l’autre en quelques mesures, ça claque !  

Plus loin, sur « Canoë-Kayak », les synthés en ouverture se font un peu plus, comment dire, autarciques ? Pour être plus exact je dirais qu’il y a le même son façon goutte d’eau qu’on entend dans le fameux « Rain Dance » de Herbie Hancock sur Sextant (un son en l’occurrence créé par un appareil spécial et joué par personne, comme l’explique Pat Gleeson sur le forum Gearspace – merci à Lucien, mon documentaliste, pour cette recherche matos), plus d’autres sons plus new-age de chimes et d’autres trucs que je ne saurais bien décrire mais qui me parlent à fond, en tout cas ça doit être la plage que j’ai le plus écoutée. 

« Le poisson sans étoile » arpente quant à lui un terrain empreint d’héroïsme et d’épopée, ses paroles (à mon sens les meilleures de tout le disque) évoquent la destruction de l’écosystème aquatique (« Y a des arbres qui poussent au fond des océans », « Y a pas de musique dans un cercueil »), tandis que résonnent des cris de baleine et des batteries traitées, pas loin du dub pour l’effet sous-marin, ainsi qu’une mélodie dont je me suis surpris à l’avoir en tête quelques jours plus tard, mais sans y associer des textes en français, j’aurais plutôt parié sur un obscur morceau britannique de la même époque.

Il y a aussi une chanson aux textes voyageurs et (un peu naïvement) tiers-mondistes comme il en sortait pas mal durant cette décennie 80, qui s’appelle « Maroc, Maroc » et qui musicalement est sans doute la plus ambitieuse du disque, il y a des breaks, des derboukas, des parties parlées-chantées, c’est superbe ! L’inspiration de Bernard Demichelis se déploie ici dans toute son amplitude, rappelant certaines compos tout aussi épiques de Lavilliers, comme le classique « Night Bird » et sa construction en plusieurs mouvements. 

Au-delà de ces considérations spécifiques, Défense de mourir est en tout cas, quarante ans après sa sortie, ce qu’on appelle un album solide, increvable comme une Toyota. Pas cher, rapide et dans la moyenne, pour citer le film Coupez ! de Michel Hazanavicius que j’ai vu hier (et que je ne m’attendais pas à autant aimer), il illustre une approche populaire sinon prolétaire de la musique française de cette époque, pas du tout arty mais pas non plus commerciale, avec une fantaisie et une liberté d’écriture qu’on ne rencontre plus trop aujourd’hui sur les disques de majors.

En 1985, Demichelis sort un second LP chez RCA, Joueur de guitare, qui n’est pas dispo en intégralité sur les plateformes (juste sous la forme d’un EP trois titres), puis au terme de son contrat avec le label en 1987 il revient à sa vie d’avant, où il exerce les métiers de prof d’EPS et d’entraîneur de foot. Sa fiche wiki nous dit qu’en 2006, il publie d’ailleurs un concept-album autour du foot, Interception, puis dans les années 2010 et 2020 il se fait de nouveau très productif dans son home-studio.

Je recommande en particulier Un monde lointain, un projet qui part dans différentes directions, notamment vers un groove soft très bien foutu, comme sur « Méditer », « Comme ces hommes », « Résistant » ou « Je te cherche partout », j’adore le petit côté crooner de piano bar. J’aime aussi vachement « Une saison en mer », ballade qui de fait évoque le maritime, les flots, l’air salé, avec un refrain beau et triste, comme l’horizon, le temps qui passe et la vie qui défile, aube après aube. J’apprécie beaucoup le fait que Bernard n’essaie pas trop de sonner à la mode et reste sur ses appuis 80/90, avec un son malgré tout très propre. Deux autres albums sont sortis ces dernières années, La musique est l’âme de la terre en 2019 et Nouer les revolvers en 2022, qui rejoignent les préoccupations pacifistes et écologistes du chanteur, aujourd’hui âgé de 76 ans. J’ai pu lui parler par mail et il m’a informé que cette année, il allait faire en sorte de rééditer Défense de mourir pour en célébrer le quarantième anniversaire. On attend donc ça et d’ici là, on ira réécouter cet album dont l’absence de prétention est précisément la marque d’une grande noblesse d’âme. Merci Bernard !

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