Je découvre Domingo Cruz comme de plus en plus de choses en 2026, c’est-à-dire en scrollant machinalement sur Instagram. À la différence de l’Île de la Skibidi Tentafruit et des autres bizarreries proposées dans ma for you page, Domingo Cruz n’est pas un produit de la culture brainrot. Pourtant, il y a dans l’agencement de ses textes une façon d’alterner plaisir et doom pas si éloignée de l’expérience du scrolleur lobotomisé. Sur « Precious », son dernier titre en date, il déroule « Marathon, j’ai des points de côté / La bitch, elle s’est abonnée / Je courais autour de la table / Pour éviter les coups de ceinture du daron ». En deux phases, on passe du quart d’heure de gloire au trauma dump, un peu comme quand tu es au max en boîte de nuit et qu’un souvenir douloureux te saute à la gorge. Je crois que c’est parce qu’il écrit depuis cet endroit-là qu’il me parle autant.
Plus qu’une forme de zapping, son écriture est celle du stream of consciousness, il laisse couler tout ce qui lui passe par la tête. Dans une story postée sur Instagram, Cruz reconnaît par ailleurs que son single « Le même en pire » est influencé par la Rx Mob, le collectif de Rochester (dans l’État de New York) qui compte dans ses rangs Rx Papi et RXK Nephew, deux autres adeptes du flux de conscience. Dans « Le même en pire », Domingo Cruz rappe à la manière de Neph et donne accès à la multitude des pensées qui le traversent. Certaines sont enjouées : « J’ai kiffé ma jeunesse, j’ai fait plein de chaînes YouTube », d’autres sont à se gratter la tête : « J’ai pas compris pourquoi les gens ont dévalisé l’PQ. » Il n’y a pas vraiment de filtre ou de hiérarchie entre les phrases – qu’elles contiennent une information sur un moment décisif de sa vie ou un simple trait d’esprit, elles seront débitées à pleins poumons.
Enchaînement de cris plus ou moins déchirants, « Le même en pire » s’ouvre au plus bas « C’était dur d’retenir mes larmes à l’enterrement / Mais j’étais obligé j’avais un texte à lire », et ne remonte jamais vraiment à la surface. Même quand il fait ricaner, Domingo Cruz s’adresse à nous depuis le fond du trou, en hurlant pour qu’on puisse l’entendre. Cette manière de crier chaque line a deux effets : elle place au même niveau d’intensité le propos et l’interprétation, et elle nous donne immédiatement le sentiment qu’il nous écrit depuis l’intime, à fleur de peau. Cela installe aussi une atmosphère hors-cadre un poil désarçonnante, comme quand TH avait ouvert sa mixtape E-Trap en vociférant sur « À PANAME C’EST LA COURSE ». Comme TH, Cruz prend par moments un air de chroniqueur de la dégradation du monde, et ça lui va plutôt bien. « Les jeunes finissent comme des légumes à cause du protoxyde. »
Son clip tourné en hiver complète bien le tableau. Presque goofy, Domingo Cruz aurafarme dans une allée blanchie par la neige, tape des swag poses de rappeur qui sait que les images sont éternelles, avant de disparaître dans un fondu au blanc. Il a les mains dans les poches, des LVSK8 à 1100€ aux pieds, et des écouteurs filaires comme en 2015 (en retour de hype chez les gens très au courant). Difficile de dire s’il est en retard ou pile à l’heure. Après avoir écouté « Le même en pire », je suis parti éplucher son catalogue sur SoundCloud et j’ai été surpris de découvrir qu’il en était le seul morceau réellement Rxmobien.
Avant celui-ci, Domingo Cruz a tenté beaucoup de choses. Ses premiers coups d’essais sur SoundCloud datent de 2021. À ce moment-là, il se la jouait poptimiste en tordant « Right Round » de Flo Rida et Ke$ha (sur « SPIN! »). Cruz compte également des singles proches du digicore dans sa discographie, des essais trap-R&B pas loin d’Hamza et des prods pluggisantes, un passage obligé pour les rappeurs SoundCloud des années 2020. Il a même posé sur « Children » de Robert Miles, lors d’un live sur Instagram avec le producteur Dries Borman. Le morceau n’est jamais sorti. En vérité, je pense que, comme beaucoup de monde, Domingo Cruz s’est servi de SoundCloud comme de la salle du temps de Dragon Ball Z, où l’on s’enferme et l’on ne sort pas avant d’avoir trouvé la bonne formule. Sa niche. Le truc qui lui permet de sortir ses tripes et d’apporter du neuf au rap français. En poursuivant mon enquête jusqu’au photos où Domingo Cruz est taggué sur Instagram, je me rends compte qu’il n’est pas un rappeur isolé, mais fait partie d’un réseau d’artistes dont je peine à vraiment identifier les contours, mais qui viennent tous de Clermont-Ferrand, ou y ont vécu.
C’est sa proximité avec le collectif clermontois Arch, maître des remixes digicore de rap français regroupés dans la série Arch Tape, qui m’a mis sur la piste. Domingo Cruz est monté sur scène lors de leurs premières soirées ARCH n Friends en 2022, et les instrumentaux de ses sorties initiales sont signés Duno ou zzz9, deux producteurs affiliés à Arch. Cruz revient pour la deuxième ARCH n Friends en 2024, équipé de lunettes noires et d’un T-shirt « L**** ME IM UNFAMOUS ». À ce moment-là sa D.A. est portée sur le turn-up, en accord avec son drip très swag. Le fabuleux « LAO », produit par Anyo, me semble bien représenter ce pan frimeur-fêtard de son œuvre.
Également produit par Anyo, « Le même en pire » n’est pas une totale réinvention de sa persona, au contraire : on retrouve le même mec très au courant des codes de la mode (je vous rappelle qu’il porte systématiquement des baskets de skate Louis Vuitton dans ses derniers clips), mais dans une période de spirale de la lose. Un bon gros down. C’est l’épisode dépressivo-combatif du jeune finesseur, qui n’a que la cabine de studio comme confessionnal où expier ses peines. Il est en quelque sorte le jumeau maléfique du rappeur #swag classique, qui préfère des mises en scènes au plus proche du réel, errance et déprime incluse, que des clips de flexeur auxquels on ne croit pas vraiment.
On peut déjà écouter sur son feed un extrait de sa prochaine sortie, dont la prod aurait bien pu figurer dans un album de Che, d’OsamaSon, ou d’un autre descendant du rage rap de Playboi Carti. Rassurez-vous, j’ai l’impression qu’il est toujours le même, en mieux.