Milt Jackson envoie littéralement ses meilleures vibes à Sylvie Verheyde et Philippe Sarde

Milt Jackson & Strings Feelings
Pablo, 1976
Ron Carter, Terry Clarke, Larry Coryell, Herbie Hancock, Modern Jazz Quartet, Philippe Sarde, Wayne Shorter, Toots Thielemans, Tony Williams Bandes Originales Des Films De Sylvie Verheyde
EmArcy, 2000
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Musique Journal -   Milt Jackson envoie littéralement ses meilleures vibes à Sylvie Verheyde et Philippe Sarde
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Pendant ma prime jeunesse, alors que ma collection de vinyles était plutôt maigre et mon appareil de lecture un simple électrophone sûrement acheté avec des anciens francs, l’item le plus sexy de ma possession était un disque de Milt Jackson notamment accompagné d’une section de cordes luxuriante, sorti en 1976. J’ai écouté Feelings dans toutes les configurations possibles, sans jamais que sa magie un peu criarde ne s’émousse. Je m’en délecte encore souvent, avec moins de régularité qu’il y a quelques temps, peut-être. Il n’y a pas mille façons de le dire : cet album est un cruor d’érotisme pur ; une efflorescence faste, presque vulgaire dans son onctuosité.

Tout coule avec souplesse ; sa consensualité, presque dramatique, qui aurait dû me rebuter, agit comme un charme, me saisit sur un mode peut-être plus mineur que celui de la prise sans appel. De la soupe, diront certain·es : eh bien peut-être oui, mais avec une générosité belle et indéniable, et cuisinée avec maestria – pour creuser le filon, cf. cette oeuvre, ou alors celle-ci déjà évoquée et nous rappelant par ailleurs que les albums with strings ne sont pas, mais alors pas du tout des choses exceptionnelles. Et pour toutes ces qualités parfois un peu contradictoires, sans avoir pu le mettre en mots jusqu’à aujourd’hui, je reconnais cet album comme important dans la construction de mon écoute.

Feelings met en place une ambiance s’outrepassant, sublimant sa propre fonction de musique d’ameublement chic, qu’on pourrait résumer comme : enrober, épouser et idylliquement, disparaître. Mais cette musique ne meuble pas, elle est bien là et se donne à l’écoute en tant qu’ambiance, justement. Tissant sa vibe de cocktail le plus smooth du XXe siècle à partir de sa matière elle-même, sans l’ajout d’éléments contextuels, l’album déploie quelque chose d’étrangement évident, à l’image de ce champ flou de la sensation et du ressenti que son titre convoque. La sobriété élégante et paradoxale du groupe, l’inspiration et la dextérité de ce vibraphoniste mythique (pour vous donner une idée, juste sur la première décennie de sa carrière aurale qui démarre en 1951, il sort des albums avec Theolonius Monk, Miles Davis, Dizzy Gillespie, Coleman Hawkins, Ray Charles ou John Coltrane, sans parler des trucs avec le Modern Jazz Quartet), la chaleur des arrangements de Jimmy Jones et de la production, la justesse des prises : comme dans un rêve, le son semble littéralement parler de lui-même.

Pour moi, au centre de Feelings se trouve « Moody Blue », la plus belle incarnation de son esprit. Ce morceau me fait quelque chose, il me mouvemente, met en branle, intrique des émotions de la plus belle des manières ; je n’arrive pas à exactement le décoder, et j’adore ça.

Et il se trouve que j’ai retrouvé il y a peu cette sensation, sur un album où joue Milt en compagnie de ses collègues du Modern Jazz Quartet, où l’on retrouve aussi Ron Carter et pas mal d’autres pointures. Un album ou plutôt une anthologie, dédiée aux bandes originales composées par Philippe Sarde pour les films de Sylvie Verheyde (sobrement et très logiquement nommé intitulé Bandes Originales Des Films De Sylvie Verheyde, réalisatrice qui a l’époque n’avait sorti que deux long métrages) et qui s’intègre à une série plus vaste consacrée aux travaux du fameux scoriste français, entre autres pour Tavernier, Lautner, ou Sautet.

Avant de continuer, il me semble important de poser que cette anthologie (éditée par une filiale d’Universal) est un bordel innommable niveau crédits, ce qui m’agace profondément, sans rien enlever à la qualité de la musique hein, mais QUAND MÊME. Déjà, le titre : à aucun moment Milt Jackson ne joue en trio avec John Lewis et Ron Carter (c’est Milt et John ensemble pour « Princesses », Ron Carter solo pour « Un Frère »), ce qui est je trouve une annonce à deux doigts de la publicité mensongère. Connie Kay et Percy Hearth ne sont carrément pas mentionnés, il faut croire que la batterie et la contrebasse c’est pour les marioles. Révoltant ! On est censé se retrouver sur un album consacré aux films de Sylvie Verheyde, mais voilà que le truc se clôture sans sommation par deux morceaux (magnifiques, mais je reste courroucé) issus d’un film de Pierre Granier-Deferre (L’Homme aux yeux d’argent, 1985), sur lesquels interviennent Herbie Hancock, Terry Clarke, Wayne Shorter, Larry Coryell, Toots Thielemans, Ron Carter et Tony Williams. Mais de qui se moque-t-on, franchement ? Et la cohérence des corpus alors ?

Bon. Tout ça mais cela n’empêche, ces pastilles volatiles sorties en 2000 – et enregistrées/éditées dieu sait quand, Connie Kay qui apparaît sur la BO de Princesses, un film sorti en 2000 lui aussi, est mort en 1994… wtf –, soit un an après la mort de Jackson, portées par la grâce de mavericks au sommet, sont sans surprise belles à pleurer des rivières (pures et sans cynisme, pas comme celles de Justin). Si Feelings se trouve porté par une densité parfois pompière, ces Bandes Originales sont définitivement plus aérées, émotionnellement plus diverses et fines, aussi. C’est le même feeling, si je puis me permettre, mais en réduction : il y a de l’espace pour chacun des instruments mais aussi dans le récit compositionnel, ici décorrélé des images, composition à l’image dont je ne crois pas qu’il soit utile de préciser que Sarde est un maître absolu. Mais là où ce pot-pourri mal branlé (désolé, le cortisol est toujours pas redescendu) touche dans le mille, c’est dans sa façon de nous présenter les morceaux sans trop suivre la logique filmographique, qui est aussi celle des effectifs, notamment pour les deux films de Sylvie Verheyde ; cet entremêlement construit une trame propre au disque qui, pour celleux qui n’a pas vu ces films (comme moi), est carrément valide.

L’art du Modern Jazz Quartet peut sembler désuet aujourd’hui, mais sa justesse reste spectaculaire et inégalée – par exemple : la manière dont Connie Kay, qui n’apparaît que sur l’inaugural « Princesses », fait entrer puis durer les cymbales, les garde suspendues dans l’éther en forçant juste ce qu’il faut –, notamment dans ce contexte où le groupe se trouve souvent fragmenté. Les orchestrations de Sarde (pour se rendre compte de la puissance du maître : « Suite Princesses ») viennent encore magnifier cela, composant avec le groupe des écosystèmes bucoliques et swinguants (« Sophie »), mélodrames étrangement allègres (« Demi Sœur ») où mille émotions passent.

À cette force d’un ensemble dont les membres se connaissent parfaitement, les dérives déliées de Ron Carter à la contrebasse (et au piccolo sur « Grand Frère »), toujours soutenues par des cordes magnifiques et solennelles, répondent, tout aussi parfaitement. C’est un drame complexe qui nous est conté, secret peut-être, assurément enraciné dans l’intime, comme les titres des morceaux le laissent deviner.

Et puis il y a cette clôture un peu moins 4K que ce qui précède, sans Milt Jackson ni Modern Jazz Quartet mais avec Ron Carter toujours, une suite, « Silver Eyes » avec deux parties juste antinomiques mais également merveilleuses. La première est toute ancrée dans le canon sardien, déroulant un spleen printanier et larmoyant – mention spéciale pour Toots Thielemans, magistral à la gratte et à l’harmonica en ponctuation, et puis entendre Herbie Hancock se la donner dans la romance au cœur des années 1980, ça n’a pas de prix ! Et cela éclot ensuite d’une manière pas du tout prévisible en une jam GROOVY qui se donne sans manières, solide et dure. L’aura de Sarde flotte toujours, mais l’ambiance a radicalement changé : Tony Williams tient l’histoire sans dévier (chose rare), Herbie rend sensible le canevas des riffs à son solo, les tutti de Clarke, Coryell et Shorter sont monstrueux. Même Ron Carter sonne fusion, c’est dingue !

Voilà donc un disque de traviole qui divague magnifiquement. Tout comme cet article, et tout comme les thèmes enchanteurs de Philippe Sarde ou les solos garnis et vibrants de Milt Jackson. Et un peu comme ce monde, j’ai envie de dire.

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