Julia Roberts danse hyper bien hyper mal, mais on ne sait pas vraiment si elle le fait exprès

JULIA ROBERTS, MAHERSHALA ALI, NEXT (EXTRAIT DE "LEAVE THE WORLD BEHIND") "Too Close"
Arista, 1997
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Sorti il y a un peu plus de deux ans sur Netflix, Leave The World Behind est le genre de film qui m’agace pour des raisons qui elles-mêmes m’agacent, et qui me rappelle à la bonne heure que je sais pourquoi je ne critique pas des films mais des disques. (En l’occurrence, au-delà de la mauvaise énergie, il y a une vraie bonne raison justifiée d’être agacé voire scandalisé par ce thriller dystopique, c’est que le couple Obama a participé à sa production et en profite pour glisser en scred deux trois petits messages genre « au fond c’est la faute de personne si le monde va si mal », ça m’a filé des douleurs intercostales.)

Si j’en parle aujourd’hui c’est surtout pour m’intéresser à une scène en particulier, au cours de laquelle deux des personnages dansent ensemble, dans une cave-music room luxueusement aménagée, au son d’un tube R&B de 1997, « Too Close » du trio Next, produit par KayGee de Naughty By Nature, avec un superbe refrain chanté par Vernell « Vee » Sales (hélas mais classiquement non créditée à l’époque).

Je résume vite fait l’histoire : une famille de gros bourgeois blancs new-yorkais (Julia Roberts et Ethan Hawke) part en weekend dans un airbnb cossu à la campagne mais comprend rapidement qu’une sorte d’apocalypse se prépare, à base de communications coupées à grande échelle et de paquebot qui s’échoue sur une plage. Le propriétaire des lieux, joué par Mahershala Ali, débarque le soir en catastrophe et demande gentiment s’il peut passer la nuit sur place avec sa fille puisque la situation a l’air de dégénérer autour. Julia a peur que ce soit un imposteur mais Ethan donne sa confiance à Mahershala et pour vous la faire courte, Julia boit deux-trois verres de blanc et arrête de se méfier de ce Noir, après tout riche comme elle. Bref, elle se retrouve à ne pas pouvoir s’endormir à cause du vin et descend dans la cave où elle tombe sur Mahershala en train d’écouter ses vieux vinyles. Celui-ci la taquine parce qu’il la trouve un peu coincée et pour lui prouver le contraire, cette dernière cherche un disque sur lequel elle prétend pouvoir se lâcher. Et choisit donc « Too Close ».

C’est là que ça devient bien, puisque Julia va tenter de groover. Mahershala se met aussi à danser mais dans un style différent d’elle puisque sa partenaire s’anime comme, disons-le sans excès de politesse, une femme blanche entre 40 et 55 ans qui vient juste de vous crier dans l’oreille qu’elle est « un peu pompette ». Elle agite les mains, je rappelle qu’elle est plutôt grande et longue, tend les bras vers la gauche et la droite, rentre les épaules, tombe le pull en laine, inspire-expire et se lance dans une série de gestes proches du dribble de basket, simultanés de chaque côté avec les paumes bien écartées (ici Julia ne fait vraiment pas semblant d’être busy being white). 

Une fois cet échauffement fini, Roberts décide de passer au déhanchement, en travaillant en profondeur la latéralité, puisqu’elle injecte à son mouvement quelques pas chassés, avant de retendre les bras et de les dresser vers le plafond comme pour appeler les dieux du plafond, puis de fondre ce salut en un tournoiement mystique, mains jointes au dessus de sa tête, une rotation elle aussi caractéristique du rapport si tronqué qu’un profil comme le sien peut entretenir à la transe, la liesse, au corps célébratoire…  Tout ça sans jamais trop prêter attention à et en restant toujours à bonne distance de Mahershala qui, lui, exécute poliment, sans suavité excessive, sa routine de R&B Dad à petit polo en maille ocre, en la regardant et en attendant, on l’imagine, qu’elle vienne lui faire face – parce que bon, quand même, on va pas danser sur ce gold (numéro 1 du Billboard à l’époque) sans jamais se regarder dans les yeux, voire se frôler un petit peu. 

Donc Julia termine son numéro solo et finit par se retrouver devant lui : on la sent confuse mais elle tient à garder la cadence, opte pour des moves que je dirais un peu plus « rock » imprimés d’avant en arrière, avec crinière secouée, son grand corps rend ça maladroit mais mignon, et c’est alors qu’elle tente ni plus ni moins le coup des moulinets disco tout en pivotant autour de son partenaire non sans une certaine quoique brève arrogance, on lui donnerait presque des maracas. Elle se retourne progressivement pour refaire face à Mahershala, et là le temps d’une ou deux secondes elle semble presque réussir à capter un début de groove en suivant celui de son partenaire, mais ne peut hélas s’empêcher de rire d’elle-même et de pouffer si fort qu’elle cesse de danser et, comme nous sommes aux Etats-Unis, tombe dans les bras du fringant quadragénaire mais sans que ça dérape : on n’est pas en France, c’est un hug fraternel de soulagement et de réconciliation (éphémère).

Plusieurs remarques sur cette scène et ce qu’elle pourrait bien révéler : est-ce que la vraie Julia danse comme ça dans la vraie vie ? Probablement, je pense. Et même si j’apprends le contraire, ça voudrait dire qu’elle joue à la perfection la quinqua bourge blanche qui danse mal quoique avec application et enthousiasme. Mais comme il semble plus plausible qu’elle ne soit pas dans un rôle de composition au cours de cette scène, on peut donc estimer sans trop se tromper qu’elle joue son propre personnage, ce qui est plutôt rare, j’imagine, pour une actrice de son rang. Donc ça me plaît de la voir dans cette situation, on la devine vulnérable et ouverte à l’idée qu’elle puisse être ridicule, et accepter ce ridicule sans se crisper – ridicule is nothing to be scared of, chantait le bel Adam Ant. Ça m’impressionne aussi, d’une certaine manière, qu’elle puisse prendre ce risque de se montrer sous ce jour – un risque que ne prendraient pas, mettons, une Angelina Jolie ou une Demi Moore – et en même temps je trouve ça assez touchant, car je vois à travers elle toutes les nanas de mon âge et de ma couleur de peau qui se lancent dans des chorés sorties de nulle part lorsqu’elles ont forcé sur les unités et qu’une enceinte bluetooth crache un quelconque hit vintage plus ou moins dansant.

En tout cas ça m’a donné l’occasion de réfléchir à ce que mon corps faisait, ou plutôt à ce qui était fait de lui par la musique afro-américaine de cette catégorie, ouvertement commerciale et langoureusement dansante, pleine de suggestions et de secrets plus ou moins bien cachés. Je ne danse pas mal, je ne danse pas hyper bien non plus, mais pour moi en tout cas (ou disons pour une certaine version de moi, qui n’est pas uniquement composée d’un moi intérieur) l’appel de ce genre de groove est irrésistible. Pourtant je me sens en partie ridicule lorsque j’y réponds, non par manque de grâce mais plutôt de crédibilité, de légitimité. Tout seul, sans le regard des autres, je construis pourtant une sorte de safe space en me laissant avaler par ces agencements de vocaux, de basses, de synthés et de percussions. Je ne me projette pas vers une image alternative de mon corps, du type de celui de Mahershala Ali, ou alors juste peut-être une seconde, à laquelle succède d’autres plus longues secondes de recherche, souvent jouissive, d’un autre corps, lui non-fixé, sans peau ni os, transitif, en mouvement, avec lequel coïncider le temps de façonner une petite utopie spatiale, où des sons kinétiques non seulement résonnent en moi mais me transforment, sinon deviennent littéralement mon véhicule moïque. 

Je ne me sens plus comme appartenant à mon corps physique déterminé par ses limites et ses possibilités, mais à une espèce de champ d’énergies sans doute très théorique mais qui un instant m’accueille et m’évacue simultanément. En définitive, une fois la chanson achevée, elle me reste en mémoire sous la forme d’un souvenir qui m’incorpore, me fait exister hors de moi. Ce souvenir ne déclenche pas toujours une nouvelle séquence de danse mais je revois cette vie simultanément intérieure et extérieure qu’il a fait jaillir en moi et hors moi, je ne sais pas où, mais j’y esquisse quelques gestes qui ressemblent plus à des traces de danse, à des affects mimés, à des mirages dessinés en liserés avec le coude ou l’épaule. 

D’une certaine manière, j’aurais adoré que Julia Roberts décide, une fois passé le moment du fou rire et du hug, de danser cette petite danse de liserés et de tracés, qu’elle interprète sa propre incapacité à exécuter des moves, sous cette forme plus retenue et finalement plus personnelle, car d’une certaine façon impersonnelle, non-performée, improvisée. Mais une autre partie de moi se dit que c’est sans doute plus incarnant et plus « pro » de sa part de se sacrifier ainsi sur l’autel de la grâce pour se bouger comme elle fait, mal mais réalistement. Je ne sais pas trop, en tout cas ça m’amuse beaucoup de la regarder encore une fois en train de freestyler cette scène en sous-sol, pourtant à l’abri des regards en dehors de celui, bienveillant, de son hôte Mahershala Ali. 

Je précise que j’ai écrit ce texte en ayant en tête un livre que contrairement au film, je vous recommande très très chaudement et qui a été publié en 2023 par la penseuse en danse Emma Bigé, Mouvementements, que je ne saurais pas vous résumer en détails mais qui mentionne entre autres l’idée de petite danse et d’entités tierces qui nous traversent (plus qu’elles nous habitent définitivement) lorsque nous sommes mûs par la danse. Dans cet essai franchement exceptionnel (et plutôt facile à lire), il est question de « compost-humanisme », de se rouler dans la terre, d’être dansé par la musique plus que de danser sur de la musique… Bigé y décrit plusieurs œuvres, performances ou non-performances chorégraphiques dont je ne suis pas du tout familier mais j’y ai néanmoins trouvé beaucoup de matière pour réfléchir non seulement à la danse, au corps, au groove, mais aussi au non-corps, aux mondes qui émergent et aux énergies qui nous meuvent lorsque la musique nous transfigure, avec ou sans l’envie de danser activement et monstrativement comme Julia – dont la beauté du visage m’a toujours paru, si vous voulez tout savoir, frôler la monstruosité. 

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