Le hook du silence (à propos du disque de GAL et LEDOUBLE)

GAL & LEDOUBLE FCK LABEL MACHINE
Motherlode, 2026
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J’ai rarement eu l’impression qu’un morceau me tombait dessus aussi vite. Dès la première écoute d’« OCARINA THEME », signé par les rappeurs GAL et LEDOUBLE, j’ai eu la sensation de découvrir une anomalie précieuse, venue d’un endroit à part dans le rap français. Quelque chose déraille : une flûte qui semble sortir à la fois d’un vieux RPG mélancolique et d’une démo rap uploadée à 3 heures du matin. Aucun kick, pas de drums et un cut sur une des phrases les plus décisives du refrain : « ça m’a fait bizarre quand j’l’ai vue / ça m’a fait bizarre quand j’l’ai vue morte ». 

Il y a quelque chose de très fort dans cette manière de faire naître l’émotion par le manque. Ce silence est le vrai hook du morceau. Le track donne envie de pleurer et de faire un pogo en même temps – j’ai lu ce commentaire sous le clip YouTube, et il dit assez bien ce que le morceau provoque.

Quand je l’entends en live le 5 juin à la Boule Noire pendant le concert Mixtape Twitch Vol. 3 de Futurprince, toute la salle semble happée par cette boucle de flûte enchantée. La soirée n’est pas centrée sur GAL et LEDOUBLE, une flopée d’artistes passe avant eux, d’ARTR à BLOODY$ANJI en passant par Leo SVR ou Darlingchouchou, mais sur ce morceau quelque chose se cristallise. La salle chante en chœur, les nuques se plient presque mécaniquement, puis tout s’arrête au moment du cut, avant que la reprise ne soit hurlée.

Produit par l’ingénieur du son DNDI et le beatmaker Guydelafonsdal, la mélodie onirique d’« OCARINA THEME » rappelle la bande-son de Zelda : Ocarina of Time. Le titre renvoie à l’ocarina, un petit instrument à vent devenu emblématique du jeu, notamment parce qu’il permet à Link d’ouvrir des passages ou de manipuler le temps. Bref, « OCARINA THEME » me hante depuis sa sortie le 29 avril, au point de traîner sur des fandoms Zelda et de décortiquer un peu trop le titre. Oui, je sais : on parle d’un morceau de rap, pas d’une thèse médiéviste, mais j’ai quand même essayé de percer le mystère et vérifier les liens au jeu, moi qui ai surtout grandi avec les Sims et un Tamagotchi. 

Cette obsession ne s’est pas dissipée avec l’arrivée de FCK LABEL MACHINE, disque commun de GAL et LEDOUBLE sorti début mai, où « OCARINA THEME » occupe la troisième place de la tracklist. Replacé dans cet ensemble, le morceau prend une autre dimension. Son refus d’aller là où il est attendu ne ressemble plus à une exception, mais à une logique qui traverse tout l’album.

D’emblée, le track d’ouverture « 52-54 RUE DU CHÂTEAU » plante le décor en visant l’ancienne adresse de Sony Music. GAL lâche : « Nique ton rap de botch qui fout l’démon, dans les bureaux d’Sony, j’donne pas mon prénom ». LEDOUBLE répond : « J’veux pas qu’ce soit ma gueule qui pop, mental anti-pop, hip-hop, j’postillonne sur l’antipop ». L’album tourne en ridicule une industrie musicale bien gangrenée, où de belles promesses et l’appât du gain prennent le pas sur l’amour du rap. Sans détour, le duo propose un disque qui tient tête au système. Dans ce neuf titres, chaque élément est pensé avec précision, des samples jusqu’à la pochette elle-même. Cryptique et pixelisée, la cover, imaginée par Futurprince et Tenzin, convoque une image iconique de la pop culture des années 2000 : Britney Spears se rasant la tête sous l’objectif des paparazzis. Un clin d’œil qui colle bien à l’esprit de joyeux chaos du projet. 

Dans la même veine minimaliste qu’« OCARINA THEME », le second track « RAP RAFALE PT.2 » envoie des bouffées de douceur sur une boucle de chant de la pianiste et chanteuse Sasu. Puis le projet bascule sur « 2026 T’AS PEUR », où GAL et LEDOUBLE changent brutalement de registre. Là où « OCARINA THEME » me faisait planer, ce titre m’envoie franchement. On passe d’un état de flottement à une énergie beaucoup plus nerveuse. Tout s’aligne entre les deux compères sur la prod de 808HOUDINI. Je me fais embarquer en moins de deux par la hargne qui s’en dégage. Dès l’entrée de GAL, je me dis : « mauvais timing pour le rap game, c’est plié, c’est à lui ». Puis LEDOUBLE en remet une couche dans son couplet avec une barz contre « les rappeurs Netflix », qu’il prolonge sur « 6E REPUBLIQUE » : « J’aime pas les porcs, okay, j’aime pas les rappeurs (…) J’déteste tous les rapports avec les rappeurs, c’est des acteurs Hollywood. »

À l’écoute de « TJRS PLUS », j’ai un moment de bug. Ce sample, je l’ai déjà entendu. En 2011, sur « La Flemme » de 1995. Je me souviens encore du clip, regardé à la télévision en rentrant du collège avec un bol de céréales. Quinze ans plus tard, le sample revient entre les mains d’une nouvelle génération. En featuring avec OgLounis et Jungle Jack, GAL et LEDOUBLE s’emparent de ce rythme lancinant, immédiatement reconnaissable. Difficile de ne pas y voir un hommage à une certaine histoire du rap parisien, même si parler d’un âge d’or reste relatif pour une musique qui se renouvelle sans cesse, et repousse constamment les contours de ce que l’on aime appeler l’underground.

En outro, « LA GRAND MÈRE » referme l’album sur une balade portée par la guitare de « Cannock Chase » de Labi Siffre. À l’origine, ce sample parle de trouver un peu d’élan dans la musique quand la vie devient dure, un sentiment qui résonne avec ce que racontent GAL et LEDOUBLE. L’interlude de Nobodylikebirdie apporte une dose de lucidité. Faire du rap aujourd’hui, et y croire sérieusement est une manière de résister face à ceux qui cherchent encore à décrédibiliser cet art, mais aussi face à un milieu décrit ici comme un « gossipland » permanent.

Depuis Montpellier, LEDOUBLE a co-fondé Motherlode Record — encore une réf aux jeux vidéos, j’adore ! (Je vous en fait cadeau, il s’agit du code de triche qui permet d’obtenir de l’argent à l’infini dans les Sims.) Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos gars du Southside. Le label réunit le streameur Futurprince et des artistes de la région comme Chavi, Guydelafonsdal ou OgLounis, tous animés par l’envie de créer en marge des logiques de l’industrie tout en mettant le rap du Sud sur la map. Installé à Paris après avoir grandi à Tanger, GAL fait le pont entre le Sud et la capitale. À mes yeux, ces artistes dessinent une forme de continuité entre différentes générations, qu’on pourrait presque qualifier de post-75e Session : une manière de faire du rap à hauteur humaine, qui tient autant à la musique qu’à la façon d’habiter un groupe, une ville, une scène.

J’écoute du rap depuis longtemps et j’ai grandi en m’entourant de bandes, allant du 113 à la Sexion d’Assaut, du S-crew à l’Entourage. Et quelque part, je me suis arrêtée à la 75e Session, comme si mon radar était resté bloqué à cet endroit précis du rap français. J’ai aussi une manière assez obsessionnelle d’écouter la musique : je peux passer deux mois sur un même artiste sans voir passer grand-chose d’autre. Mais ça a fini par jouer en ma faveur. Tout le mois de mars, j’ai écouté l’album BIL de Zinée, ma rappeuse préférée, à laquelle je voue une fidélité sans faille. C’est au détour d’une de ses stories Instagram que je rejoins un live Twitch hosté par Futurprince auquel elle participait. C’est comme ça que je me suis vraiment intéressée à tout ce collectif.

Ce que j’aime le plus dans la musique, c’est ce hasard de la découverte, quand un artiste en entraîne un autre, et que l’algorithme te fait tomber sur tout un pan du rap qui vivait tranquillement sans toi. D’un coup, il est 2 heures du matin, tu as quinze onglets ouverts et l’impression qu’un monde entier s’ouvre à toi. C’est cette curiosité-là que FCK LABEL MACHINE m’a redonnée : l’envie de creuser plus loin. La force de l’album, c’est peut-être de ramener dans le rap français, ce goût du risque, du hors-piste et des mélanges, porté par des artistes qui avancent sans chercher à rentrer dans une case. Et ça ne s’arrête pas aux morceaux. Ça vit ailleurs aussi, dans les concerts, les rencontres, tout ce qui circule autour du label Motherlode. Moi qui ai grandi dans une petite ville, j’aurais tout donné à l’adolescence pour qu’un collectif pareil existe chez moi.

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