10°11’32.75″, -67°58’00.55″. C’est le titre de la première plage d’Amor de Encava et c’est ici qu’il nous donne rendez-vous. Après une rapide recherche gps, on découvre que ces coordonnées indiquent la gare routière de la ville de Valencia, située à 150 km à l’ouest de la capitale vénézuélienne Caracas. Sur la pochette, un bus s’apprête à partir, une peluche défraîchie trône sur le tableau de bord, le regard triste à la Droopy. Une inscription rose sur son ventre, Te Amo, et un cœur dessiné. Dans nos oreilles, un passager monte juste après nous, il nous salue. On distingue difficilement sa voix sous les bruits des lasers et des jingles radio. C’est un MC de rue comme on en croise souvent là-bas dans les autocars. Il s’adresse à une passagère : « – Amiga, comment tu t’appelles ? – Carolina. – Carolina, écoute ça ».
Et c’est parti pour 42 minutes d’errances sonores déroutantes. On ne sait pas trop où on va, ni ce qu’on écoute, on se fait chahuter, bringuebaler, et pourtant ça fait longtemps qu’on n’avait pas entendu quelque chose d’aussi puissant. Honnêtement, Amor de encava de weed420 n’est pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un album accessible, du moins si l’on s’attend à écouter des chansons, des couplets ou des refrains. Derrières les collages et les bruitages, on est bercé tantôt par du rock psychédélique, de la salsa baúl – qu’on surnomme aussi le chopped ‘n’ screwed venezuélien – du dembow, ou tout simplement du reggaeton, comme ce sample de « Llamada de Emergencia » de Daddy Yankee, qu’on retrouve dans la cinquième piste, « Maluca », pas loin d’être la plus mélancolique de l’album.
Faisant référence autant au nom du groupe qu’au Vénézuela en lui-même (ou à son régime peut-être), le morceau « el chiste más largo de la historia » (« la plus grosse blague de l’histoire »), résume assez bien le débordement d’émotions véhiculées. Pendant plus de sept minutes, piano jazzy, voix sur-pitchée et nappes baléariques se succèdent, le contretemps reggaeton, ralenti au possible, se faisant de plus en plus lourd, avant qu’un déferlement de guitares n’envahisse l’espace jusqu’à la saturation. À moins que ce ne soient des crissements de pneus ?
Album-concept, expérimental, glitché, dès les premières secondes, c’est tout un lexique qui nous vient en tête et dont il faut absolument se défaire pour pleinement apprécier cette œuvre beaucoup plus romantique qu’elle n’y paraît. Car cet album, c’est d’abord une déclaration d’amour sincère de weed420 aux encavas. Par encava, il faut comprendre LE bus vénézuelien par excellence, fierté populaire fabriquée par le constructeur du même nom, « Encava » (pour « Ensamblaje de Carrocerías Valencia »), depuis 1962. S’il vous prend la curiosité de visiter le site encava.com, rien, de prime abord, ne semble pourtant distinguer la coqueluche vénézuélienne de ses congénères utilitaires.
Normal, c’est dans les mains de son chauffeur, l’encavero, que l’encava prend vie. Il commence par lui donner son nom, indispensable, avant de façonner son identité visuelle – peinture, décoration, lumières et néons, et enfin son identité sonore : c’est en grande partie sur ses qualités de DJ qu’un encavero forge sa réputation. Chaque chauffeur a son propre style, ses propres playlists composées minutieusement, le tout souvent blasté sur de gros sound systems. Salsa, Merengue, Perreo, musiques électroniques, d’un encava à l’autre c’est un peu la loterie. De toute façon, l’encavero joue moins pour les passagers que pour lui-même, une manière de faire passer le temps et de rester concentré sur la route. Et d’empêcher aussi les passagers de trop prêter attention à sa conduite, rarement rassurante.
Pour encore mieux saisir la philosophie de ces hérauts du patrimoine musical vénézuélien, weed420 a publié en sortant son album une vidéo sur YouTube intitulée « weed420 entrevista a encaveros », dans laquelle les membres du collectif interviewent avec curiosité plusieurs chauffeurs en micro-trottoir. La déambulation, filmée avec une vieille caméra numérique saturée par la cacophonie de la rue, n’a rien à envier à une quête de RPG progressant de PNJ en PNJ. La métaphore n’est pas choisie par hasard. À ce moment-là, les membres de weed420 ne s’étaient rencontrés IRL qu’une poignée de fois, plus de quatre ans après la formation du groupe. Et sans que le besoin de reproduire l’exercice plus régulièrement ne se fasse vraiment sentir.
Actuellement, le collectif (mouvant) se compose d’Álvaro, Juan, Glitch, Swan, Gato, Sami et le dernier venu Zamora. Pour la plupart originaires de cette même ville de Valencia, tous se sont rencontrés en ligne, pour les premiers en 2021 sur une boucle Telegram. On s’y échange d’abord des messages et surtout beaucoup de mèmes, tel ce dessin de feuille de cannabis fuyant la police, qui donnera son nom au groupe. On y partage aussi sa passion pour Warfare 3, Counter Strike ou God of War, puis les projets, compos, maquettes perso des uns et des autres. En 2023, l’envie de former un « vrai » groupe grandit, grandement inspiré du boysband Brockhampton, selon leurs propres dires pas forcément à prendre au premier degré. Après une série de trois compilations de remix de trap vénézuélienne intitulées « Rare Venezuelan Real Trampa » (abrégées en RVRT), la troupe virtuelle sort deux premiers EP en 2024, dont « malandreo conceptual » : neuf titres reggaeton passés à la machine à laver digicore qui posent les bases du style weed420. Avec Amor de Encava, l’identité du collectif se précise encore plus finement, à la rencontre du numérique, du matériel et de l’émotion.
En première ligne d’un article Bandcamp dédié à l’album, on peut lire : « Nothing screams « meme music » more than weed420 ». Et qui dit mème dit forcément référence. Pour qui ne serait pas né sur un serveur dans les années 2000, weed420 offre un rattrapage référentiel accéléré (littéralement) sous la forme d’un Official Visualizer de l’album, disponible lui aussi sur youtube, et qui, comme son support, ne ressemble à pas grand chose de connu. Dans un travail de montage et de collage titanesque, les membres Glitch et Swan ont entièrement mis en image – et en rythme – les quarante et quelques minutes de l’album. Le trip prend tout son sens. Et il est principalement digital. On y croise ici une Hatsune Miku téléportée dans la map de GTA San Andreas, là un encava-tour bus façon driving simulator pour chauffeur poids lourd, une scène de dialogues de Zelda, une captation d’un concert de salsa… Soudain on se réveille. Un arrêt, un stop ou simplement un ralentissement ? Les trajets en encavas en sont remplis, parfois prévus, parfois non. C’est la magie du voyage. Ça repart, la route jaillit depuis l’objectif de la dashcam du pare–brise, la ville, la forêt, la mer défilent. On pose notre tête contre la fenêtre.
Et puis il y a ces jingles si caractéristiques, gras et synthétiques à la fois, qui nous bercent tout au long de l’enregistrement. On reconnaît la voix de Waldemaro Martínez (lui-même ou en IA, on ne sait pas), qu’on entend dans toute l’Amérique latine à la radio, dans des doublages, des publicités ou des morceaux remixés pour les clubs. Le registre plus sombre et profond qu’à l’accoutumé étonne un peu, résonnent des phrases comme « El sonido de un país muriéndose » (« Le son d’un pays mourant ») ou « La rumba jamás fue la misma » (« La rumba ne sera plus jamais la même ») qui conclut le morceau « seguros la vitalicia vs mundo samira » dans une reverb à la boucle quasi infinie. Sidération et confusion, violence et apaisement, mélancolie et plénitude, au terme des onze pistes de l’album, difficile de ne pas ressentir le deuil d’un futur révolu.
Tous nés dans les années 2000, les membres de weed420 n’ont connu qu’un régime, celui de Maduro, et n’ont pensé qu’un futur, l’exil. « C’est fou à quel point tout le monde pense à l’exil ici. C’était la source de l’album, la douleur de l’exil », confiait Álvaro dans une interview donnée à RYM. Selon différentes sources, au moins 5 millions de personnes auraient fui le pays depuis une dizaine d’années, en grande majorité des hommes, âgés entre 15 et 50 ans. C’est le cas d’un des weed420, Glitch, qui a aujourd’hui émigré en Espagne.
Pour décrire leur état d’esprit au moment de la production de l’album en 2024, le groupe évoquait dans le magazine argentin Pagina 12, un « bus sans destination, [qui avance] sans cesse, sans savoir quand ça va s’arrêter. ». A ce moment-là, les Vénézuéliens et Vénézuéliennes connaissaient de longs mois de manifestations violemment réprimées par le régime, suite à la réélection contestée de Nicolas Maduro en juillet 2024 pour un troisième mandat. Depuis le dirigeant a été kidnappé et débouté du pouvoir par les États-Unis de Donald Trump avant que le pays ne connaisse le 24 juin dernier l’un des séismes le plus meurtriers de son histoire. Structuré par l’instabilité, débordant de nostalgie et contraint, quand même, à avancer, Amor de encava n’a jamais semblé aussi fidèle à la réalité.