Je ne devrais pas aimer Romsii

ROMSII – Coulance infinie
2026
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Musique Journal -   Je ne devrais pas aimer Romsii
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J’aime bien Romsii. Je ne devrais pas. Un snob comme moi devrait logiquement mépriser un type qu’on entend dans des vlogs d’influenceurs, qui feat avec Bigflo de Bigflo & Oli, dans un morceau qui sert accessoirement à promouvoir pas si subtilement Matécito, la marque de soda maté en canette lancée par les deux Toulousains. Pourtant j’adore franchement Romsii, ce que mes collègues critiques musicaux ne comprennent parfois pas trop. Alors je leur envoie «Nototune», premier vrai tube du double i, et ils comprennent un peu mieux. La production de Kofi Bae est proprement divine : une batterie sûre d’elle, de magnifiques roulements chromatiques au synthé, et juste assez d’effets de manche pour nous enchanter sans trop flexer. 

Romsii a un vocabulaire ultra cru et cra-cra, et n’est pas le plus inventif sur les thématiques. Il fantasme sur les formes de sa target : « J’aime bien tes fesses dans ton peau d’pêche / Oh, qu’est-ce que t’es fraîche », et raconte ce qu’il se passe quand l’appart est enfin vide : « Sur le canap’, je performe / Et la bitch crie hyper fort / Romsii, la teucha j’kill et qu’est toujours en forme / Baby en redemande encore ». Il écrit quasiment comme un drilleur, a le même jargon. Imaginez le même texte avec une voix rauque à La Mano 1.9, des glides de 808, et un sample qui va bien et vous aurez une ambiance drill-pop à la « Obsessed With You ». Romsii (Romain Semaska) enchaîne des phrases courtes avec un lexique percutant, les dépose avec toute la douceur du monde, et enrobe le tout d’un miel kofibaesque, espérant ainsi passer du verdict « c’est pas ok » à « et c’est ok ».

Quand je l’écoute, j’ai l’impression d’être en terminale L, d’avoir un crush sur le bg du bahut, charmant, charismatique. Celui qui a (il parait) le bodycount le plus élevé de la classe. Juste assez de danger pour que cela soit excitant, pas assez pour qu’une histoire avec lui soit vraiment dommageable. Romsii me donne une impression de subversivité. Suffisamment pour que les parents ne refusent pas d’emmener leur môme à son concert, tout en disant, sur le trajet du retour, « quand même les paroles… ». C’est là où il gagne. Les ados à qui parle Romsii ne veulent pas vraiment être en danger, ils veulent flirter avec le danger. En adoptant des habitus drill adoucis, Romsii rend cela possible. 

Il sait très bien à quelle tranche de vie il s’adresse. Sur Instagram, il partage un montage mélangeant des scènes de L’Amour Ouf où les ados Jackie et Clotaire, bientôt amants passionnels (revoilà cette pointe de danger), se tirent verbalement les couettes. Il en a un autre calqué sur des images de La Boum, teen-movie culte des années 1980 avec Sophie Marceau. L’amour que Romsii raconte est le tout premier, celui qui compte le plus, celui qui paraît éternel, celui qui intervient à un moment formateur. Il est aussi celui qui nous ramène à ce moment charnière, les coups de cœur où l’on se sent quinze ans de moins, où l’on a envie de traverser la ville à deux sur un Lime et de tout risquer. J’ai le sentiment qu’il est pour les 2008-2009-2010-2011 d’aujourd’hui, ce que La Femme a été pour ma génération (les 96-97-98). 

Romsii doit cependant louvoyer pour essayer de se présenter comme un lover crédible, à l’ère où le mythe du Casanova est mis à mal. Est-il toujours possible d’incarner un coureur de jupons tout en restant sympathique, alors qu’un homme se présentant comme un collectionneur de conquêtes est forcément frappé d’un sceau de méfiance ? Romsii tente de nous assurer que ce n’est pas lui qui est dans l’action, voire que c’est plutôt elle qui a l’avantage dans le jeu de la séduction « Tu souris, y a des fossettes / Tu les as tous dans la pocket » (Fossettes). Romsii ne serait donc que le réceptacle d’un amour que lui portent les filles, comme le suggère le slogan de son t-shirt Girls Love Romsii. Un mix entre un jolicœur et un bdg (bandeur de gadjis). 

Romsii n’est pas atteint du malheureux syndrome du « rappeur qui repartage des stories de babies écoutant sa musique » (comme, au hasard, TH). Sa grille Instagram est toutefois remplie de nombreuses mises en scène (probablement produites par ses soins) de jeunes femmes portant son merch ou sa cagoule. Sinon, on y trouve des micro-clips, qui sont des sortes de faux vlogs de copines en vacances. Comme s’il nous disait : « Si tu pars bientôt à la plage, j’ai le son parfait pour ta story.» D’ailleurs, Romsii a l’air perpétuellement en vacances. Sur ces covers, on le voit en bord de piscine, à la plage, au ski, en festival. C’est comme s’il n’existait que pour habiller nos meilleurs souvenirs de voyages, les moments de vie pleine. À la cool et fun 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Bien sûr, Romsii n’est pas réellement au repos. Il travaille d’arrache-pied pour que son projet marche. Et ça paye. 

En 2026, Romsii (qui sort aussi ces propres vlogs) atteint le Graal pour quiconque fait de la musique hautement vloggable : passer dans un des vlogs d’août de Léna Situations – qui plus est lors de l’ultime saison. Cette exposition anti-street-cred aurait pu faire rougir un rappeur lors de la première saison des vlogs d’août il y a dix ans. Aujourd’hui, c’est un boost inestimable pour une carrière. Romsii a vu ses stats gonfler comme un ballon de plage. Fin août, il joue même sur scène du Bercy de Léna (elle y a organisé une immense teuf pour marquer la fin de dix années de vlog), aux côtés de Moha MMZ, autre chevalier adoubé par la nouvelle reine de France. Romsii et Moha MMZ partagent même un feat intitulé « Papillon » qui semble se passer dans un vlog d’août, avec ses paroles « J’fais kiffer la plus belle de l’hôtel / Elle bronze près du soleil, c’est un avion / Une princesse des pavillons / J’sors des bendos, des HLM » et sa référence à Raya, l’application de rencontres pour célébrités, très prisée des influenceur·euses. Romsii a tout à fait compris qu’un·e adolescent·e français·e de 2026 a connu au cours de son existence la progression de deux cultures de masse : le rap, et la création de contenu (Youtube/Instagram/Snapchat/Twitch/TikTok). Sa pop tape dans ces deux grands ensembles. 

Le host Futur Prince (membre de la nébuleuse Southside avec LEDOUBLE, Gal, Chavi, ToothPick…) lui apporte un peu de crédit rap en assurant ses backs en concerts. On retrouve aussi ce nœud entre la pop, le rap (et les cultures de Youtube) dans sa galerie de producteurs. Sur « J’adore », Romsii travaille avec le trio Veridis Project, dont la renommée s’est bâtie sur des mashups et remixes abusés de rap français avec de l’hyperpop, du brazilian phonk, de l’eurodance ou de la french touch (les meilleurs étant « Initial K2A» et « Ver92idis Quo »). Choisir Veridis Project est ultra-malin. Leur sauce est pile le type de remix que le public cible de Romsii a une chance de kiffer et d’écouter en soirée appart, ou de passer dans un DJ set amateur dans un bar. Le compagnon de Romsii le plus fin, celui qui complémente le mieux son projet, est sans aucun doute Rosaliedu38, l’un des top producteurs du moment digicore français. Chaque track qu’il compose pour le double i est un de ses tops carrière. « Shopping » est de loin ma favorite. Rosaliedu38 y déroule un lead de synthé foufoufou, pour que Roms y pose un des thèmes favoris de l’écriture de bourreau des cœurs : l’instant goumin. On imagine facilement ce jeune blanc-bec traîner dans la rue, alors que « sa baby ne veut plus [le] penav » (lui parler). 

Romsii est en quelques sorte une évolution popeuse du rap et du digicore. Logiquement, il colore sa voix avec une sorte de babyvoice, comme l’on fait avant lui Snorunt ou Khali. Sorte d’écrabouillage numérique du son, la babyvoice donne à la voix autotunée un aspect glitché, juvénile et la sensation que le rappeur a la bouche entrouverte quand il pose. Comme s’il nous confiait un secret à l’oreille. Comme si l’ouvrir totalement serait un effort trop grand, ou que le message passé deviendrait trop simple à décrypter. Dans le champ digicore, la babyvoice était utilisée pour appuyer sur le mal-être de l’auteur et la douleur qu’il ressent, en affectant numériquement la voix. Elle est arrivée au moment où les rappeurs ont décidé de se montrer ostensiblement plus vulnérables. 

La babyvoice de Romsii, elle, est colorée, arrondie, lustrée. Elle est douce comme un compliment ou le DM d’un crush. Prenez « Fossettes » ou « Saint-Ouen », écoutez comme ce doudou veut vous faire fondre. Il y a bien par moments de la mélancolie et de la peine, mais ce n’est pas une douleur biographique (la mort d’un proche, une agression…) comme cela a souvent été le cas dans le moment digicore. C’est un bobo au cœur d’une situationship qui veut officialiser, alors que l’autre non. « Seule, elle veut pas qu’on parle, elle veut pas qu’on danse / Elle veut qu’j’la prenne dans tous les sens (…) Qu’est-ce que tu fais quand t’es pas là ? / Qu’est-ce que tu fais quand j’ai mal ? / T’es pas là pour soigner mes balafres ». Les problèmes des chansons de Romsii ne sont pas si graves, et donc en retour, la friture de sa voix n’est pas si hard. Sa babyvoice est surtout là pour lui donner l’air cool quand il t’appelle bébé, et pour dire que l’amour qu’il te porte (à toi et seulement toi) le rend doux comme un agneau. Vulnérable. « Que ton corps il m’donne chaud / J’suis foncedé dans l’appart et je pense à trop d’choses / Qu’est-ce que tu fais là j’ai besoin de toi comme ma dose ». 

La petite honte que je ressens à aimer Romsii est la même que la honte que l’on ressent de tomber croc love de mots doux super niais, de s’être fait attraper par un beau parleur. En même temps, on s’y sent bien. Et puis il ne faudrait pas croire qu’il n’y a pas quelque chose de malin à l’œuvre chez Romsii. Derrière son apparence de simple hinge-énieur, il jongle habilement avec les tendances et en propose une traduction pop vlog-compatible. Pas surprenant donc que j’aime Romsii. C’est une version plus sucrée de choses que j’aime déjà. Je ne sais pas vous, mais moi, j’adore le sucre. 

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