Un live report à Séoul de Yves, star nuancée de la K-Pop

Yves LOOP
Paix Per Mil, 2025
Yves I Did
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Musique Journal -   Un live report à Séoul de Yves, star nuancée de la K-Pop
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L’automne existe à peine au pays du Ice Americano, et l’été lourd et humide continue souvent bien après la date officielle. D’abord surprenante pour le visiteur européen par son intensité et son ubiquité, la climatisation devient rapidement un acquis, un luxe anesthésiant auquel on finit par ne plus penser. Les couloirs du YES24 Wanderloch Hall, un cinéma reconverti en salle de concert dans le quartier de Sinchon à Séoul, imposent un retour cuisant à la réalité. Suivant un protocole strict d’accès à la salle, basée sur un ensemble de critères précis (date d’achat du billet, options choisies, etc), les gens sont classés dans la file par de courageux et patients part-timers en gilets fluo. Dans une chaleur étouffante accentuée par la promiscuité, chacun et chacune est tenu d’être vigilant aux ordres et de se reculer ou de s’avancer selon les arrivées. Difficile dans ce contexte de se concentrer sur un podcast écouté au casque ou de répondre à des mails sur son téléphone. Si l’on est comme moi venu seul au concert de Yves, il n’y a pas grand-chose à faire que d’attendre et d’oublier l’inconfort en s’intéressant au monde autour.

La K-Pop a le pouvoir d’attirer à elle des audiences très disparates sur le papier, et le public réuni ce jour brille par son hétérogénéité socio-culturelle. On y croise des groupes de jeunes femmes au style typique du quartier hype de Hongdae, mélangeant le streetwear unisexe et oversize à des pièces de designers vintages, des internationaux abondamment tatoués et piercés, arborant des logos et messages laissant deviner une appartenance aux cultures queers, mais aussi des fans masculins entre deux âges, au « profil type » d’admirateurs d’idols. En tant qu’amateur de longue date de la musique de Yves (elle est, dans le jargon de la K-Pop, mon ultimate bias), je n’ai pas été choqué par ce mélange des genres. Mais le constater en sueur et en os, dans le calme fébrile de cette foule à la fois chaotique et militairement ordonnée, privé que j’étais des palliatifs modernes pour s’empêcher de penser en rond, m’ont fait m’interroger quant à ma présence en ces lieux. Puis de fil en aiguille, à ma présence au cœur du fandom, à mon intérêt pour la K-Pop, et même aux musiques actuelles en général. Je questionnais ma place dans le monde, musical d’abord, puis bien au-delà. A cet instant je ne savais plus vraiment qui j’étais, plongé dans un de ces moments suspendus où confusion et lucidité ne sont plus que les deux faces de la même pièce.

Le public a fait la connaissance de Yves en 2017, lorsqu’elle était membre du groupe de K-Pop LOONA, monté par le jeune label Blockberry Creative. Comme souvent dans le milieu, elle est révélée par un titre solo et une vidéo dédiée, dans laquelle planent des sous-entendus de romance homosexuelle. Des sous-entendus qui n’en sont plus dans la vidéo de présentation de sa collègue Chuu, qui voit cette dernière fascinée jusqu’à l’obsession par Yves, laquelle s’amuse à alimenter le feu. Si l’homosexualité reste encore largement un tabou du divertissement grand public est-asiatique, le queerbaiting y est monnaie courante, les sous-entendus sans conséquences permettant de faire fonctionner l’imagination et les fantasmes des fans à moindre frais. Quoiqu’il en soit, les vidéos font leur petit effet, et Chuu et Yves (« Chuuves ») s’imposent très vite parmi les idols les plus remarquées du groupe, la première devenant une véritable star en Corée. Hélas, en dépit du succès, LOONA n’échappe pas à l’enfer de l’industrie K-Pop et le groupe périclite suite à une intense bataille judiciaire entre ses membres et le label. Si les idols finissent par obtenir gain de cause (marquant la fin définitive de Blockberry Creative et donc de LOONA), la violence des affrontements entre des jeunes femmes qui cherchent (entre autres) à faire valoir leurs droits à une compensation digne, et une armée de costards-cravates sans âme et sans honneur ne sera pas sans laisser des cicatrices. Car au-delà des intérêts financiers, les « mutineries » d’idols doivent être matées sévèrement par les dirigeants de labels et leurs obligés, compte tenu du danger systémique et symbolique qu’elles représentent pour eux. Il importe d’étouffer et d’invisibiliser sans pitié l’humanité des artistes pour pouvoir les contrôler et les exploiter : humiliations, rumeurs, menaces, intrigues, tous les coups sont permis pour mettre au pas des jeunes femmes qui ne doivent à aucun prix décider de leur destin.

Libérée de ses chaînes, Yves trouve une nouvelle base auprès du label Paix Per Mil, fondé par le DJ et producteur Millic. Elle y sort dans la foulée son premier disque solo, LOOP, conçu comme une carte de visite de sa personnalité et de sa polyvalence artistique. Fondamentalement « K-Pop » dans ses arrangements, son mixage et sa présentation générale, l’EP s’inscrit dans les standards qualitatifs élevés du genre, en misant sur la formule gagnante du patchwork entre structures pop familières et textures plus audacieuses ou inattendues. Le R&B soyeux de « DIORAMA » est une rampe de lancement idéale pour le single « LOOP » avec la rappeuse Lil Cherry, petit tube aux influences UK Garage, surplombé d’une ligne de basse qui descend lointainement de la house parisienne de la fin du siècle dernier. Ritournelle pop-rock classique dans la forme, « Afterglow » interpelle par le constat existentiel de son refrain doux-amer : « I’m fading away / Sorry, just for me, sorry, just for me ». Entièrement interprétée en coréen, « Goldfish » conclue le disque par une main tendue, la chanteuse promettant de sécher les larmes de son interlocuteur anonyme sur une ballade pop-soul fleurie et optimiste, dans un style « unbothered » qui évoque celui de la chanteuse britannique Dido. Si l’on ressent beaucoup de contrôle voire de calcul dans la présentation de LOOP, l’expression d’un soulagement salvateur et d’un début de confiance retrouvé rendent le disque immédiatement attachant. Qu’on trouve ou non anecdotique sa qualité globale intrinsèque, le pari est réussi : d’idol parmi d’autres, Yves devient une artiste à suivre, avec visiblement des choses à confier.

En surfant sur le petit succès de LOOP, Yves aurait pu sans faire de vagues trouver sa place dans le rayon « K-Pop pour ceux qui n’aiment pas ça ». Sorti à peine quelques mois plus tard, son deuxième EP I Did s’ouvre sur une basse provocante et des synthés anxieux proche de l’hyperpop musclée et accessible de Charli XCX. Cette intro, « Viola », s’ouvre aussi et surtout sur un statement : « I just need some space ». Au-delà du retour à l’autonomie, ce besoin d’air ressemble à de la survie pour Yves, qui marque avec ce titre bien davantage qu’une tentative d’empowerment inoffensive. L’industrie, les critiques, les fans obsessionnels, peut-être la société coréenne dans son ensemble, tous peuvent et doivent se sentir visés par ce titre coup de poing, qui brise une règle cardinale de la K-Pop : l’auditeur n’a jamais tort. Moins autoritaire mais tout aussi explicite, le reste du EP dépeint un monde de mensonges et de faux-semblants, de rapports de force toxiques qui écorchent l’âme : « I’ve been trying to make you love me / But it was all just fake » (« Gone Girl ») colorées par du désespoir : « 벗어나 보려 해 봐도 결국엔 제 자리에 » (« J’essaye de m’échapper mais je finis toujours par revenir au point de départ ») (« Tik Tok »). Une plongée dans des abysses émotionnelles, très inhabituelle pour le genre, et qui trouve son acmé avec le dernier morceau de la version initiale de I Did, « DIM ». Le falsetto de la chanteuse, saisi dans du cristal numérique, adoucit d’une aura nostalgique la tristesse presque lugubre du texte : « Cannot stay awake, it’s all too much / I feel so fake […] I’m fading fast like a flame / Get caught in pain, now I’m lost in the dark again ». Derrière, un beat trap inquisiteur sonne comme l’écho sourd du cœur de Yves, plein de colère contenue. En laissant l’auditeur potentiellement plus pensif et mélancolique qu’au début du disque, c’est une nouvelle « règle » tacite de la K-Pop qui vole ici en éclats : celle qui impose que toutes les histoires finissent bien. Le morceau s’évanouit sur un break jungle rêveur, Yves étant déjà retournée au silence.

C’est aussi sur « DIM » que s’est terminé le concert de Yves à Séoul, avant un inévitable rappel plus festif. Quelque part, j’aurais aimé écrire que tous ses publics différents, croisés dans la file, allaient communier et finalement se retrouver autour des tubes et du talent de l’artiste. Ce n’est pas ce qui s’est passé, et la foule, bien que réceptive, a fait preuve d’une retenue presque timide, que j’imagine tenir en partie de cette hétérogénéité des profils. On n’en aurait pas voulu à Yves d’exploiter son savoir-faire d’artiste K-Pop au service d’une proposition « dans les clous », conçue pour marcher auprès du plus grand nombre. On aurait également soutenu son choix de prendre la tangente, et d’envoyer valser un monde construit en partie sur des expériences douloureuses. L’artiste a choisi une voie médiane : celle d’embrasser le genre avec un respect et une honnêteté réparatrices, en refusant de compromettre sa propre vérité essentielle. Dans un monde où les idols sont réduites à un statut de poupées déshumanisées dévouées au divertissement, ou bien décrites et dépeintes avec une bienveillance empoisonnée comme d’éternelles « victimes parfaites », sans pouvoir et sans complexité, le travail nuancé de Yves pour proposer sa vision personnelle de la K-Pop a le pouvoir d’infuser l’âme de quiconque s’intéresse au genre et aux codes qui le régissent. Vêtue d’un crop-top rose avec l’inscription « I Love Girls », la chanteuse a donné un show à son image, à la fois pudique et généreux, en équilibre entre le professionnalisme d’une idol et un désir palpable d’indépendance. Lequel donnait plus que toute autre chose du sens à notre présence, et irradiait un public qui dans toute sa diversité lui ressemblait : un pied dans le mainstream et l’autre dans l’avant-garde, fondamentalement coréen et ouvert sur le monde, à la fois fidèle et épris de liberté.

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