La musique gothic lolita existe sous la forme d’un lost media inversé

RAZORBLADEKISSES Twinkle Twinkle Little Scar
Autoproduction, 200Ç
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Musique Journal -   La musique gothic lolita existe sous la forme d’un lost media inversé
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Il y a quelques mois, je me lançai dans le visionnage de Marie-Poupée, réalisé par Joël Séria et sorti en 1976, après l’avoir croisé à maintes reprises via des captures d’écran par dizaines sur Pinterest. Le film satisfaisant temporairement ma soif de médias explorant les thématiques de l’horreur et des poupées, et par extension de la condition féminine, je m’interrogeai. Existerait-il des projets musicaux se référant à ces mêmes thèmes? Quid des gothic lolitas en musique? Seraient-elles, pour déployer leur univers, confinées à des pratiques artistiques uniquement visuelles ? Alors, les muses me tendirent leurs bras enrubannés. Par un clic inadvertant (probablement l’écriture du mot « doll » dans ma barre de recherche SoundCloud) je découvris Twinkle Twinkle Little Scar.

Jouant sur la référence à la comptine enfantine « Twinkle Twinkle Little Star » (« Ah ! vous dirai-je, maman » sur le même air en VF), ce disque est considéré comme le premier album du groupe Razorbladekisses, mais aussi le seul. Et c’est presque là que s’arrête le lot d’informations disponibles au grand public en lien avec ce projet. Pas de bio sur les plateformes de streaming principales, pas de page Wikipédia… Je n’eus donc d’autre choix que de m’en remettre à Discogs et à Reddit, ainsi qu’un à paragraphe non-vérifié sur la base de données de paroles Genius, pour déterrer quelques anecdotes sur le groupe.

Formé en 2000 à Southampton, Angleterre, par les sœurs d’origine iranienne Layla Gordon et Azadeh Brown, avec le mari de la première, le bassiste Andi Gordon, ainsi que le violoniste Phil Reeve et le batteur Steve Phillips, Razorbladekisses puise largement ses inspirations dans l’esthétique gothique lolita, en termes de visuels, d’habitudes vestimentaires de ses membres et de thèmes d’écriture. Twinkle Twinkle Little Scar, sort en 2009 et il est aujourd’hui presque impossible à remettre en contexte tant les informations à son sujet sont peu abondantes. Je pense au concept du lost media, traité par des explorateurs d’internet tels que le YouTuber Feldup, et désignant des œuvres à l’existence avérée mais impossibles à retrouver de nos jours, comme perdues dans les méandres de la production médiatique. Twinkle Twinkle Little Scar m’apparaît comme un lost media inversé : le media en question est là, disponible à l’écoute, mais ce sont les artistes à son origine elles-mêmes qui semblent s’être évaporées. Cette quête semble triviale, pourtant je suis tant happée dès ma première écoute que je décide de me lancer dans cette chasse au trésor. De lost media en found footage, que nous reste-t-il de Razorbladekisses ?

Bien que la direction artistique de l’image de couverture de l’album puisse nous axer vers l’univers visual kei et ses éléments musicaux gothiques et féériques, l’atmosphère de Twinkle Twinkle Little Scar recèle d’autres mystères encore. Le son de Razorbladekisses est très enfantin, rappelant des mélodies métalliques de boîte à musique. L’album s’ouvre avec « Alice », une référence presque inévitable à Alice au Pays des Merveilles, dont l’influence sur les univers gothic lolita et sweet lolita est massive. Et quelle ne fut pas ma surprise en découvrant les premières notes du disque ! Plutôt que la dream pop à la Melanie Martinez ou Nicole Dollanganger à laquelle je m’attendais, c’est un tourbillon trip-hop inquiétant et sirupeux qui m’emporte. Sur les morceaux « New Nightmare » et « Teddy », c’est même un martèlement rock qui prend les devants, dévoilant à mon sens les origines anglaises du groupe, tant l’influence Britpop caustique aux batteries sautées se fait sentir.

On ne sait jamais qui, de Layla ou Azadeh, est à la voix. Au vu des quelques photographies disponibles des deux sœurs et de leur apparent penchant commun pour l’esthétique gothic lolita, il semble logique de conclure qu’elles partagent la même sensibilité poétique et écrivent leurs textes ensembles. La plupart des morceaux, d’ailleurs, répondent à ma recherche initiale puisqu’ils mentionnent directement dans leurs paroles des figures de poupées ou autres personnages féériques. Cependant, là où l’on pourrait attendre de ces lolitas perdues qu’elles chantent depuis la perspective d’une poupée ou d’une narratrice féminine, elles déjouent ces prémonitions. Sur la troisième chanson du disque, « Pretty Dead Doll », elles déclament les paroles suivantes: 

«Cause you’re my pretty dead doll

I don’t wanna play with you
Yeah, you’re my pretty dead doll

I could beat you black and blue »

L’histoire ici est racontée du point de vue soit d’un évasif « daddy » soit de celui d’un narrateur omniscient – mais pas de celui de la fille ou femme qui serait leur victime. L’aperçu donné au public est inhabituel et dé-glamourisé, en comparaison avec les mêmes histoires d’amour et de violence racontées par d’autres artistes féminines : Lana Del Rey sur UltraviolenceHe hit me and it felt like a kiss »), MARINA dans Electra HeartIn the valley of the dolls we sleep, got a hole inside of me ») ou Courtney Love avec le Live Through This de Hole (« I am doll eyes, doll mouth, doll legs […] he only loves those things because he loves to see them break »). Chanté par deux artistes femmes, ce morceau offre également une alternative unique aux nombreuses chansons interprétées quant à elles par des hommes, selon la perspective d’un personnage masculin, nourrissant souvent et dénonçant parfois le traitement abusif des femmes-poupées. Chez Marilyn Manson, on retrouve en 2007 la chanson
« Heart-Shaped Glasses » (« Little girl, you should close your eyes, that blue is getting me high, making me low »), tandis que Nick Cave nous avait offert dix ans plus tôt sa « Lovely Creature » (« Somewhere she lies, this lovely creature, beneath the slow drifting sands, with her hair full of ribbons and green gloves on her hands »).

Le son de Razorbladekisses est difficile à définir simplement. « Lolita » ne suffisant pas à décrire une atmosphère musicale, le groupe est référencé entre Discogs et Bandcamp avec des étiquettes variées : goth rock, metal, alternative, punk, rockabilly, rock électronique. Pourtant, j’avance mon argument trip-hop avec à l’appui mon morceau préféré du projet, intitulé « The Butterfly ». 

Ce titre compte une partie de texte en anglais, mais le cœur de l’œuvre est sa partie chantée en farsi, en réalité non pas des paroles mais un poème de l’une des plus célèbres poètes iraniennes, Forough Farrokhzad. 

« I feel sad,

I feel blue.

I go outside and rub my fingers

on the sleek shell of the night.

I see that lights of contact are blocked,

All lights of contact are blocked.

Nobody will introduce me to the sun,

Nobody will take me to the gathering of doves.

Keep the flight in mind,

The bird may die. »
Sur « The Butterfly », Razorbladekisses allie guitare hypnotique et drums downtempo avec le spleen de ce spoken word persan — en faisant un réel ovni de musique électronique, multi-genre et multilingue. Réunissant à travers le texte de Forough Farrokhzad et la production aux accents UK les origines iraniennes et britanniques du groupe, « The Butterfly » est riche en enjeux pionniers. Même s’il est loin d’être le morceau le plus streamé de l’album, il est à mon sens celui qui résume le plus finement le travail de Razorbladekisses. Etrangement, il est dans mon esprit intrinsèquement lié à la chanson « The Nightingale » (« Le Rossignol »), de Julee Cruise. Peut-être par association stylistique de leurs titres, peut-être parce que j’écoutais les deux en boucle, en même temps. Ou peut-être encore, car je m’imagine flotter dans dans l’espace en pleine chute dans le terrier comme Alice, un papillon sur une épaule et un rossignol sur l’autre, me murmurant les secrets d’un trip saccharin.

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