Quotidien de recommandation musicale

Jay Alanski, génie de l’américanophilie française [vol. 1]

Jay Alanski Tendre est la nuit / Natalie Wood
Vogue, 1980, rééd. amc, 1992
Écouter
Spotify
Deezer
Apple Music
Musique Journal -   Jay Alanski, génie de l’américanophilie française [vol. 1]
Chargement…

J’ai déjà mentionné Jay Alanski dans un post d’avril qui portait sur les chanteuses sans voix puisque son nom figurait dans les crédits d’un des titres sélectionnés, le troublant “Maudit Deejay” de Clara Capri. Ce Français né en 1955 mérite que Musique Journal consacre à son œuvre toute une série d’articles : il a écrit, composé et produit pour Lio, Jil Caplan, Alain Chamfort, les Innocents, Plastic Bertrand, et bien d’autres interprètes moins fameux, et mené en parallèle une carrière de chanteur qui l’a vu aller de la folk et du glam au sophisti-funk en passant par la variété américanophile, registre dont le présent album est le principal exemple. Dans les années 90, il s’est éloigné de l’industrie des majors pour se consacrer à la photo, au cinéma et à des projets ambient/downtempo  qu’il a publiés sous le nom A Reminiscent Drive, pour le label F Communications. Je me souviens d’ailleurs de l’avoir interviewé à l’époque par téléphone, sans me rappeler aujourd’hui le moindre mot de ce qu’il avait pu me dire ; j’aimais déjà beaucoup les disques d’A Reminiscent Drive mais il me semble que j’ignorais tout de son passé pop. Sans jamais avoir été une vraie star (ni cherché à l’être, je pense), Alanski avait tout de même connu une certaine notoriété, déjà pour sa réputation de bosseur acharné “dans le métier”, mais aussi lorsque Thierry Ardisson l’avait reçu à la sortie de son deuxième LP solo en 1988 dans l’émission “Lunettes noires pour nuits blanches”, où il s’était d’ailleurs révélé excellent au blind-test. (D’ailleurs c’est fou de constater à quel point Ardisson était déjà un énorme connard, c’est dingue, j’avais oublié qu’il avait fait toute sa carrière là-dessus, le mec est authentiquement mauvais, il a l’air super irrité quand il voit Alanski trouver toutes les réponses en deux secondes et frétille comme une merde quand le chanteur tarde à identifier « Twist In My Sobriety » de Tanita Tikaram).

Un peu plus jeune que les soixante-huitards, fan de l’âge d’or d’Hollywood et inconditionnel de Todd Rundgren, Jay n’a jamais caché sa fascination pour ses modèles anglo-saxons, ni trop cherché à se rattacher à un quelconque patrimoine hexagonal. Le son qu’il a pu développer – pour ses artistes comme pour lui – regarde en général vers l’Angleterre mais surtout vers les States, que ce soit le rock new-yorkais glam ou punk, la soul, la disco, le funk, ou la pop eighties et ses machines dernier cri. Son travail abattu des années 80 au début des années 90 donne à entendre une production qui clinque, des riffs scintillants, de fiers arrangements de synthés ou de cordes, un goût méticuleux du groove et de la construction pop, et surtout une écriture d’un lyrisme que seuls les grands espaces et les hautes tours d’outre-Atlantique sont capables de déclencher dans le cœur d’un mortel.

A priori donc, l’idée de francité ne semble guère s’activer dans le travail de Jay. Mais si ses albums solo The Price of Love (1988) et Honey on a Razor Blade (1993) sont donc chantés en anglais, son premier 33 tours bénéficie, lui, de paroles en français. Sorti en 1980 sous le titre Tendre est la nuit, puis réédité et rebaptisé Natalie Wood en 1992 avec deux morceaux bonus – dont “Natalie Wood”, entre-temps popularisé par la version de Jil Caplan – et une pochette ressemblante mais plus moche, il s’agit ni plus ni moins d’un classique ignoré. Ignoré peut-être pour ses apparentes fragilités, ses hésitations, pour ce français parfois chétif à côté de l’ambition de la musique. Pourtant son déroulé est parfait, que ce soit dans son édition initiale ou dans celle de 1992. Et même si l’on sent qu’il n’est pas toujours ravi de chanter en français, Jay est pourtant très doué pour faire sonner les mots à l’américaine, au point de rendre séduisant son “étrangisme” linguistique : on se demande chaque mesure quelle rime, quel mot va-t-il trouver pour avancer sans se planter dans le morceau. Il passe d’un style vulnérable de mec normal qui ne sait plus trop où il en est – d’ailleurs par moments sa prononciation me fait penser à celle d’Eddy De Pretto mais la comparaison s’arrête là – à des moments plus foufous avec un falsetto entre Plastic Bertrand et Polnareff, ou à d’autres phases carrément kéké, où il joue sans trop y croire le minet qui drague en boîte sans vergogne. Mais la tonalité générale reste quand même celle d’une époque qui se termine, malgré la dominante funky : il a 25 ans et doit se dire que l’adolescence est bel et bien terminée, peut-être qu’il pourrait tomber dans la drogue ou l’alcool, on ne sait pas trop.

La balade “Bar américain” est sans doute mon morceau favori du LP : il suinte d’une mélancolie poisseuse, d’un ressenti un peu médiocre, pour le coup très français. Je ne sais pas si d’autres morceaux de chez nous parlent de cette sensation de rêve déréalisé qu’on peut vivre en des lieux comme ces “bars américains” aux murs couverts de photos d’icônes d’Hollywood (“Je vois les étoiles filer, la pellicule brûler”, “Le passé est éternel et les images aussi”), cette sensation d’être seul et sans âme dans un endroit censé être cool et voluptueux, mais qui se révèle être un mausolée. Ça m’évoque confusément l’ambiance de certains films semi-noirs que le cinéma français fabriquait à l’époque, on imagine un plan large et/ou en plongée, ça me fait chaud au cœur de capter ce feeling pourtant refroidissant, cette impression d’histoire finie et de monde qui malgré tout continue sans nous laisser partir.

“Je tiens pas en plus à faire ce rêve amerloque” chante Jay dans “Me trouver une fille rock’n”roll” : ça explique peut-être l’assurance avec laquelle il manipule aussi bien, et sans trop de complexes, les répertoires rock plus moins rétro, plus ou moins punk (“Rock’n’roll qui danse”,  “Me trouver une fille rock’n”roll”, “Dorothée”) , disco-funk (“Géraldine”, la reprise des Delfonics “La la la Je t’aime”, “Amoureux d’elle” – le disque est plein d’emprunts à la production afro-américaine contemporaine) ou les choses plus californiennes d’adoption (“Natalie Wood” et sa ligne de chant qu’on a du mal à comprendre au départ mais devient imparable à force, “Amoureux d’elle” encore, qui sonne comme du Steely Dan au moment du pont).

Bref, tout est est terriblement sublime sur Tendre est la nuit aka Natalie Wood : ça concurrence, voire ça surpasse le niveau de classe américanophile de Berger, Polnareff ou Voulzy. Je propose donc à qui sera chaud de ré-rééditer ce disque à la fois fluide, sincère et plein d’allant malgré son blues typique du front de Seine – le front de Seine, ce sont ces tours, notamment celle de l’hôtel Nikko (avec une piscine sur tout un étage), qui encadrent le centre commercial Beaugrenelle, en face de la Maison de Radio, et qui figurent au recto et au verso de la pochette et ont marqué celles et ceux qui ont un peu connu le coin dans les années 80. En attendant donc que nous revenions sur le parcours hors norme de Jay Alanski, je vous laisse donc écouter en boucle cet album oublié.