Sorti sur Stones Throw fin 2024, Young-Girl Forever, le troisième album de Sofie Royer, succède à Cult Survivor (2020) et à Harlequin (2022), également au catalogue du label américain. Si Cult Survivor, le premier long format de Sofie Royer, sorti en 2020, évoquait les meurtrissures du cœur par le biais de sonorités soft rock à la chaleur trompeuse – l’ensemble des morceaux ayant été écrits lors de la maladie de sa mère et de la rupture de ses fiançailles – Harlequin proposait une pop inspirée par le cabaret et la figure du clown triste comme par celle d’Arlequin, aussi nostalgique que baroque, selon les propres mots de l’artiste austro-iranienne, qui a étudié le violon et l’alto au Conservatoire de Vienne.
Dès le début de sa carrière musicale, Sofie Royer s’est posée comme une artiste du contraste, capable d’évoquer dans un même morceau la Princesse Margaret et les corps figés dans la lave pour l’éternité du Jardin des Fugitifs à Pompéi (dans « 99 Glimpses », un morceau que l’on imagine très bien joué dans un piano bar à 1h du matin), ou de faire part de ses idées suicidaires sur des riffs de guitare jangly (« Court Jester »). Cult Survivor était un disque à la production raffinée mais aussi très brut du point de vue des paroles et Harlequin a marqué un virage dans la discographie de celle qui s’est alors donné pour mission inconsciente de « sacrifier une vie normale pour faire le clown », comme elle le confiait à Loud and Quiet en 2022, avant d’expliquer dans cette même interview qu’elle se sentait « protégée » par son maquillage de Pierrot sur scène.
Young-Girl Forever semble être à la fois en rupture et en continuité avec ces deux disques et cette esthétique de clown triste. S’il annonce une couleur synthpop solaire et enjouée dès son premier morceau « Babydoll », ce troisième album semble d’abord très cérébral, notamment quand on sait qu’il s’inspire de l’essai Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, publié par le collectif anarchiste français Tiqqun en 2001. Cette publication a pour vocation de critiquer le consumérisme de masse par le biais de la figure de la « Jeune-Fille », dont le comportement serait non-genré, selon les auteurices, et se résumerait à sa superficialité et à ses habitudes de consommation dans tous les domaines, y compris intellectuels ou relationnels.
À quoi ressemble donc la « Jeune-Fille » revisitée par Sofie Royer dans Young-Girl Forever ? Elle pleure, s’illusionne et porte de la fourrure de lapin, comme c’est le cas dans le sautillant « Young-Girl (Illusion) », voit ses relations romantiques au prisme d’un sport joué à deux, dont personne ne sortira indemne dans le papillonnant « Indoor Sport », quand elle ne se considère pas mourante avant même d’avoir vécu sa jeunesse (« I Forget (I’m So Young) ») ou qu’elle ne passe pas ses samedis en solitaire, incapable de s’amuser comme les autres (« Saturdee Night »). La « Jeune-Fille » qui se dessine à travers les morceaux de Sofie Royer semble captive d’une posture de contemplation d’elle-même et de sur-intellectualisation de son existence, ce qui n’est pas forcément étonnant quand on sait que l’artiste a étudié aussi bien la psychologie et la philosophie que l’anglais et la peinture. Cette image est accentuée par les références que l’on retrouve tout au long de l’album, de « Cathy’s Clown » des Everly Brothers (1960) et le plus obscur « Heaven Is In You » de Jamie Wilde (1979) à Orange Mécanique de Stanley Kubrick (1971) et Rainer Werner Fassbinder, l’un des réalisateurs fétiches de Sofie Royer, connu pour ses mélodrames crépusculaires et grinçants. Ce refuge dans des films et des disques de cœur est parfaitement synthétisé dans les paroles de « Sage comme une image », une reprise du morceau éponyme de Lio, présent sur l’album Suite Sixtine (1982) : « Tous les disques que j’aime me parlent et me protègent / Il n’y qu’à les jouer pour que les nuits s’abrègent ». Ces propos ne peuvent qu’aller droit au cœur de celles et ceux qui ont passé davantage de temps en compagnie de leurs disques, films et livres fétiches qu’avec leurs semblables durant l’adolescence et la vingtaine.
Puis, quand on dépasse ce premier niveau d’écoute de Young-Girl Forever, on comprend que cet album est une tentative (réussie) d’auto-parodie. En effet, le compagnonnage étroit avec la fiction et la théorie, comme avec des univers musicaux et cinématographiques, est un refuge susceptible de se transformer en prison dorée quand il crée une barrière avec l’extérieur et empêche de se montrer naturel·le. Pour tenter d’y remédier, Sofie Royer se coule dans une version camp d’elle-même, selon la définition donnée par Susan Sontag dans son célèbre essai Notes on Camp, publié en 1964 dans la Partisan Review : une « sensibilité » caractérisée par un goût pour « l’artifice et l’exagération ». Sans réellement définir le camp de manière figée, Sontag dresse un inventaire des objets ou références embrassant cette esthétique. On y trouve aussi bien Le lac des cygnes que l’Art Nouveau, les opéras de Bellini et les lampes Tiffany, à savoir des œuvres ou des références raffinées tout en étant artificielles et susceptibles d’avoir plusieurs degrés de lecture, entre kitsch, ironie et émerveillement. Les clips qui accompagnent l’album rappellent ainsi la sensibilité de Sofie Royer pour l’humour et le déguisement. Dans « Babydoll », on la voit exécuter des moues et des postures exagérées dans une mise en abyme permanente d’elle-même sur un petit écran de télévision animés d’effets saturés et kitsch — l’achèvement du morceau sur un chœur au vocoder correspond à la déclinaison du visage de l’artiste sur une multitude de vignettes qui ne cessent de changer de couleur. « Indoor Sport » la montre enchaînée avec un fume-cigarette, dans l’attente d’un partenaire qui la verra briser elle-même ses chaînes, avant d’entamer un combat de boxe musclé avec le jeune homme pour terminer avec un date où l’on retrouve des références à The Dreamers de Bernardo Bertolucci (2003) comme à Mystery Train de Jim Jarmusch (1989). On comprend donc que Sofie Royer ne cesse de jouer un rôle, qu’il s’agisse d’une parodie de sa propre persona de gifted kid aux allures de it girl, ou de références plus ou moins absurdes à ses idoles d’hier et d’aujourd’hui.
La pochette de l’album présente elle-même plusieurs niveaux de lecture puisque l’un des rubans accrochés sur son justaucorps blanc présente la mention Best in show, à savoir la récompense accordée aux animaux de compagnie qui gagnent à des concours. L’image lisse et parfaite se fissure à partir du moment où l’on comprend que l’artiste se positionne d’entrée de jeu comme un caniche paradant sur un podium. Cela ne va pas sans rappeler cette phrase de Susan Sontag : « Percevoir le camp dans les objets comme chez les personnes revient à comprendre qu’Être-Equivaut-à-Jouer-un-Rôle. Il s’agit du prolongement le plus extrême (…) de la métaphore sur la vie comme théâtre ». La commedia dell’arte n’est donc jamais très loin avec Sofie Royer, même après avoir envoyé au pressing ses atours blancs et sa collerette de Pierrot.
Mais il faudra s’arrêter là avec la théorie, au risque de s’enfermer précisément dans ce que Sofie Royer tente de dépasser avec Young-Girl Forever, à savoir la stagnation dans un statut de pur esprit. Ce n’est pas pour rien si The Guardian donnait le titre suivant à sa chronique du disque : « existential crises you can dance to ». Car au-delà des paroles, remplies d’une ironie fondante comme une glace à la pistache, il y a la musique, c’est-à-dire une pop dansante et remarquablement produite, où les synthés sémillants laissent parfois place au piano comme aux cordes et aux solos de guitare, à l’instar de celui qui ouvre « Lights out baby, entropy! ». L’album s’attache à dénouer l’apparente tension entre musique classique et populaire, bien connue de celle qui a passé son enfance et son adolescence entre les murs du conservatoire, tout en étant bercée par la pop, la chanson française ou le soft rock. Les morceaux de bravoure au violon sont ainsi contrastés par les lignes de basse, également jouées par l’artiste sans réelle maîtrise de l’instrument, dans « Young Girl (Illusion) » et « Saturdee Night », qu’elle qualifie de « grunge » dans une interview donnée à la radio CJSW en juin 2025. On ne peut qu’apprécier cette sortie de zone de confort musicale en forme de pied-de-nez DIY à l’académisme généré par l’apprentissage d’un instrument.
Cette invitation à laisser son corps prendre le dessus par le mouvement, l’improvisation et la danse rappelle que la musique que l’on aime est toujours gorgée de souvenirs, de sensations et de couleurs. Celle de Sofie Royer m’évoque l’été 2021, qui a été à la fois celui de ma rencontre avec ma meilleure amie et mon retour à l’écoute de pop, après des mois passés uniquement avec du post punk, de la noise ou de la musique électroacoustique dans mes écouteurs et à échanger de la musique exclusivement avec des hommes cis. Cette amitié naissante allait de pair avec la création d’une première playlist collaborative, où l’on trouvait Girlpool comme Lolina, Chairlift comme Otha. La musique que nous écoutions et partagions à cette période était corrélée à une traversée difficile du début de l’âge adulte et nous avions une appétence particulière pour une pop à tiroirs, faussement joyeuse et joyeusement cynique. La musique de Sofie Royer faisait partie de cette catégorie et continue à nous suivre aujourd’hui, alors que nous avons appris à la fois ensemble et individuellement à affronter le chaos de la vingtaine. Elle me rappelle ce que cela fait de s’auto-objectifier pour plaire à l’autre parce qu’on se sent inexistant·e à l’intérieur ou de penser que le soleil est revenu parce qu’on a regardé un film qui nous a donné l’impression d’être enfin compris·e. Elle m’évoque aussi la découverte d’un langage commun avec une personne qui nous correspond, que ce soit pour parler de café ou de cinéma, et une expérience (subjective) de cette « féminité » qui n’a rien d’universel et d’évident, tant chaque vécu est unique, que l’on soit issu·e d’une ou plusieurs minorité(s). Young-Girl Forever est peut-être le plus bavard de mes disques préférés, pourtant il n’a jamais répondu à aucune de mes questions. Davantage que cela, il me rappelle l’importance de ne pas trop s’en poser et de préférer se fier à la chaleur du soleil sur sa peau, à l’odeur d’une librairie d’occasion en plein mois de juin et aux reflets irisés d’un verre de sirop de pêche.