Nono La Grinta est LOVE de sa propre aura

NONO LA GRINTA Quatre versions de "LOVE YOU"
Playlist YouTube, 2025
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Musique Journal -   Nono La Grinta est LOVE de sa propre aura
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L’automne dernier, c’est-à-dire il y a six mois, le rappeur du 19e Nono La Grinta a sorti un morceau intitulé « LOVE YOU », qui a cartonné puisque depuis son clip affiche à ce jour 17 millions de vues. Je sais que six mois, « c’est une éternité », dans le rap français, enfin plutôt je sais que ça se faisait de le répéter à une époque, et je sais aussi qu’aujourd’hui ça ne me pose plus de problème d’actualité d’arriver tard après le feu de l’action, car ce dont j’ai envie de parler reste totalement incroyable (et à ma connaissance non documenté par un média).

Ce dont je veux parler ici, d’ailleurs, c’est à la fois du clip et de la chanson puisqu’ils ne forment d’une certaine manière qu’une seule et unique entité, vous le comprendrez en regardant et en écoutant : le bruit des gens autour de l’artiste est capté par le micro et il s’intègre à la musique (même si en fait c’est plus technique que ça, je vais y revenir).

Ce qu’il faut savoir aussi et qui m’a d’autant plus incité à écrire sur cette œuvre audiovisuelle, c’est que La Grinta a, à peu près au même moment, fait un Colors et un Planète Rap (plus précisément un « PR+ », un format bonus juste pour YT je crois) où il interprétait la chanson. Et il en existe donc une version purement audio qui passe à la radio, où je l’ai découverte, je le précise car ça faisait un moment qu’une nouveauté ne m’était pas arrivée par ce canal du XXe siècle, en l’occurrence via Générations un soir en voiture. 

C’est par cette version audio qu’on démarre cette séance d’écoute comparative. Ce qu’on remarque très vite dans la présence vocale de La Grinta c’est qu’il fait partie de ces vocalistes dont la « vraie » voix s’entend malgré l’Autotune et autres effets, c’est-à-dire plus exactement qu’il donne l’impression de chanter-rapper en parallèle des effets appliqués. On dirait qu’il évolue sous une carapace technologique qu’il transperce par à-coups, soit en la percutant, soit en s’envolant dans des phases plus chantées, ou qu’il décide de rendre plus ou moins fine ou plus ou moins épaisse. C’est un truc que j’adore et qui prouve une nouvelle fois que l’Autotune bien utilisé ressemble à tout sauf à une prison robotique, et au contraire à une manière d’agrandir et de densifier sa personnalité de base, au-delà du clivage relou entre l’humanité et la technologie. Ce sentiment d’entendre une personnalité qui se métamorphose par brèves phases et qui se reconstitue pour mieux remuter est déjà super grisante, et je ne ne dis pas que Nono est le premier à faire ça, mais je trouve que sur ce créneau, il fait briller le diamant d’une manière qui n’appartient pas à beaucoup d’autres que lui. Ensuite il y a l’instru qui est terrible, évidemment, le sample vocal (de je ne sais pas qui), enroulé aux nappes mi-triomphantes mi-tragiques, reflète parfaitement la teneur de son texte, qui constate avec amertume que sa meuf fait semblant de l’aimer et qu’elle rêve d’une vie qu’il n’a qu’à moitié envie de lui offrir, pour le dire en deux mots. Le tout est cadencé par une suite d’accords mélancoliques de synthés très VGM, que je n’avais pas repérés aux premières écoutes et qui rendent le son encore plus addictif, encore plus prenant, comme un décor de fond qui apparaît de plus en plus net et révélateur au fil du track et des écoutes – très très satisfaisant.

La deuxième vidéo à observer maintenant est celle du Colors, format allemand bien connu des fans mais qui personnellement m’a toujours gêné, puisque peu importe que la performance soit concrètement live ou non, le rendu général donne toujours un feeling de playback ou de post-synchro. Dans le cas de La Grint’, c’est du pur playback car ce qu’on entend derrière l’image est juste l’audio original dont je parlais juste au-dessus, sans ajouts vocaux. Donc tout ce qu’il propose en plus, ce sont ces gestes, son corps de profil, ses expressions faciales. Pour le coup je crois qu’on peut dire qu’il y a un gros drip (pantalon ample et gilet sans manches de créateur, j’imagine) accompagné d’une gestuelle élégante et sobre, mais l’effet final est déconcertant puisque grosso modo, on le regarde juste se performer lui-même, en mode muet ou presque – c’est juste du mime en fait, ce qui n’est pas un problème profond non plus hein, mais ça fait bizarre. Bref, passons à la suite.

C’est avec le clip officiel que les choses basculent pour de vrai. Filmé au milieu de gars de son quartier (dans une sorte de pergola végétalisée peut-être pas tout à fait pensée pour cet usage, mais c’est aussi ça l’urbanisme), le représentant du 19e rappe dans un micro suspendu et se fait gentiment bousculer par son entourage, ou le bouscule lui-même, disons qu’il s’étend dans toute son envergure au fur et à mesure. Et ce qui est fort, comme je le disais en ouverture, c’est qu’on entend cet entourage l’encourager en rythme et chanter les paroles avec lui. Ce n’est visiblement pas une captation brute, on devine que les cris et les chants sont réarrangés en post-prod pour mieux claquer mais ça produit néanmoins un impact démentiel, et en fait on s’en fout que ce soit pas fidèle à l’exacte réalité des faits, que ce ne soit pas un pur field recording, si tant est que ça puisse d’ailleurs exister. C’est une forme d’aura pseudo-live reconstituée mais très fluide, qui jaillit dans le morceau pour l’augmenter, sans le faire dérailler pour autant. Ça me renverse déjà bien.

Puis enfin il y a le PR+ où Nono La Grinta chante donc une quatrième fois « LOVE YOU », tout seul dans le studio, assis mais super habité, et réalise concrètement un vrai live semi-improvisé par dessus l’enregistrement de lui-même. Il alterne entre backs, ajouts de syllabes, adlibs, vocalises improvisées, et sa gestuelle, certes pas complètement différente de celle du Colors, envoie pourtant un truc plus puissant qui me terrasse. Le mec claque des dabs comme si demain n’existait pas mais aussi comme si hier n’existait pas, il se laisse complètement ambiancer par sa propre image audio qu’il a dans le casque, donc il s’enivre littéralement de sa propre performance initiale. Il arrache son casque, avance et recule sur son siège, tape sur la table, s’éloigne de son micro pour secouer ses locks pour mieux revenir le latter, et donc se latter lui-même, il y a vraiment un truc qui se passe, ou plutôt qui passe, tout court, en termes de rapport à lui-même et à son art. On écoute une musique enregistrée déjà saturée d’aura (avec les allers et retours dont je parlais plus haut entre la source vocale naturelle et ses métamorphoses artificielles) mais là en plus, on voit l’interprète du morceau en question se le réapproprier sans règles, quoique avec une certaine méthode : forcément le mec connait son matériau et il est logiquement le mieux placé pour le enhance encore plus avec, pour le coup, une aura au sens originel, c’est-à-dire quelque chose qui apparaît une seule fois dans un ici et un maintenant potentiellement sacralisant et sacralisé. Dans le clip, l’aura live était recomposée pour notre plus grand kiff, mais sur Skyrock elle revient donc sous sa forme de base, sans contrôle, en l’occurrence via l’improvisation, l’altération, la saisie du bon moment, et elle dégage une qualité supérieure de kiff puisqu’elle est d’abord vécue par l’instigateur dudit kiff, qui se fait kiffer en même temps qu’il nous fait kiffer et qui se montre, par un curieux mouvement d’egotrip partagé, extrêmement communicatif quoique totalement concentré sur lui-même, voire in LOVE de sa propre aura, grisé, envahi par quelque chose qui paradoxalement vient de lui. Il est terrassé par lui-même et nous terrasse au passage.

Je remate encore une fois cette vidéo et l’énergie qui secoue Nono La Grinta, et ça me fait me répéter un truc que je me suis dit récemment au sujet du rap, des rappeurs et de leur impossible hiérarchie. Je crois qu’avant même de chercher à définir plus ou moins rationnellement qui est le GOAT ou qui rappe mieux qu’un autre, ce qui se passe pour moi quand je vois un rappeur qui me terrasse c’est qu’il arrive chaque fois devant le micro en étant convaincu qu’il va sortir le meilleur couplet de tous les temps, qu’il va être le GOAT pendant 16 mesures et qu’il va réussir à convaincre assez de gens de cette idée. C’est pas forcément la peine de réussir à convaincre tout le monde, ça ne demande pas des preuves scientifiques, c’est plus un pacte de croyance entre l’artiste et celleux qui l’écoutent : un grand rappeur, c’est un rappeur qui parvient à se faire croire et à nous faire croire, le temps d’un seize, d’un morceau ou d’un projet, qu’il est à ce moment précis le plus grand rappeur de tous les temps. C’est en ça que le rap peut être vu comme une forme extrême de marchandise pop, pas vraiment quantifiable, et estimée juste sur sa puissance de choc : chaque séquence mémorable de rap est perçue, conjointement par ses artisans et par ses spectateurices, comme le sommet définitif d’une histoire qui ne serait faite que de sommets définitifs. On y croit très fort un instant, pour y croire encore plus la prochaine fois, et ainsi de suite. L’histoire du rap serait donc finalement une histoire d’extases suprêmes qui se succèdent en faisant plus ou moins oublier les précédentes, tout en chargeant chaque fois encore un peu plus l’exigence de charisme et de beauté. Une histoire à considérer sous un prisme exponentiel, comme on dit en mathématiques, et en même temps sous un prisme amnésique, plus ou moins. Un paradoxe bien compliqué à résoudre sur le plan dialectique et qui arrangera beaucoup les fans de rap qui comme moi ont fini par avoir la flemme de classer leurs moments préférés de leur musique préférée.

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