Écoutons résonner les harmonies du calcaire sarde

Sardaigne Polyphonies
CNRS-Musée de l’homme/Le Chant du Monde, collecté par Bernard Lortat-Jacob, 1992
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Musique Journal -   Écoutons résonner les harmonies du calcaire sarde
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La Corse et la Sardaigne ont beau être voisines, quiconque connaît un peu les deux îles sait qu’en fait, elles ne ressemblent pas tellement. L’une est montagneuse et granitique, l’autre est plate et calcaire, la langue corse a des racines génoises là où le sarde doit beaucoup au catalan, et en matière de musique et plus précisément de polyphonies c’est pareil, ça n’a rien à voir. Bernard Lortat-Jacob est un ethnomusicologue chevronné, toujours actif aujourd’hui, qui a entre autres choses passé pas mal de temps en Sardaigne. Ce CD qu’il a réalisé et que je vous recommande ce matin est composé de captations collectées entre 1979 et 1985 : il s’intéresse presque exclusivement à une forme elle-même spécifique de polyphonie sarde, le chant a tenore propre aux régions de Barbagia et Baronia situées au centre-nord et centre-est du pays. C’est un chant à quatre voix, le chant d’un gruppo : d’un côté un soliste – sa boghe, « la voix » en sarde – et de l’autre un chœur – concordum – à trois chanteurs, dont deux, contra et bassu, descendent obstinément vers les fréquences très graves afin de produire des harmoniques qui surgissent sans crier gare : ça donne quelque chose de très spécial, qu’on aimerait entendre sur place, voire sur la place, à savoir celle du village où visiblement se déroulent les concerts.

Cette collection d’acapella rudes et presque rentre-dedans peut sonner aux oreilles profanes comme de la musique non-européenne – en tout cas elle ne correspond pas tellement à l’idée cliché qu’on pourrait se faire de la musique issue d’un pays de langue de culture latine. Les deux voix graves font durer la note comme le ôm de la méditation bouddhique, ou comme du chant diphonique mongol. Les deux voix plus hautes peuvent faire penser à des chants arabes, tels ceux des fameux pêcheurs de perles du Bahreïn. C’est vraiment étonnant, parfois ça se fixe dans une austérité très minérale, parfois ça se dévergonde un peu par des jeux de syllabes et d’onomatopées et ça suit un rythme enfantin très curieux quand on l’entend ainsi imprimé par des voix mûres et viriles.

Le chante a tenore s’entend dans les fêtes locales et il est l’apanage de plusieurs bourgades voisines, mais qui chacune ont leur façon de l’interpréter. C’est une technique avant d’être un répertoire thématique : on le pratique aussi bien, nous dit Lortat-Jacob, sur des textes sérieux que légers, pour dire des poèmes amoureux ou des berceuses, ainsi que pour accompagner des danses. Il ne s’adapte en revanche pas aux sujets religieux, ce qui fait donc de lui la seule polyphonie profane de l’île, et son style musical le plus idiosyncratique. C’est à travers lui que s’expriment l’âme et l’esprit de révolte du peuple sarde, toujours perpétué aujourd’hui.

Je vous laisse donc découvrir ce dialogue entre quatre chanteurs aux fonctions chacune bien délimitées, certaines plus étendues que d’autres, et qui par leur étrange discipline font résonner une matière vocale et sonore rare, appelant par instants à une contemplation presque physique, « haptique » comme on dit – on pourrait presque la tenir dans ses mains.

Je précise que ces pièces sont mises en ligne, comme des milliers d’autres, par les Archives sonores du CNRS – Musée de l’Homme, gérées par le Centre de Recherche en Ethnomusicologie (CREM) du Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie Comparative (LESC, CNRS Université Paris Nanterre), avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Bibliothèque nationale de France.

Je remercie chaleureusement Bernard Lortat-Jacob ainsi qu’Aude Da Cruz-Lima, chargée de la gestion et de la valorisation de ces archives.

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