Comment danser pendant l’apocalypse : les conseils de notinbed

notinbed Emotional Behaviour 2
2026
notinbed worldisastercompilation. 1
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Musique Journal -   Comment danser pendant l’apocalypse : les conseils de notinbed
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Le film The Red Shoes (Les chaussons rouges en français), sorti en 1948 et réalisé par Michael Powell et Emeric Pressburger, a pour personnage principal une jeune ballerine appelée Victoria qui enfile des chaussons rouges et danse jusqu’à l’épuisement. Au départ, elle est dans un état extatique, hyperstimulée par ses mouvements, puis elle rentre dans un état de tension, avant de finalement (spoiler alert) mourir, terrassée par son effort. Le philosophe britannique Mark Fisher, toute sa vie hanté par le capitalisme et par ce qu’il pourrait advenir après son hypothétique chute, propose une lecture de cette histoire dans le recueil Désirs postcapitalistes. Selon Fisher, la pulsion de danse a rendu Victoria indifférente à la mort. Cette pulsion est plus puissante que son instinct de préservation. 

La musique hyperémotionnelle (j’entends par là qu’elle nous fait vivre des émotions très intenses dans un temps record) du producteur originaire du 06 notinbed, Austin Paoli au civil (Paoli = pas au lit = notinbed), matérialise cette pulsion qui, pour réussir à nous prendre et à nous libérer des angoisses, se doit d’être plus puissante que la peur de la fin du monde. Je mentionnais dans un article précédent que les tracks de notinbed semblent vouloir nous faire dépenser toute notre énergie disponible avant l’apocalypse prochaine, et qu’ils sont donc très conscients d’une forme d’effondrement à venir. Ce que je ne disais pas, c’est à quel point ils sont lumineux. En les écoutant les yeux fermés, j’ai l’impression d’être traversé par un rayon d’énergie pure. C’est surtout les titres de son album worldisastercompilation.1 qui me font cet effet-là.

Hyperdynamique, à fleur de peau, et possédé par des voix humaines aux paroles souvent incompréhensibles, worldisastercompilation.1 (le titre est une référence nette à l’apocalypse) me fait rentrer dans un état ultra-sensible, où l’intensité de mes émotions est multipliée par 10. Il y a quelque chose de très emo qui s’en dégage. Toutefois, il n’y a aucun doute que ces productions sont faites pour faire s’amuser, et pourquoi pas, danser jusqu’à l’épuisement. C’est d’ailleurs dans des contextes festifs et en communauté que les tracks de notinbed prennent tous leur sens. Vous ne pouvez pas vraiment comprendre ce qu’ils créent tant que vous n’avez pas vu une foule de zoomers former un cercle et pogoter sur le drop de « Ne me parle plus (notinbed Remix) ». 

Tout ceci me rappelle l’épisode de la Post-Crash Party Music théorisée par Dan Dipiero dans un article publié sur le blog Sounding Out et traduit par Julie Ghibaudo et Guillaume Heuguet dans le numéro 13 d’Audimat. Dipiero y analyse des titres d’EDM-pop parus après 2008 et la crise des subprimes. C’est l’ère de « Just Dance » de Lady Gaga, d’« I Gotta Feeling » des Black Eyed Peas et des clips apocalyptiques de Britney Spears (« Till The World Ends ») et LMFAO (« Party Rock Anthem »). Je trouve la lecture de Dipiero sur cette époque fascinante. Il remarque que c’est un moment où les entrants dans la vie active prennent conscience de l’incertitude de leur avenir, mis à mal par la crise économique et écologique. Il devient donc impératif pour eux de profiter au maximum du présent, et de se lancer dans des fêtes éternelles. 

Il y a des références à cette période dans la musique de notinbed. Il sample par exemple « Love Is Gone » de David Guetta et Chris Willis sur « After All » et je soupçonne ce compte très EDM-2010 avec des accents rock d’être le premier SoundCloud d’Austin Paoli. Surtout, je trouve que notinbed traduit la même émotion que la Post Crash Party Music, et l’adapte pour les enfants de la génération d’après, dont les plus jeunes sont nés pendant la crise des subprimes. En 2026, les gamins de 2008 ont 18 ans, et n’ont pas connu le monde d’avant. Ils sont nés avec un futur annulé. Avec cette perspective en tête, on serait en droit de penser que la musique de notinbed ne pourrait pas être autre chose que déprimante, hantée par la mort prochaine, mais c’est tout l’inverse. Je trouve qu’en nous faisant vivre les émotions à fond, elle est en réalité extraordinairement vivante et pleine d’espoir.

D’ailleurs l’imagerie de notinbed emprunte les codes du courant hopecore. Apparue au cours des années 2020 pour contrecarrer le doom et le sadcore prégnant de TikTok, l’esthétique hopecore est faite d’images évoquant l’espoir, le bonheur, ou un avenir désirable. Les visuels hopecore collent ensemble des rayons de lumières vives, des cœurs faits avec les mains, des champs de fleurs, des colombes blanches pour former un bouquet garni de signifiants positifs. Ces visuels sont parfois accompagnés de messages réconfortants, comme celui-ci, trouvé dans un thread sur Reddit dédié au hopecore « It gets easier. Everyday it gets a little easier. But you gotta do it everyday, that’s the hard part. But it does get easier ». C’est le pendant sensible du motivational speak des coachs sportifs à la Tibo InShape : des mots pour nous aider à continuer à vivre, envers et contre tout, pour enfin atteindre un bonheur futur. 

Dans le détail, notinbed utilise une colombe blanche drapée dans un halo de lumière sur la pochette d’Emotional Behaviour 2, un champ verdoyant sur isly 9, un cœur avec les mains pour worldisastercompilation.1, et une percée lumineuse à travers des nuages sombres pour sa tape Emotional Behaviour. Cette dernière image montre bien un aspect essentiel de la philosophie hopecore : si l’on cherche un futur radieux, c’est bien parce que le présent est orageux. D’une certaine manière, le hopecore est un outil qui nous aide à résister à la tentation d’un immobilisme déprimé, et à encaisser la dureté du quotidien, en nous faisant miroiter des plaisirs futurs. 

La pochette la plus hopecore de notinbed est celle du deux-titres life =͟͟͞♡ pt2 sorti sur SoundCloud. On y voit un rayon de lumière éblouissant au-dessus d’un champ flouté, avec en surimpression le message « it is a long journey, but it will be worth it » (« C’est un long voyage, mais il vaut la peine d’être entrepris »). La philosophie hopecore s’incarne aussi côté sonore chez notinbed, quand il sample dans « Alone » une phrase tirée de la vidéo YouTube ultra populaire To the guy who wants to know why he’s lonely and sad : « When you’re just completely sick of being so sad, and you wanna do whatever it takes to make sure that, You’ll never have to be this sad again » (« Quand tu en as vraiment marre d’être si triste, et que tu es prêt à tout pour t’assurer que tu n’auras plus jamais à être aussi triste »).  

Cette vidéo est un lieu commun pour les ados déprimés. Si vous vous êtes sentis seuls dans votre vie et que vous avez cherché dans Google quoi faire de ce sentiment, il y a une chance que vous soyez tombés dessus. De la même manière, si vous avez cherché un personnage de pop culture qui vit la même déprime que vous, il y a des chances que vous ayez regardé le dessin animé Bojack Horseman. Quand notinbed sample un extrait de cette série pour en faire son producer tag, ou quand il découpe des vidéos de doomers, j’ai l’impression qu’il veut nous dire : « moi aussi je suis passé par là, et voilà de l’énergie pour en sortir ». Cette tension entre le doom et le hopecore est pour moi un prolongement de son identité emo, mais aussi une marque de son implication dans la scène digicore française, où ces deux thématiques sont ultra présentes.

Avant de détailler tout cela, je me rends compte que je n’ai pas pris le temps de vous donner son CV, qui est pourtant très prestigieux. L’un des faits d’armes les plus célèbres de notinbed est son placement chez The Weeknd. Il figure aux crédits d’« Until I Bleed Out », outro d’After Hours (2020), aux côtés du bricoleur émérite Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never), du trusté Leland Wayne (Metro Boomin) et du producteur originaire de Villetaneuse Prince85, collaborateur de The Weeknd depuis Kiss Land (2013). 

À en croire sa biographie sur Resident Advisor, c’est par l’intermédiaire de Prince85 que notinbed entre dans l’équipe de production d’ « Until I Bleed Out ». C’est peut-être aussi le fait d’Eric Chedeville, alias Rico The Wizard, fondateur avec Guy-Manuel de Homen-Christo du label Crydamoure, qui signe des notes de clavier au Memorymoog sur « I Feel It Coming ». Rico raconte, dans une interview accordée à Gonzaï Magazine en 2023, travailler avec trois artistes de la jeune géné : Elia, en featuring avec Booba sur « Grain de Sable », Prince85 et Austin Paoli.  

Le point commun entre Rico The Wizzard, Prince85 et notinbed, c’est leur amour commun pour le rap et la musique électronique. Rico The Wizard fait de la musique électronique et écoute du rap, Prince85 fait du rap et écoute de la musique électronique. notinbed écoute et fait les deux. Avant The Weeknd, ses premiers placements ont été réalisés chez Dosseh (« Tout est neuf » avec Sadek) et Dinos (« Beuh et Liqueur » avec Joke). Puis vient son titre pour Ateyaba/Joke (« Lgibri »), qui marque selon moi son envol en tant que producteur. Des années plus tard, notinbed encense le Montpelliérain dans un tweet : « a ce jour, ateyaba est l’artiste qui m’a le + aidé dans ma carrière – et ce sur tous les points 💕 j’oublierai jamais ». 

C’est au début des années 2020 que je me mets à entendre de plus en plus de productions de notinbed, surtout dans le secteur digicore du rap français. Il produit pour Realo (« K9 », « Life »), pour wasting shit « JPeJA », Luther (« uSQUAD », « CHÂTEAU FORT ») et se rapproche du label Sublime (maison centrale dans le rap numérisé des années 2020) chez qui il sort son album ADHDMUSIC VOL1. notinbed est clairement l’un des artisans de l’évolution cyberpunk de ce versant du rap hexagonal. 

Il en parle avec des étoiles dans les yeux lors d’une interview accordée en 2025 à Coeval Magazine : « Il y a deux ans et demi, le rap français s’est considérablement ouvert à de nouveaux types de beats. Il s’est ouvert à la musique de club et à des expérimentations, ce qui a permis aux gens, notamment aux producteurs, de s’ouvrir à différents styles musicaux et a donné à de nouveaux talents l’occasion de se faire connaître. (…) La plupart des nouveaux venus ont les mêmes objectifs et sont du même âge, ce qui donne l’impression de former une équipe. Ce n’était pas le cas auparavant. » Son parcours ressemble en effet à celui d’un LUCASV ou d’un Rosaliedu38, qui font partie de cette générations de producteurs aux croisements entre rap et électronique et bossent de plus en plus avec la pop. En 2024, notinbed a commencé à faire un pas vers la pop francophone (en tout cas avec sa version cool kids) en travaillant avec Clara Kimera (moitié du groupe Agar Agar) d’abord sur un morceau « takopi », puis sur l’album unknown reasons. Il a également remixé « C0nnerie » d’Iliona et « Ne me parle plus » de Timothée Joly. En fait, il est présent sur tous les terrains. Peu importe la zone qu’il explore, je trouve qu’il arrive toujours à insuffler ce rapport ultrasensible et gorgé d’espoir à ses productions.  

Je conclus toutes ces réflexions en parlant du clip de son morceau « Without You », lâché début 2026. Ses personnages principaux sont une bande de jeunes, filmés dans différentes situations en slow-mo à Paris. Le clip est rempli de références à la guerre : les jeunes portent des vêtements en camo militaire, l’un d’entre eux a un dog tag de soldat autour du cou. Ils jouent à se tirer dessus avec des téléphones à la place des flingues, se passent des grenades factices, et s’accroupissent pour se protéger d’une explosion qui n’arrive pas. Un des figurants, qui se tient au garde à vous, est décoré d’une médaille de l’einzelwettschiessen, un concours individuel de tir à l’arme à feu organisé chaque année en Suisse. Il y a aussi une apparition dans l’intro, tournée à côté d’un avion de chasse, du « Survivorship Bias Plane ». Cette image devenue un meme est une analyse balistique d’avions de la Seconde Guerre mondiale ayant survécu à des assauts. Peut-être qu’il veut dire par là que s’il monte dans un avion de guerre, c’est avec la ferme intention de survivre. 

On peut relier ce clip à un pan du rap francophone récent très marqué par l’imagerie de la guerre, en particulier Jolagreen23 ou Irko & Amne et leur warfare music. Ces artistes sont de leur propre aveu influencés par l’esthétique de Call of Duty, mais ils sont aussi à mon avis hantés par le spectre de conflits potentiels (l’hypothétique Troisième Guerre mondiale), les images de guerre réelles, et le réarmement des esprits qui touche l’Europe au moins depuis la guerre en Ukraine. Toutefois, là où Jolagreen23 et Irko incarnent une préparation belliqueuse à des conflits physiques, notinbed forme une réponse hyperémotionnelle au dooming du présent comme à l’angoisse du futur. 

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