Le 26 avril dernier (un dimanche), pas loin de la Porte de la Chapelle (Paris), ce cher Turner Williams Jr. et moi nous sommes trouvés conviés à nous produire en duo, à l’occasion des trois ans d’activité de Raguénès, collectif musiquant né de la jonction des forces des Éditions Gravats et de la Fondation Petya Sasser Rike. Ce soir-là comme la veille, les programmations étaient évidemment léchées (sans me vanter, hem), exigeantes pourrait-on même dire, mais surtout diverses – de la contemplation, des machins emo insituables, des disc-jockeys au poil, toutes sortes de rap. Et malgré tout, en venant dérouler nos improvisations mêlant Shahi Baaja, chant souffreteux et sampling approximatif, ni Turner ni moi ne nous attendions à croiser la route de $ouley.
Pourtant le rappeur de Bordeaux était annoncé ce soir-là, pas de problème ; je n’avais juste pas écouté sa musique. Et dès ses balances (dès son arrivée à la soirée, pourrais-je même dire, tant sa vibe solaire et mystérieuse se capte instantanément), quelque chose de sa musique, de sa façon d’être, a fortement résonné en moi ; et pendant son concert, la terre s’est finalement ouverte. Cela faisait très longtemps que je n’avais pas vu de rap en direct et sa prestation passionnée m’a laissé terrassé : il chante et danse sans se ménager, sourit et communique sans cesse, invoque la bénédiction divine pour chacun·e de ses auditeur·ices dans toute la diversité de celleux-ci.
La sincérité n’est qu’un ressenti mais qu’importe : $ouley donne l’impression de l’être (sincère) avec une intensité peu commune, lorsqu’il enchaîne ses morceaux dans cette arrière-salle d’un restaurant du 18e arrondissement. Ce n’est pas forcément une question de dispositif, et le sien est plutôt classique voire tradi pour du rap : il pose sur des backing tracks où sa voix est déjà présente, et son chant live est fortement manipulé – auto-tune, délaiements et réflexions. Mais ce qui me fait vraiment sentir $ouley (son essence ?), c’est justement sa manière de s’incarner dans ces modulations sans jamais se fondre totalement en elles, d’en jouer, de les dépasser, de les faire répondre à des instrus généreuses, chaudes, où la coagulation des sons signifie quelque chose.
Cette altérité ambiguë que génère la vocalité altérée n’est pas révolutionnaire (d’ailleurs : chanter, n’est-ce-pas mettre à jour une altérité fondamentale ?), elle est même plutôt commune à la production vocale auralisée/échantillonnée d’aujourd’hui. Mais le rappeur de Bordeaux – connu des connaisseur·euses comme un acteur décisif de la new wave – a un truc, que le concert a plus qu’esquissé et qui s’exprime à plein pot dans FOR DA SUMMER !, trilogie très justement nommée, quintessence d’un artisanat tout entier tourné vers l’instauration d’une ambiance, et même d’un climat.
Ces trois volumes condensent une luxuriance de tous les instants, une baroquerie incompressible, urgente. Ses clips et pochettes expriment très bien cela aussi ; et là encore la série FDS! est un climax. Car les étés de $ouley sont des sacrées étuves ; ils sont aussi mélancoliques, nostalgiques parfois, sentimentaux souvent. Ils spéculent en tout cas un rap très personnel, sensoriel plutôt que discursif, tout entier tourné vers la mise en place d’une atmosphère. Les morceaux s’enchaînent, denses et serrés, forment une trame solide générant son propre mode d’écoute, implacable : une fois « SUMMA MILK » enclenché, on poursuit forcément jusqu’à « FOLLOW FOLLOW / IMA OMAR ».
Cela ne veut pas dire que le rappeur ne dit rien (il dit même plutôt pas mal de choses, si l’on considère la concision des chansons et même des trois opus) mais plutôt que ce que celui-ci dit, la manière dont il le dit, participe de manière égale à sa recette. L’argot international et néologismatique, l’audace lexicale ; la découpe ciselée des syllabes et les marmonnements mélismatiques ; un vers s’emballe et la structure se dilate ; les lignes superposées, les répétitions accentuées par la machine, les volutes synthétiques de celle-ci ; les liaisons et les cassures d’un falsetto cybernétique : tout cela participe de ce raffinement d’un personnage qui n’est autre que lui-même, s’exprimant finalement dans ce parler-chanter faussement lâche, où des punchlines super évocatrices et poignantes surgissent entre les ad-libs.
Cette sculpture-recherche du moi, à la fois egotrip ultime et abandon du spectacle, c’est ce qui me plaît chez $ouley. Son style synthétise ce qui j’aime non seulement dans le rap, mais aussi dans la poésie : une mise en forme du vrai qui s’oublie, sans jamais perdre la conscience de cet abandon. Un raffinement de pleine conscience, où la vérité du ressenti se trouve couplée à une charge érotique (très) puissante. Il fait avec naturel et non naturellement, nuance. Les samples brillants et sucrés sur lesquels il égrène ses souvenirs et fantasmes forge une quiet storm fantasque. Il est un hustler espiègle et malicieux, le seul de sa classe : 03 GREEDO sans l’ultra-défonce, Hamza en mode safe. Drôle, émouvant, tragique parfois, sexy ; jamais obscène, toujours élégant, même quand il casse la démarche.
Je sais que je me projette fort, et cela me plaît également. Cette musique me touche aussi parce que j’aurais aimé la faire ; j’en serais presque capable mais non, parce que je ne suis justement pas $ouley. C’est une sensation enivrante, une uchronie savoureuse. Et à chaque écoute, je contemple cet écart, évident quand revient la ritournelle de « ITS MY DANCE (TL) » (le sample de Theophilius London !) ; un refrain-virus plein d’une amertume douce où le langage éclate pour devenir gestuelle, métonymie de son concert parisien que Turner et moi n’avons cessé de nous refiler sur le reste de notre tournée :
Laisse-moi faire ma dance,
laisse-moi faire ma,
laisse-moi faire dance…