Logobi nostalgie : on écoute le collectif Bongology

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Lors de ses quatre Zéniths consécutifs de mars/avril 2026, Théodora a reçu chaque soir des invités surprises différents. J’y étais le premier soir, et j’ai pu voir Gims, Rema, Christophe Willem, Chilly Gonzalez, Guy2Bezbar, Jahlys, Thisizlondon et MiiMii KDS, rookie de la scène Bouyon guadeloupéenne dont j’ai déjà parlé ici. Le reste de la semaine, il y a eu Juliette Armanet, Disiz, Ino Casablanca, Oklou. C’était une invitation, dans le casque de Theodora, à découvrir les artistes avec qui elle travaille, et ceux qu’elle écoute, parfois les deux. Le dernier soir de la série, le rappeur/producteur LuzyQV s’est posé sur la scène pour interpréter « Makelele ». Ce tube canonisé par TikTok associe des vocalises rappelant les crooners congolais et un échafaudage de percussions – en particulier des snares – proche du logobi et du coupé-décalé. Avant « Makelele », produit par panafriqana, LuzyQV a eu un premier succès, « PIKABOI », avec le producteur unogabe à l’armature. On y retrouve la même association entre cadence ivoirienne et chant zaïrois, avec en sus une vibe clairement inspirée du rap américain moderne et des beats râpeux de l’underground britannique. 

Cet alliage est celui du collectif Bongology, dont LuzyQV, panafriqana (parfois stylisé en qq panafriqana) et unogabe sont tous membres. Au total, Bongology est composé de sept producteurs, dont trois français (qq panafriqana, LuzyQV et unogabe) et quatre britanniques (cppo, wunof1ne, zoja, wtfriko). Si je n’ai pas pu retracer l’histoire complète de la formation de ce réseau, je peux cependant dire que le lien franco-britannique se fait par LuzyQV, personnage central du crew, qui a grandi dans le 94 et déménagé plus tard en Angleterre, à Tottenham, avant de revenir en France. LuzyQV (qu’on appelle simplement « Luzy ») et panafriqana semblent être à l’initiative à la fois du collectif, formé en partie sur Discord, du terme « bongo », pour parler de leur son, de la déclinaison « Bongology » pour parler du groupe, et bien sûr de la direction sonore mêlant des rythmes afro (coupé-décalé, logobi, rumba) avec des sonorités du rap actuel. Je n’ai pas été en mesure de tous les joindre, en revanche j’ai réussi à discuter avec unogabe sur Discord, qui m’a expliqué que l’élément le plus important pour lui dans la bongo est la « sound selection », c’est-à-dire la sélection de snares, de kicks et autres outils rythmiques qui permettent de reconnaître la bongo. 


Cela permet d’avoir une uniformité entre toutes les productions du collectif, qui n’obéissent pourtant pas toutes aux mêmes règles. C’est ce qui m’a permis de reconnaître immédiatement leur signature dans le titre « BB Bringue » de la vocaliste R&B D Juno, sorti en avril 2026 et sanctifié sur TikTok dans les semaines qui ont suivi. Sur « BB Bringue », assemblé par panafriqana, D Juno chantonne et répète en boucle ses paroles alors qu’en soutien, une cadence coupé-décalé/logobi martèle nerveusement nos oreilles. En France, le bongologisme concerne surtout des artistes émergents, proches des acteurs du crew. Cependant, de l’autre côté de la Manche, on reconnaît l’arsenal bongo chez EsDeeKid (sur « Century » signé par panafriqana et cppo) et plus fréquemment chez SINN6R, un rappeur qui n’a pas (encore) de franc succès chez nous mais qui commence à cartonner au Royaume-Uni. Son album #FEDERAL++, paru en mars dernier, essentiellement produit par wunof1ne, wtfriko et zoja, est chargé en vibrations corrosives de basses façon rage rap, en coups de feu, et en percussions bongologiques.

Pour entendre ces fameuses snares, il faut écouter « 5 Geez », « Pattern », ou « Fuk The City ». Il serait en revanche audacieux de qualifier ces titres de coupé-décalé ou de logobi. Le lien est fin comme du fil de pêche. On peut donc déjà identifier deux incarnations très différentes de la bongo : les producteurs qui dissimulent des snares bongo au fond d’une prod’ de rage rap, trap, jerk ou drill, et ceux qui utilisent une cadence coupé-décalé/logobi réactualisée et où l’héritage afro est donc bien plus évident. La première est capuchée et vit dans un coupe-gorge, tandis que la seconde pose une bouteille en boîte. La première correspond au rap sombre UK, la deuxième à la nouvelle vague musicale afrodescendante qui déferle sur la France depuis quelques années. 

On peut lire l’apparition de la bongo de plusieurs manières. Pour commencer, elle illustre un renforcement post-afrobeats des collaborations entre les diasporas afrodescendantes de France et du Royaume-Uni, qui a aussi lieu dans les sphères afro-caribéennes d’ailleurs. S’il existe toujours des différences culturelles entre nos deux pays, les rythmes « de chez nous », comme le dit unogabe, permettent de créer un langage commun. La bongo débarque aussi à un moment où l’investissement de sons afros ou afrocaribéens ne veut plus dire que l’on se ferme les portes du royaume de la hype, au contraire. On peut être fashion, pop, en vogue, tout en investissant des sonorités du pays, passées par les grands frères, les grandes sœurs, les parents. Les sonorités dialoguent. En dehors du monde bongologique, Rambo Goyard peut faire du bouyon avec « B.M.S. (by my side) », puis utiliser des techniques de chant congolaises et les mélanger avec des cadences ivoiriennes sur « Tia Na Sé ». Théodora peut faire dans une même mixtape du bouyon, utiliser des log drums d’amapiano, bosser avec des producteurs proches d’Aya Nakamura ou de Fally Ipupa, tout en ayant un titre pop-rock produit par Medbanger et SanJuliet (« Mon Casque ») et en chantant avec Juliette Armanet. 

Et puis, il y a bien entendu Jeune Morty, qui rocke sur « Stéréo », bosse avec Crystallmess et le Suédois Varg²™ sur sa mixtape, et signe une lettre d’amour aux faroteurs ivoiriens de la JetSet sur « Ivoire Feeling ». En 2026, plus besoin de choisir entre les vibes et les subcultures, elles coexistent au sein des mêmes projets, même si elles étaient, au moment de leur apparition, diamétralement opposées. Si l’on passe au peigne fin la garde-robe de Morty et de ses potes dans ses clips (surtout « Shrooms » et « Ambiance 2000 »), on remarque des items pas du tout anodins : des T-shirts Justice, des ceintures cloutées de baby rockers, des perfectos en cuir sombre, et des jeans noirs ultra-serrés façon Cheap Monday circa 2010. Ce n’est pas du tout la panoplie du jeune fan du Logobi GT, mais plutôt l’opposé. Celle de l’indie rocker edbangerisé, exactement ce que Loïc Ponceau décrivait dans son article sur les réminiscences du logobi. J’ai le sentiment que cette nostalgie propre aux années 2020 s’exprime parfois comme si l’on faisait l’inventaire d’un moodboard d’une année donnée. C’est cette manière de faire qui permet de porter les sapes d’un groupe social de l’année 2011, tout en faisant une musique d’un autre groupe social de l’année 2011, qui ne se seraient jamais adressé la parole à l’époque, voire qui n’avaient pas conscience l’un de l’autre. 

Il y a donc une autre chose dans le zeitgeist qui bénéficie à la bongo : cette bonne vieille nostalgie rétromaniaque, et cette manière de prendre ce qui nous plait du passé, en faisant fi des oppositions culturelles dépassées. Ainsi le logo de Bongology reprend celui de Logobi GT, en sandwichant le mot « bongology » entre deux serpents bleutés, bien que la partie anglaise du collectif signe un son cauchemardesque à des kilomètres des productions de la bande du GT. Côté nostalgie, le logobi est justement une des résurrections culturelles importantes de 2026. Quand le festival francilien Yardland a annoncé sa programmation 2026, le booking qui a fait le plus de bruit (en dehors du show spécial Niska et ses Charos) est l’aprèm « Pétages » avec pour headliner Logobi GT, un groupe dont le dernier morceau « Monte en l’air » est sorti il y a dix ans, et qu’on n’a plus trop entendu depuis. À vrai dire, en 2016, le moment du GT était déjà un petit peu passé. Le vrai prime, c’était les années 2010-2011. J’avais 15 ans, et dans la cour de récré tout le monde connaissait « La Puissance ». Tout le monde avait en tête l’accoutrement des jeunes campinois du GT : teinture blonde, raie noire au-dessus de la tempe, puce d’oreille brillante, doudoune sans manche argentée, sweat violet en dessous, et slims en bas. 

Ce style, c’est alors l’esthétique « cyber » des jeunes « soins », qui montrent leurs outfits sur les blogs et les réseaux sociaux naissants. Soigneux sur leur apparence, ils s’essayent à un exercice qui deviendra une routine dans les années suivantes : la mise en scène de soi en ligne. Ils postent des vidéos de leurs danses en groupe tournées dans les couloirs du métro, dans la rue, et sur le terre-plein de Châtelet-Les Halles. 

On trouve aussi des images sur Dailymotion, YouTube et sur des plateformes dédiées à la culture cyber et le logobi comme NiggazWithEnjaillement ou Info Cybers. Adolescents, on essaie de reproduire, avec un contrôle sur notre corps approximatif, les pas du logobi. Les plus talentueux d’entre nous se rendent à des meet-up de danse. C’est fun. 

Il faut dire que le rythme du logobi de 2010/11 est proprement irrésistible. Il reprend le coupé-décalé ivoirien, celui de Douk Saga et plus tard de DJ Arafat, avec des rainures électriques analogues à la tecktonik — elle aussi tendance accompagnée d’une solide culture chorégraphique — qui faisait rage quelques années auparavant. Il y a un aspect électronique et donc cyber

Ce qui est marrant, c’est que le coupé-décalé comme la tecktonik ont pris leur essor en Île-de-France dans les années 2000, le premier via les soirées des faroteurs de la jet-set ivoirienne et le second avec les teufs du Métropolis à Rungis. Il était donc écrit que le logobi des années 2010 serait une affaire francilienne. 

Logobi GT était aussi un immanquable des premières soirées sans présence parentale. Pour les déclarations d’amour endiablées que l’on n’osait pas faire, il y avait « Elle Danse Sexy ». Pour la danse – élément vital du logobi –, il y avait « La Puissance », « Sucré Salé » et « Gâter le Koin ». J’adorais les tubes du GT, même si dans mes yeux d’adolescent, brouillés par un mépris de classe pas encore démêlé, le Logobi GT n’était pas une musique à prendre au sérieux. C’est peut-être dû au fait qu’à peu près simultanément, Moussier Tombola a sorti « Logobitombo » et sa choré « Corde à Sauter », avant de disparaître avec son chant du cygne : un featuring avec le bambin virtuel Bébé Lily, « Poupée Décalée ». Heureusement, le temps m’a appris à comprendre que le fun n’est pas forcément à mettre en opposition avec la qualité, et à faire le tri entre les incarnations gaguesques du logobi hexagonal, et les titres à choyer. 

Je n’étais pas le seul à mésestimer le Logobi GT et, par extension, le logobi. Les regards en dehors de la communauté n’étaient pas tendres. De manière générale, la France peine à observer des mouvements de jeunes noirs qui s’amusent (MHD et son afro-trap en feront les frais peu de temps après) sans que ne se réveillent de bons vieux réflexes racistes. Dans un article publié sur Dazed lié à ses travaux de recherche sur le logobi qui ont abouti à la création de la performance Collective Amnesia: In Memory Of Logobi, Christelle Oyiri (Crystallmess) écrivait : « En 2016, j’ai décidé pour la première fois d’écrire un article sur le logobi ; mais malgré mes recherches et ma connaissance de nombreuses personnes ayant participé au mouvement, j’ai recueilli très peu de témoignages, et ceux que j’ai obtenus étaient empreints de honte. » Ce sentiment de honte était alimenté par des critiques, parfois portées par des rappeurs (Crystallmess m’a par exemple parlé d’Alpha 5.20 et de Freeze Corleone) à l’endroit du logobi et de jeunes apprêtés qui le pratiquaient. 

L’engouement pour le booking de Logobi GT en 2026 à Yardland, au-delà de souligner une fois de plus que la nostalgie est un des leviers les plus lucratifs du monde, montre que les années ont réussi à subvertir ce shaming. Aujourd’hui, le logobi est apprécié pleinement et sans aucun rougissement. On est en recherche de musiques pour s’enjailler. J’échange quelques DM avec Crystallmess au sujet de ce revirement, et elle pointe du doigt quelque chose d’intéressant : c’est qu’il est peut-être plaisant pour l’auditoire de revenir à des subcultures des années 2010 qui, même si elles existaient en ligne, se vivaient surtout en communauté, hors d’Internet, dans la vraie vie. Là est peut-être la raison de la nostalgie logobi. Ce revirement de la honte vers la fierté, rendu possible par la nostalgie, a donc créé un terreau fertile pour réinvestir le logobi, comme d’autres genres autrefois mésestimés. 

Je m’éloigne certes un peu de mon point de départ. Cependant, je pense sincèrement qu’il faut avoir tout cela en tête quand on écoute la bongo. Prenons le projet Vibra Suprema (Deluxe) de QVINNY (alias de LuzyQV), appuyé par panafriqana, cppo et unogabe. C’est sans doute l’album qui permet le mieux de comprendre l’intention bongo. Il a pour cover un drapeau de la République Démocratique du Congo, délavé et froissé par le temps. Ses bangers phares « BONGO » et « MENTEUSE » contiennent des mélismes superposés, fondants comme de la cire chaude avec une cadence montée sur ressorts, héritée du coupé-décalé. Certaines de ces compositions sont si chargées qu’on a l’impression d’écouter deux morceaux superposés. Enfin il y a « SEXY », qui sample la voix de BB Model, interprète du hook d’« Elle Danse Sexy » du Logobi GT. Hachés et démultipliés, ses mots sont ceux d’un fantôme venu d’une époque achevée, qui continue de s’agripper au cœurs d’artistes, eux, bien vivants. 

Pour conclure, il faut dire qu’il n’est pas nécessaire d’être membre du collectif bongology pour faire de la bongo. C’est en tout cas ce qu’a affirmé unogabe lors de notre appel, alors que je lui parlais d’un snippet d’Ice Spice lâché sur Twitter, très proche du son bongo. Je suis donc tenté d’ajouter à ce moment bongo des titres franchement portés sur le coupé-décalé sortis en 2026, en France ou au Royaume-Uni. Dans le genre, « djobala (merky one) » du Britannique St. Linguine ou les singles cousu main de Djaksparo (« Pangor » ou « Magique ») méritent eux aussi toute votre attention. 

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