Il y a les journées banales et les journées où Jordan Bardella décide de rendre un rappeur célèbre en portant plainte contre lui. Le 26 mai dernier appartient à la seconde catégorie. En cause : le clip du morceau « Un Facho K.O » du rappeur Soli, jusqu’ici relativement inconnu, où des acteurs portant des masques de Jordan Bardella, Marine Le Pen et Éric Zemmour se font marrave par Soli et ses copains. La mise en scène est intéressante : au départ, les deux camps se toisent et s’invectivent à distance sur un terre-plein bétonné de ville périphérique comme il y en a des milliers en France, avant de se jeter l’un sur l’autre dans une séquence au ralenti digne d’un shonen de bagarre. Le pseudo-Zemmour finit scotché au chatterton à un poteau et le pseudo-Bardella se prend un « pénalty » (un coup de pied dans la tête, alors qu’il est allongé au sol) – ce moment est d’ailleurs filmé sur le point de pénalty d’un terrain de foot, pour que personne ne loupe le sens caché.
Le clip fait le tour d’internet, le blanc-bec du RN s’égosille. Pour lui, ce clip est une menace de mort, une continuité du climat de « violence politique ». Cela motive donc des poursuites judiciaires, mais déjà l’effet Streisand se met en route et Soli, rappeur dont le précédent morceau plafonnait à quelques milliers d’écoutes, devient en quelques heures le rappeur dont tout le monde parle. Même les médias mainstream, dont certains s’offusquent de la violence représentée à l’image. Dans une brève qui relate cet épisode, Libération rappelle qu’un penalty, c’est le sort qui a été réservé à Quentin Deranque, le nazillon mort à Lyon. À la télé, BFM TV et Pascal Praud reprennent en chœur les éléments de langage de Bardella et ses laquais. Il faut moins d’une matinée pour que les médias bollorisés tombent d’accord pour dire que Soli n’a pas de talent, n’est pas un artiste et mérite de ressentir la puissance de l’arsenal juridique français. À titre personnel, je trouve au contraire que Soli n’aurait pas pu mieux faire. Son titre arrive pile au bon moment, associe astucieusement symboles et positions politiques claires, opte pour un ton radical et teinté d’humour, tout en utilisant les bons éléments sonores pour en faire un succès. Je m’explique.
Parlons d’abord du clip. S’il est décrit comme le parangon de la violence par la droite et ses perroquets, il est en réalité très cartoonesque. Le faux Zemmour qui se débat sur son poteau, saucissonné par une quantité abusive de bande adhésive, ressemble plus à un méchant de Scooby-Doo capturé qu’à un opposant politique neutralisé. Il y a bien des coups de pied dans la gueule du facho, mais on ne les voit pas vraiment ils sont coupés au montage. Pour le penalty, on voit Soli prendre son élan, son pied partir en l’air juste après le coup, mais jamais la semelle n’écrase le visage de sa cible. Contrairement à ce que les éléments de langage des médias Bolloré le laissent penser, « Un Facho K.O » est une production assez bon enfant. C’est un choix stratégique plutôt bien vu : on ne peut se tromper sur le sens des images, mais aucune personne faisant preuve d’honnêteté intellectuelle ne peut se dire réellement choquée. Il n’y a pas de sang, pas d’armes, et pas de traces de coups. Les vidéos de violences policières que l’on trouve sur Internet sont autrement plus violentes, et elles sont réelles. Si le paf n’avait pas pris l’habitude de donner autant d’écho aux délires victimaires du RN, on serait vite passé à autre chose.
Il fallait s’y attendre, les textes ont également été traités malhonnêtement. Ce qui a échappé aux éditorialistes fascisants, ou ce qu’ils ont peut-être choisi d’ignorer, c’est le contradictoire simple et efficace que Soli oppose aux arguments de l’extrême droite. En boucle sur le refrain « Coup de pied, coup de pied dans la tête d’un facho, hum, quelle bonne saveur (toh, toh, toh) / Un bon raciste, c’est un raciste blotti dans son cercueil », ils n’ont pas commenté les passages où Soli s’attaque pourtant très justement au prétendu féminisme de l’ED : « Ils disent protéger les femmes alors qu’ces femmes, ils les frappent, alors qu’ces femmes, ils les violent / Leurs lois ne veulent pas qu’elles avortent » et à leur nationalisme sélectif. « Ça s’prétend nationaliste (quoi ?) et ça soutient Trump / C’est des putains d’collabos, c’était des traîtres en 39 ». Mais bon, Soli est un jeune mec noir qui porte des ensembles de sport et des sneakers, donc les racistes de la bollosphère ne verront jamais rien d’autre en lui qu’un monticule de leurs préjugés. Un nuisible à éradiquer.
Ultime affront pour l’extrême droite, Soli s’affiche avec le drapeau français. Dans son unique interview, accordée au média Shades, il précise qu’il souhaite se réapproprier le drapeau français en précisant : « Je trouvais ça intéressant de remettre ce drapeau-là et montrer que c’est nous la vraie France, pas ceux qui sont remplis de discrimination et de racisme ». Soli arrive justement à un moment où de plus en plus de personnalités de la musique actuelle font ce même travail. En 2024, Prince Waly porte le même discours lors d’un concert à l’entre-deux-tours des législatives. En 2025, il y a eu LinLin et le clip de « BOOGEYMAN » et son imagerie sans équivoque. Plus récemment, Landy et Tiakola ont utilisé une version remixée du bleu-blanc-rouge, avec un petit « 93 » en plus, dans « Ronny Kray » (et se sont mangé une vague d’insultes racistes venant de la faschosphère). Le rookie Ruccie revisite aussi le drapeau français dans « ISF TYPE SHI », en modifiant légèrement ses couleurs (il m’a confié s’être inspiré du drapeau états-unien rose de la Pink Tape de Lil Uzi Vert), et rajoute un logo inspiré de la faucille et du marteau léninistes, avec un fusil à la place du marteau.
Ce mouvement de réinvestissement du drapeau français n’est vraisemblablement pas coordonné. Chacun de ces artistes semble être arrivé à une conclusion analogue sans s’être concerté. Tous ont senti un besoin d’aller sur le terrain de l’identité française et du patriotisme, en opposition à l’occupation sémantique du drapeau par l’extrême droite. On peut relever au moins deux manières de faire : utiliser un drapeau tel quel (ce que font Soli, LinLin, Prince Waly) ou une version remixée (comme Landy, Tiakola, Ruccie). Là où l’usage du premier est clair, les drapeaux twistés sont à mon avis une manière de prendre le pouvoir évocateur du bleu-blanc-rouge, sans pour autant l’investir totalement. Ce faisant, ils proposent une forme de distinction à l’intérieur du symbole patriotique : ils sont pour la France, mais pas n’importe laquelle – pas celle qui est raciste. Ils refusent un drapeau français fermé à une partie de la population. Quand le designer Pierre Bassene fabrique un drapeau bleu-blanc-rouge pour le « Savage » de Tiakola, il en modifie l’apparence. La partie centrale blanche devient une étoile tracée à la main, inspirée par Le Petit Prince de Saint-Exupéry.
Chez le média Noirsoeurs, Bassene explique vouloir « représenter une France qui nous ressemble sans exclure qui que ce soit ». Encore une fois, je ne sais si ces artistes se sont donné le mot, s’ils s’inspirent entre eux sans en discuter, s’ils savent que la réappropriation du drapeau par la gauche (en tout cas hors de l’extrême droite) est un cheval de bataille de la France Insoumise, en particulier du député Antoine Léaument. Quoi qu’il arrive, je trouve ça plutôt réjouissant de voir émerger cette proposition spontanée d’un « patriotisme ouvert » à un an des présidentielles.
Soli, lui, fait donc le choix de reprendre le symbole tel quel, sans le revisiter, ce qui fonctionne justement très bien puisque que le message qui accompagne l’image est totalement clair : il porte un patriotisme opposé à l’extrême droite. C’est presque une invitation à lui emboîter le pas, une adresse au peuple de gauche qui hésite à reprendre ce drapeau, soit parce qu’il a été associé à l’extrême droite, soit parce qu’il est un symbole colonial. Soli, comme tous les artistes qui réutilisent ce drapeau, nous rappelle que le bleu-blanc-rouge peut être autre chose.
Autre bon choix de sa part : faire un bouyon, soit le genre utilisé par la majorité des tubes des nouveaux-venus du rap dansant depuis deux ans (j’en ai parlé ici). Produit par Alexay Beats, également auteur de l’instrumentale du platiné « B.M.S. (by my side) », « Un Facho K.O. » affiche en conséquence une vigueur irrésistible : c’est fait pour danser. Ainsi, Soli évite l’écueil du morceau politique à l’esthétique revendicatrice façon « 11’30 contre les lois racistes ». Contrairement aux hymnes au poing levé du rap à l’ancienne, on est plutôt chauds pour entendre « Un Facho K.O. » en manif, voire pour le passer dans une soirée dont le but premier n’est pas la politique, et juste parce que c’est un tube. Soit potentiellement pour gagner des oreilles à politiser. Il arrive à être turbo-fédérateur sans faire d’économie sur la radicalité du propos. À ce sujet, Soli ne parle pas que de la droite, il aborde aussi les enjeux de classes : « C’est pour la classe ouvrière, tous mes gars prolétaires (oui) / On est bien plus français que ceux qui votent RN (toh, toh) » en n’oubliant pas de nous faire marrer : « J’suis impatient comme un fils de bobo (toh), qui attend que Mamie cane ».
La force de Soli, c’est donc aussi le ton, en phase avec la manière de parler de politique en ligne chez les zoomers : radical, rentre-dedans, ricanant. Il est indéniable qu’il y a eu une mise à jour du rap politique ces dernières années, j’en avais parlé brièvement dans mon article sur Krim2Gwer. Pour le comprendre, il faut aussi faire un détour par Stranogo et Young Prolétaire. Ces deux artistes se spécialisent dans le « shit talk », importé des États-Unis. Le but du shit talk est de vanner l’adversaire en pointant du doigt ses faits d’armes les plus honteux. L’archétype du shit-talker est nonchalant et met à mal toute la figure de force que tente d’instaurer son opposant en se moquant allègrement de lui. C’est la forme de rap idéale pour ridiculiser les puissants, ou ceux qui se pensent puissants. Il y a un côté humour Twitter malveillant, qui, quand il s’adresse à des visages de l’extrême droite, est tout bonnement jouissif.
Dans leurs diss tracks, Stranogo et Young Prolétaire s’attaquent à Jordan Bardella, à Alice Cordier du collectif fémonationaliste Némésis, ou à Jordan Florentin, le « reporter » du média d’extrême droite Frontières. Stranogo est également streameur sur Twitch. Longtemps, on pouvait le voir en direct de sa maison bretonne enregistrer sur son ordi. Depuis peu, il propose énormément de reacts d’actualité politique, où il continue son activité favorite : troller les pantins de l’extrême droite, en particulier le « reporter » apeuré Vincent Lapierre et Jordan « en diret » Florentin. C’est à mon sens à cet endroit que l’on remarque (encore plus nettement qu’avec Krim2Gwer) l’influence mutuelle de la culture des streamers de gauche radicale, en particulier de Zawa Prod, et d’un certain rap politique, dans le ton et l’attitude.
Nos shit-talkers se concentrent sur des légendes urbaines ou des moments embarrassants de ces pantins du fascisme. Young Prolétaire parle de Bardella qui se serait chié dessus dans un amphi, d’Alice Cordier qui se prend des œufs lancés par un militant, et invente des scénarios fictifs où il rackette Jordan Florentin. Young Prolétaire et Stranogo se moquent aussi du physique et des tics de leurs cibles (le front d’Alice Cordier, la perruque et les problèmes de diction de Jordan Florentin). Pour eux, tous les coups sont permis. Cette manière de s’attaquer à nos opposants politiques est loin de faire l’unanimité à gauche (il y a eu tout un débat à ce sujet suite à un sketch de Richard Sabak dans l’émission « La Riposte » de Radio Nova où il vanne en long et en large le front d’Alice Cordier).
Est reproché le fait de se moquer du physique d’une femme et de ne pas s’attaquer aux idées. Stranogo, Young Prolétaire et les autres adeptes de cette stratégie ad personam ont un avis différent. Pour eux, rien ne sert d’aller chercher l’extrême-droite sur le terrain des idées, car d’une certaine manière, débattre du bien-fondé de propositions racistes et suprémacistes, c’est déjà les rationaliser et commencer à en accepter la logique. Donc pas besoin de s’attaquer à leurs propos, que l’on connaît de toute façon très bien. Là où Soli est malin, c’est que son texte emprunte les deux voies en même temps. S’il s’autorise des tournures de phrases drôles, il ne rentre pas dans la vanne pure et dure.
Il n’attaque pas sur le physique ou sur des épisodes peu reluisants de la vie de ces cibles. Il va justement les chercher sur leurs positions. Il déjoue les arguments de la droite (comme le montraient les exemples susmentionnés), tout en ajoutant : « Discuter à quoi bon ? Leur discours, je l’connais par cœur (hein) ». Ainsi, Soli peut être apprécié de la part de gauche attentive au débat d’idées, comme de celle qui considère que tenter de parlementer avec un camp qui souhaite la mort d’une partie de la population est un effort à perte. Faire un bouyon, porter le drapeau français, s’attaquer aux idées, utiliser l’humour, prendre une position radicale et ne pas vouloir débattre avec la droite, tous les choix de Soli sont réfléchis. Mis bout à bout, ils forment un vrai coup de maître, qui, sur le plan tactique, a bel et bien mis les fachos K.O.
PS: Sur cette question de la réactualisation du rap politique et de l’usage des symboles il faut aussi observer ce qu’il se passe au Québec avec Kinji00 et IB66, deux frères en tandem rappeur/producteur portant un discours indépendantiste, pour la souveraineté du Québec vis à vis du Canada. Kinji00 et IB66 intriguent leurs aînés en combinant des visuels drainés de la culture brainrot avec des références aux figures de la « révolution tranquille ». Ils samplent par exemple un célèbre discours de l’ancien Premier ministre René Lévesque dans l’intro de leur album À la prochaine fois. Kinji00 et IB66 sont aussi les pionniers d’un réinvestissement du drapeau québécois et de la fleur de lys, deux symboles indépendantistes. Il n’y a aucun compromis tant sur le fond que la forme, leur travail est superbement radical.